2012 - trimestre 1

samedi 14 avril 2012

LES JOURNAUX DE DEUX PROTESTANTS PARISIENS

- Agnès de Lingua de Saint Blanquat, Roger Parmentier, Napoléon Peyrat, Journal du siège de Paris par les Allemands (1870), Paris, L’Harmattan, 2009

- Elie Reclus, La Commune de Paris au jour le jour (19 mars - 28 mai 1871) Théolib, 2011

La commémoration du 140e anniversaire de la Commune a été l’occasion de publier des documents peu connus du grand public. En l’occurrence, il s’agit des témoignages de deux personnalités protestantes. L’un porte plus spécialement sur le conflit franco-allemand de 1870 tandis que l’autre évoque la Commune proprement dite.

D’un côté, le journal du pasteur Napoléon Peyrat (1809-1881) relate les évènements de la guerre, et en particulier l’occupation prussienne dans sa paroisse de Saint-Germain-en-Laye. Outre une description attentive de l’armée allemande, l’auteur, historien des camisards et écrivain attaché à ses Pyrénées natales, narre l’état d’esprit de ses compatriotes en face des occupants. Il met ainsi en évidence les relations courtoises qu’entretiennent certains notables de la ville avec les officiers ennemis. Il rappelle également le rôle que joue la propagande pour soutenir le moral des populations. Au final, le texte est bref mais il est complété par quelques documents d’explication bien utiles (une préface de l’historien André Encrevé, des notes rédigées par les fondateurs de l’association Napoléon Peyrat, basée en Ariège).

De l’autre, il s’agit du journal d’Elie Reclus (1827-1904), à la fois théologien protestant et ethnologue. Militant politique, il a adhéré très tôt à l’AIT, avec son frère le célèbre géographe Elisée Reclus. Mais, lors de la Commune, en raison d’une infirmité à la main, il ne peut, contrairement à ce dernier, s’engager dans la Garde nationale. Il sert alors comme brancardier avant d’être nommé sur le tard directeur de la Bibliothèque nationale. Cette position en retrait lui donne par conséquent le recul nécessaire pour livrer au quotidien un témoignage attentif et honnête. La lecture de son journal est loin d’être facile.

Théolib, petite maison d’édition protestante, publie ici le document brut, sans notes explicatives. Aussi, le souci exhaustif de l’auteur, son approche parfois juridique ou l’absence de repères autres que chronologiques peuvent désorienter le lecteur. En cela, l’ouvrage s’adresse davantage à un public de connaisseurs.

Cependant, Elie Reclus a un réel talent d’écrivain. Son témoignage est d’autant plus précieux qu’il aborde de front les principaux débats qui ont traversé la Commune, comme la question des otages, les divisions politiques entre les élus, les erreurs de stratégie militaire. Son propos est certes réfléchi, mais il a des convictions profondes. Il est ainsi très critique vis-à-vis des politiques dont il se méfie. Par son propos nuancé, sa clairvoyance et sa dénonciation des atrocités de la guerre, Elie Reclus est indéniablement un humaniste.

ERIC LEBOUTEILLER

LA COMMUNE EN PHOTOGRAPHIES

1848 fut très peu photographié, seul un daguerréotype d’une barricade rue Saint-Maur nous est parvenu. Mais en 1871, la technique a progressé grâce au négatif au collodion sur plaque de verre, qui a permis d’immortaliser un Paris empli de badauds puis de combattants. « Rien pourtant n’émane de ces photographies que les parenthèses des événements tragiques. De ce « film », nous n’avons que le début et la fin, il y manque la bobine centrale, les combats, les massacres, l’action, ce que sont aujourd’hui les conditions d’un reportage », explique Xavier Canonne dans l’avant-propos du catalogue de l’exposition La Commune de Paris en photographies, présentée au Musée de la photographie de Charleroi (Belgique) jusqu’au 15 janvier dernier. Parmi les 308 photographes exerçant en studio dans la capitale en 1870, Bruno Braquehais fut un des rares à saisir l’actualité, comme le montrent ses portraits de Fédérés et de leurs familles dans sa série sur la destruction de la colonne Vendôme. Le célèbre portraitiste Nadar, pourtant sympathisant de la Commune, n’a pas quitté son studio du boulevard des Capucines. A l’opposé, Hippolyte Blancard, pharmacien et photographe amateur, muni de son appareil stéréoscopique léger, n’hésite pas à aller sur le terrain comme le montre sa photo légendée « Le champ de bataille de Champigny-sur-Marne, le 2 décembre 1870 », conservée au musée Carnavalet. On lui doit également un des rares clichés pris pendant la Semaine sanglante : « Incendie de la préfecture de police, le 24 mai 1871 à cinq heures de l’après-midi ». Il fait partie de la collection de 500 photos de Blancard conservées à la Bibliothèque historique de la ville de Paris (BHVP), en partie exposées en 2006. « Les photos de Braquehais ou d’anonymes, comme celles de Saint-Cloud ou de Champigny, sont bien les premières d’un genre qui nous est familier aujourd’hui ; mais à cette époque, la représentation précise de l’actualité dans la presse était défaillante pour une raison simple : l’impression des photos était impossible  », rappelle dans ce livre, Jean Baronnet, réalisateur du film Une journée au Luxembourg (Arte, 1994). Dans le journal L’Illustration des années 1870-1871, il n’y a que des dessins, dont certains sont parfois accompagnés de la mention : « d’après une photographie de … ». Il faudra encore attendre dix ans pour voir une photo imprimée dans un journal.

JOHN SUTTON

Jean Baronnet, Le Temps des cerises, La Commune de Paris en photographies, édition de l’amateur Musée de la photographie de Charleroi (2011).