2012 - trimestre 3

dimanche 9 septembre 2012

Jean Allemane, typographe et communard

JPEG - 16.2 ko
Jean Allemane en 1906

Depuis le 24 mai 2011, un square parisien porte le nom de Jean Allemane, avec cette plaque : «  1843-1935. Ouvrier typographe. Syndicaliste. Acteur de la Commune de Paris. Député socialiste du XIe entre 1901 et 1910  ». Voici retracées à grands traits les étapes d’un parcours de celui qui reste un des grands noms du socialisme français, un peu oublié aujourd’hui sauf des historiens du mouvement ouvrier, et sur lequel revient une conférence de l’historien R.-P. Parize, heureusement éditée en brochure.

L’auteur mentionne rapidement les premières années du jeune ouvrier, syndiqué dès 1861, emprisonné l’année suivante pour fait de grève. Il ne s’attarde pas sur sa participation aux journées de la Commune, mais consacre un chapitre à la déportation en Nouvelle-Calédonie, sur laquelle Allemane reviendra dans ses mémoires en 1906 : évocation des conditions de vie au bagne, des tentatives d’évasion ratées, de la grève des bagnards communards, et de l’épisode de la révolte canaque qui voit de nombreux communards — dont Allemane — prendre fait et cause pour la République coloniale, Louise Michel étant l’une des très rares à comprendre le sens et la convergence des combats, et à prendre parti sans ambiguïté pour les kanaks. En 1880, il bénéficie de l’amnistie générale.

Son engagement va se poursuivre dès son retour essentiellement au sein d’un mouvement syndical. Allemane privilégie la lutte sur le terrain social, partageant à l’instar de nombre de militants de l’époque une certaine défiance à l’égard de l’action politique. Il devient un des principaux organisateurs de la chambre syndicale de sa profession. Cela ne l’empêche pas de participer à la fondation en 1891 du parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR). C’est le courant allemaniste qui, au congrès de Limoges en 1895, fournit la dénomination de la Confédération générale du travail. Il est, durant deux mandatures, député du XIe arrondissement de Paris, de 1901 à 1902, puis de 1906 à 1910. En 1911, il quitte la SFIO (fondée en 1905) et redevient simple militant.

La brochure donne à voir les grandes grèves qui, depuis les années 1880, agitent le pays, ainsi que le rôle du courant allemaniste dans ces mobilisations et dans les combats politiques consécutifs. Les débats parlementaires et les évolutions législatives relatives au droit des travailleurs, l’action parlementaire spécifique d’Allemane nous sont restitués de manière très précise (fragments des débats, propositions d’articles de loi…).
Une dernière partie, non des moins intéressantes, évoque quelques militants ouvriers « de formation allemaniste  », qui seront élus de la nation : A. Groussier, J. Coutant, V. Dejeante, J.-B. Lavaud, M. Roldes, tous trop jeunes pour avoir participé aux jours de la Commune.
C’est donc tout un pan de l’histoire ouvrière et socialiste de notre pays qui, dans un texte fortement documenté, est ainsi remis sur la scène. Une contribution précieuse donc.

BERNARD BIER

René-Pierre Parize, conférence-débat, Institut CGT d’histoire sociale du livre parisien, 2012

JPEG - 2.4 ko

Mémoires : Louise Michel matricule 2182

JPEG - 14.8 ko

Des massacres de la Semaine sanglante aux bagnes de la Nouvelle Calédonie, l’indomptable communarde a publié en 1905 les Souvenirs et aventures de ma vie. L’historienne creusoise Josiane Garnotel et l’éditrice corrézienne Marie-France Houdart rééditent ce « feuilleton retrouvé ».

C’est à titre posthume que l’hebdomadaire littéraire La vie populaire publie, en 1904-1905, les Souvenirs et aventures de ma vie. Louise Michel est morte quelques semaines plus tôt, le 9 janvier 1905, d’une pneumonie, mais surtout d’épuisement. Elle avait quelque temps plus tôt confié la mise en forme de ses écrits, carnets et notes à un feuilletonniste, Armould Galopin, et c’est ce travail à deux voix — « rewrité  », dirions-nous aujourd’hui, que publient pour la première fois en livre l’historienne Josiane Garnotel, associée au Cnrs (Centre national de la recherche scientifique), et Marie-France Houdart, animatrice à Lamazière-Basse (Corrèze) des éditions Maïade.

Sans doute la plume du feuilletonniste a-t-elle donné une vigueur au style de la combattante, mais c’est bien la stature de Louise Michel qui fait la force de ces souvenirs. Ils commencent par les combats de la Commune de Paris, les massacres de la Semaine sanglante à Montmartre « déjà rempli de soldats ivres qui fusillaient à bout portant tous les hommes qui avaient les mains noires… et aussi ceux qui avaient les mains blanches. La rue était transformée en abattoir ».

Moins violente, la déportation en Nouvelle Calédonie n’en est pas moins impitoyable et sadique. Comme plus tard les kapos dans les camps nazis, l’encadrement des prisonniers politiques est volontiers confié aux bagnards de droit commun, qui s’entendent fort bien avec des garde-chiourmes pour tenter d’avilir et de briser les communards prisonniers. Et qui finissent parfois par y parvenir.

Et puis il y a les Canaques. « Ayant pu juger des procédés des garde-chiourmes qui
étaient des hommes civilisés, je finis par me prendre d’affection pour les Canaques, qui étaient des sauvages
 ». Elle se fait ethnologue, les étudie, apprend d’eux aussi, et, en bonne institutrice, décide de créer une école. Clandestine, car c’est interdit. « Nous nous réunissions dans une grotte, tantôt dans la brousse, quelquefois dans des cases abandonnées ou dans des ravins ».

Louise Michel a laissé l’image d’une femme douce et sensible : ces souvenirs montrent qu’elle pouvait être aussi, lorsque la violence du temps l’exigeait, une combattante résolue. De la Semaine sanglante, elle dit : «  Je tirais et je suis sûre que mes balles portaient ». D’un gardien qui fouettait un enfant pour lui faire avouer où était caché son père : « J’ai toujours regretté de ne pas avoir tué cet homme  ».

Louise Michel, matricule 2182, militante anarchiste, reste pour l’histoire une figure indomptée.

GEORGES CHÂTAIN

Souvenirs et aventures de ma vie, illustrations d’époque, éditions Maïade, 352 pages

JPEG - 2.4 ko

Portrait-robot d’un républicain-révolutionnaire, Frédéric Fesneau. Cette au temps de la Commune (1868-1880)

JPEG - 10.7 ko

Cet ouvrage participe de ces travaux d’érudition, qui, investiguant les archives oubliées, font revivre une histoire locale et sont une incontournable contribution à l’Histoire.

Une première partie, mobilisant rapports de police et correspondances diverses, textes de tracts ou d’affiches et résultats des scrutins, restitue le climat social et politique dans la ville de Cette (orthographe à laquelle se substituera définitivement celle de Sète en 1927), « des années 1868 à la proclamation de la République ». C’est un temps d’effervescence sociale dont témoignent grèves et mobilisations, réunions politiques et publications subversives, dans un contexte politique agité : élections législatives en 1869, où républicains et socialistes vont s’opposer à l’Empire, puis plébiscite de 1870. Cette s’y révèle nettement plus à gauche que le département de l’Hérault.

Une seconde partie « du 4 septembre 1870 à l’éclosion de la Commune le 18 mars 1871  » raconte, en sollicitant communiqués municipaux, lettres d’acteurs locaux et résultats électoraux, l’enthousiasme qui accueille la fin de l’Empire, la mise en place d’une commission municipale (en lieu et place du conseil municipal) suite à la proclamation de la République, et très vite une mobilisation patriotique autour de la Ligue du midi pour la= défense de la République, dont l’ambition est de fédérer les gardes nationaux face à l’envahisseur prussien et aux risques d’abandon de la défense nationale par le pouvoir en place.

A l’instar de Béziers, et au rebours de Narbonne, Sète n’eut pas sa Commune, c’est l’objet de la troisième partie. Mais nombre de citoyens suivent avec intérêt ce qui se passe à Paris, sans arriver à faire sortir la ville d’une position de « défaillance », selon les termes de l’auteur. La Commune de Narbonne est vaincue le 31 mars 1871. Et après la Semaine sanglante à Paris, la répression touchera, outre les communards, l’ensemble des forces progressistes, à Sète comme ailleurs. C’est là que nous voyons apparaître la figure de Frédéric Fesneau, à peine évoquée jusque là, et qui fait l’objet de la quatrième partie. Négociant en vin, venu du Loir-et-Cher, il est membre de la commission municipale de Sète et part en exil en Suisse pour fuir la répression. Pourquoi « portrait- robot  » ? Ce terme policier a du sens : nous ne saurons en effet pas grand chose de cet homme, hormis par les nombreuses notes de police qui, tout au long de son exil, prétendent rendre compte de ses faits et gestes. Ces informations — de manière toute policière, c’est-à-dire fort approximative —, laissent à deviner l’activité qui est celle des exilés politiques : mise en place de caisses de solidarité, les « marmites  » ; poursuite des activités militantes au travers de la fédération jurassienne…

On perd sa trace en 1883, date vraisemblable de son retour en France, pour le retrouver via un ultime rapport de police en 1903, au cimetière du Père-Lachaise où il est incinéré. Les pages de conclusion reviennent de manière succincte sur le fédéralisme, y compris dans les débats entre Marx et le courant libertaire (Proudhon-Bakounine), et dans le mouvement communiste. Est-il en partie source de l’échec d’un mouvement ? A-t-il encore une actualité ?
Voilà qui appelle incontestablement à aller plus loin, entre autres sur ce qu’il en fut réellement du monde des exilés en Suisse et de leurs activités, en dépassant les seules sources policières, et sur le fédéralisme, d’un point de vue historique et politique.

Bernard Bier

Jacques Blin, 2011, éd. Flam (Sète)

JPEG - 2.4 ko

CD : Sébastien Ducret quel est le fou ? Le monde ou moi ?

JPEG - 12.5 ko

Dans un style folk (harmonica, guitare et voix), Sébastien Ducret revisite avec talent le répertoire d’Eugène Pottier (1816-1887), l’un des chantres de la Commune.
La chanson-titre de l’album (Quel est le fou ?) reprend le nom du premier recueil que publia, en 1883, Gustave Nadaud pour diffuser plus largement l’oeuvre de Pottier à la fin de sa vie.

La plupart des textes qu’a mis en musique le jeune interprète sont toujours d’actualité. Ils évoquent aussi bien le chômage (Le Chômage), la misère sociale (Le Fils de la Fange), le règne de l’argent (L’Auge) que l’absurdité du monde… Dans Ne dérangeons pas le monde, Pottier dénonce déjà l’individualisme de la société.
«  Utopistes que nous sommes,
— Comme on doit nous trouver fous !
— Vouloir le bonheur des hommes,
— Mais de quoi nous mêlons-nous ?
— Mieux vaut chanter à la ronde
— Et boire à plein gobelet ;
— Ne dérangeons
pas le monde,
— Laissons chacun comme il est !
 »

La Commune n’est pas à proprement parler évoquée dans l’album. Par contre, les massacres des journées insurrectionnelles de juin 1848 sont l’objet d’une chanson pleine d’amertume (Juin 1848).
«  Il faut mourir !
— Frères ! il faut mourir !
— Allons, misère, à tes rangs, bas les armes !
— Qu’à pleine rue on nous achève enfin.
 »
Le livret signale qu’Eugène Pottier l’a écrite le 30 juin 1848, c’est-à-dire au cœur même des événements.

Naturellement du côté des insurgés, il venait d’échapper à une fusillade. Précisons enfin que l’interprétation permet pleinement d’apprécier les textes de l’auteur de L’Internationale qui mêlent avec brio verve contestataire et langage poétique.

ERIC LEBOUTEILLER

Nib production, 2011