L’ANNEE 1862 : Les Trois coups

samedi 8 septembre 2012

Nous commençons ici une chronique qui conduira, pendant une décennie, au 150e anniversaire de la Commune de Paris.

Depuis deux jours, les fêtes de la châtaigne ont commencé dans le gros village de Collobrières, perdu au cœur des Maures, entouré de forêts de chênes liège et de châtaigniers, de blés et de vignes. Mais le cœur n’y est pas. La principale activité du bourg, c’est la production des bouchons. 22 fabriques y emploient 400 à 500 personnes. C’est la pleine saison et, à Collobrières comme ailleurs, le boom économique qui accompagne la révolution industrielle pousse à produire toujours plus. L’épuisement gagne les bouchonniers dont les salaires sont de 1,50 F le mille, alors qu’un ouvrier façonne 1 500 bouchons par jour (2 000 en se tuant au travail).

1 • MARDI 14 OCTOBRE 1862 : COLLOBRIÈRES (VAR)

Collobrières a aussi une longue tradition démocratique. On s’y est insurgé contre le coup d’état du petit Bonaparte en 1851. Et il y a déjà là un solide lutteur de 36 ans, Eugène Coulomb, qui avait été transporté en Algérie. Les ouvriers demandent une augmentation du salaire aux pièces de 17% qui leur est refusée par les patrons. La grève démarre le 14 octobre.
Les ouvriers s’organisent dans une commission qui va s’occuper du soutien financier aux grévistes (il en viendra de Gênes en Italie) et des négociations. Trois patrons cèdent dès les premiers jours, puis à la Toussaint le plus grand nombre capitule. Pour les trois derniers, la grève durera jusqu’à la mi-décembre. Il y eut quelques actes violents comme le liège brut jeté à l’eau par des grévistes.

La grève est illégale en 1862. Cependant le préfet du Var souhaiterait classer l’affaire car depuis une année, le régime impérial, à la recherche d’un second souffle, veut éviter les conflits sociaux. Cependant le 24 janvier 1863, le tribunal correctionnel de Toulon condamne le principal meneur Coulomb à 50 F d’amende. La grève demeure interdite en France depuis la loi Le Chapelier (1791). Une petite grève ? Non, car il n’y en a pas de petites. Simplement une grève comme il commence à y en avoir une multitude dans la France de 1862. Grève des 1 200 mineurs de La Machine (Nièvre) en mars pour les salaires ; grève des ouvriers mégissiers de Lyon en février-mars — chaque gréviste recevait d’une caisse de grève 2 F par jour… ;

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Réunion clandestine d’ouvriers

grande grève des ouvriers tanneurs de Millau de mai à août ; grève des cordonniers d’Agen pour une hausse des salaires (septembre) et bien d ‘autres encore dans toute la France ouvrière. Partout les condamnations pleuvent, parfois à la prison. C’est aussi le cas lors de la grève des typographes de l’imprimerie Paul Dupont à Paris, contre l’emploi des femmes — une revendication fréquente alors chez les ouvriers— qui ferait baisser les salaires. Louis Debock, 42 ans, en est pleinement. Communard, il dirigera l’Imprimerie nationale. 1862 – la question sociale est devenue brûlante. La classe ouvrière vient sur le devant de la scène.

2 • JEUDI 1ER MAI 1862 : LONDRES

C’est le jour de l’ouverture de la troisième exposition universelle, et pour la deuxième fois à Londres, qui est alors la capitale du monde, tant par la puissance de son empire colonial sur lequel le soleil ne se couche jamais que par sa puissance industrielle et commerciale qui en fait, et de très loin, la première économie mondiale.
Pendant plusieurs mois (sauf le dimanche, bien sûr) la foule va se presser dans le palais construit pour l’occasion à Kensington, gigantesque parallélogramme de 350 mètres de long. Il est accompagné d’immenses annexes de plusieurs centaines de mètres de long. A vrai dire les visiteurs français ne sont pas — comme souvent… — très élogieux sur cette construction. Le grand géographe et futur communard Elisée Reclus, qui écrit à cette occasion un guide de Londres et de l’exposition, se moque quelque peu de la lourdeur et du peu de luminosité du bâtiment. Pourtant le bâtiment est en soi un symbole. Charpenté de fer et tout de briques construit, il a en fait l’allure d’une de ces grandes usines modernes qui ont fait leur apparition au Royaume-Uni au début du XIXe siècle, 50 ans avant la France ou l’Allemagne. Oui, les bâtiments sont voués à la grandeur de l’industrie et l’essentiel de ses galeries, si elles font place aux Beaux-Arts ou aux colonies, est consacré à l’exposition des machines, des moyens de production.

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Le palais de l’exposition universelle

L’entrée (à partir du 1er juin) n’est pas chère, un shilling (soit 1,25 F) en semaine. Mais pour les ouvriers parisiens, le voyage et le séjour rendent la visite de l’exposition peu accessible. En septembre 1861, des sociétés ouvrières demandent aux pouvoirs publics un financement du voyage. En janvier 1862, Napoléon III accepte qu’une commission ouvrière soit désignée pour prendre en charge l’organisation du voyage d’une délégation avec une subvention de 16 000 F. Des élections organisées par la commission rencontrent un succès extraordinaire.
Deux cents délégués de cinquante professions différentes peuvent ainsi partir à Londres, une dizaine de jours, tous frais payés, jusques y compris des interprètes… Ces délégués rédigent des rapports qui sont encore une source très précieuse pour les historiens sur le travail ouvrier. Mais l’essentiel est ailleurs.
Les délégués ne se contentent nullement d’observer les impressionnantes réalisations présentées à l’exposition. Ils nouent des liens étroits avec leurs camarades anglais. Or ceux-ci bénéficiaient d’un droit du travail, et particulièrement d’un droit syndical, inexistant en France. Ainsi depuis 1824, la grève était autorisée. Le 5 août 1862 a lieu à Londres une grande fête de fraternité internationale à laquelle assistent plusieurs Français.
On y lit une adresse des ouvriers français à leurs camarades français qui en appelle à un « moyen international de communication » entre ouvriers. L’idée de l’Internationale est née. Les délégués reviennent aussi convaincus de la nécessité d’obtenir le droit de grève et la liberté syndicale : « Ne perdons pas un seul instant pour nous constituer » conclut le rapport des délégués pour les instruments de musique à vent…
Certes les délégués français ne sont pas des plus révolutionnaires. Le plus grand nombre se situe, comme le plus important d’entre eux, l’ouvrier ciseleur Tolain, dans la mouvance d’un proudhonisme modéré. On ne devait pas se mêler de politique (ne pas critiquer l’Empire). Mais des deux cents, nous en retrouverons nombre qui seront communards comme Adam Bergeron, maître tisseur lyonnais, qui va siéger à la Commune de Lyon le 30 avril et sera condamné à la déportation.

3 • JEUDI 3 AVRIL 1862 : PARIS

On fait la queue, ce jeudi, devant les librairies. C’est que depuis deux mois déjà, elle est annoncée, la parution des premiers volumes des Misérables de Victor Hugo. Des éditeurs bruxellois ont obtenu le contrat (300 000 Francs or…) du grand écrivain qui a refusé en 1859 de rentrer en France au bénéfice de la loi d’amnistie. Hugo a exigé la parution en petits volumes dont le prix soit abordable au peuple.

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Affiche de Chéret

Le succès est immense : en quelques jours, les deux premiers volumes sont épuisés. Le dernier et dixième volume paraîtra en juin 1862. On estime que 100 000 exemplaires sont vendus la première année ! Et les éditions vont sans cesse se multiplier.
On a tant écrit sur Les Misérables que j’ai choisi de laisser la parole à son auteur. Livrons-en la préface, datée du 1er janvier 1862, Hauteville House, et si souvent ignorée : «  Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que dans certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles ».

JEAN-LOUIS ROBERT


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