2015 - trimestre 2

vendredi 8 mai 2015

COURBET OU LA PEINTURE A L’ŒIL


COURBET EN SA LIBRE PAROLE


On n’en finit pas de sonder Courbet difficile à caractériser par ses seules positions publiques, esthétiques et politiques, d’ailleurs à découvrir dans leur entier en relation avec son œuvre peinte. Jean-Luc Marion, savant universitaire et académicien, s’appuie justement sur les paroles et les écrits de l’artiste pour tenter de dégager son image de la gangue tissée par les commentaires malveillants du XIXe siècle.

Un des exemples pourrait être la question de son égo qu’un siècle d’histoire de l’art a trouvé ridicule, s’attardant sur une auto-admiration que l’on croyait percevoir dans ses tableaux, surtout dans la première période de sa vie. Or, Jean-LucMarion réfute cette thèse d’un égo dominant pour mettre en avant la recherche de la place du peintre dans l’image qu’il est en train de construire. C’est ainsi que l’on peut constater au fil de son œuvre des autoportraits de face (« Le Désespéré  », «  Les Amants ») sortes d’interrogations sur lui-même, peu à peu remplacés par des représentations de profil ou de dos où l’artiste est pourvu des attributs de sa profession («  Bonjour M. Courbet  ») ou montré peignant (« L’Atelier  ») comme s’il était capable de dédoublement, d’être en quelque sorte le spectateur de lui-même.

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Gustave Courbet, L’après-dînée à Ornans, 1849

Pourquoi ce titre Courbet ou la peinture à l’œil ? Jean-Luc Marion propose de le prendre d’abord au pied de la lettre, c’est-à-dire que Courbet a peint principalement sans commandes et donc dans une certaine « gratuité » de la vision, ce qui a conservé en lui une indépendance que le plus grand des peintres de son époque, Eugène Delacroix, a remarquée à l’exposition de 1848 à propos du tableau « Une après-dînée à Ornans » : « Avez-vous jamais rien vu de pareil ni d’aussi fort sans relever de personne ? Voilà un novateur, un révolutionnaire  »...

Tandis que Jean-Dominique Ingres disait en même temps y voir « un exemple dangereux  ».
La peinture à l’œil est à comprendre aussi et principalement comme une peinture qui ne fait pas «  à l’idée » ce qu’elle aurait déjà prévu mais qui peint à vue, en voyant, et qui se constitue au fur et à mesure. C’est ce que Courbet appelle l’art vivant. C’est pourquoi, après l’entrevue orageuse avec le directeur des Beaux-Arts, le comte de Nieuwerkerke en 1853 qui lui proposait une commande et de soumettre une esquisse à l’Académie et à l’administration des Beaux-Arts, il écrit : «  J’ai brûlé mes vaisseaux. J’ai rompu en visière avec la société... il faut vaincre ou mourir  ». Jean-Luc Marion convoque de grands noms de la pensée comme Galilée, Descartes, Proudhon ou Nietzsche faisant du peintre un précurseur de l’art contemporain par l’intermédiaire de Cézanne. On peut juste regretter que la vision politique de Courbet soit escamotée alors qu’elle a fait entièrement partie de sa vie lui donnant la force d’aller jusqu’au bout de son combat.

EUGÉNIE DUBREUIL

Jean-Luc Marion, Courbet ou la peinture à l’œil, Flammarion, Documents et Essais, 2014.


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L’IMAGINAIRE DE LA COMMUNE


Kristin Ross, professeure de littérature comparée à la New-York University, porte un regard iconoclaste et original sur la Commune en s’intéressant aux répercussions culturelles de cet événement. À l’occasion de la sortie de son livre L’Imaginaire de la Commune, elle a participé à plusieurs débats à Paris, dont un le 5 mars, auquel nous avons assisté à la librairie Le Comptoir des mots, près du cimetière du Père-Lachaise.

Pourquoi écrire sur la Commune aujourd’hui ? « Une des raisons qui m’ont fait m’intéresser à nouveau [1] à la Commune de Paris, c’est l’existence précaire des jeunes d’aujourd’hui. La vie des artisans et des ouvriers communards est relativement proche de celle des jeunes d’aujourd’hui. Comme eux, ils passaient beaucoup de temps à chercher du travail et vivaient dans la précarité  », affirme Kristin Ross. « C’est le bon moment pour aborder la Commune sous un angle nouveau parce que l’événement s’est “ libéré ” des deux historiographies qui l’ont instrumentalisé jusqu’à aujourd’hui : d’une part l’histoire communiste officielle et d’autre part, celle de la fiction républicaine française, assure-t-elle. Les communards étaient hostiles à l’Etat et indifférents à la Nation  ». « Pendant la Commune, “ Paris a renoncé à être la capitale de la France ”, comme l’a écrit Gustave Courbet, mais une collectivité autonome au sein d’une fédération universelle des peuples. Elle ne souhaitait pas être un Etat, mais un des éléments, une des entités, d’une fédération de communes qui devait se développer à l’échelle internationale  », soutient l’écrivaine. Quelle est cette notion d’imaginaire de la Commune ? « La Commune fut un laboratoire d’inventions politiques, improvisées sur place ou bricolées à partir de scénarios ou d’expressions du passé, repensés selon les besoins du moment, et nourris des désirs nés au cours des réunions populaires de la fin du Second Empire », écrit Kristin Ross.

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Orateur dans un club

L’ÉCHO DE LA COMMUNE DANS LES MONTAGNES SUISSES.

Pour son livre, elle a étudié la vie ordinaire des insurgés, leur vocabulaire, le rôle de l’éducation, de l’art et des artistes. « J’ai essayé d’établir la pensée communarde et de voir l’émancipation comme une espèce d’œuvre quotidienne, qui n’a rien à voir avec la pensée doctrinaire de la Commune », explique Kristin Ross, pour qui l’événement déborde largement des limites géographiques et chronologiques (72 jours) qui lui sont imparties.

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Willam Morris
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Élisée Reclus

L’auteure explique qu’elle a commencé par lire les travaux des historiens sur les réunions publiques parisiennes de la fin du Second Empire, «  notamment le livre d’Alain Dalotel [2], qui nous montre que la dimension sociale de la Commune prend ses racines dans la fièvre des réunions ouvrières et des clubs d’arrondissements, à partir de 1868, précise-t-elle. La lecture des comptes rendus de ces réunions est passionnante.  » Elle s’est particulièrement intéressée à la vie des communards exilés en Suisse et en Angleterre, mais curieusement ne mentionne pas les réfugiés à Bruxelles. « En Angleterre et dans les montagnes du Jura suisse, Elisée Reclus, André Léo, Paul Lafargue et Gustave Lefrançais ont rencontré des intellectuels et des artistes qui les ont soutenus, comme Marx, Kropotkine et William Morris [3], peintre et écrivain anglais qui fut l’un des principaux soutiens britannique de la Commune, mais reste méconnu en France. Ils ont commencé à débattre des événements parisiens et à les mettre en perspective avec la question paysanne et écologique ».

LE LUXE COMMUNAL.

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Elisabeth Dmitrieff
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Eugène Pottier
(photo Étienne Carjat)

Kristin Ross souligne également dans son livre le rôle crucial joué par Elisabeth Dmitrieff, fondatrice, avec Nathalie Le Mel, de l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, qui «  s’efforça de jeter un pont important entre les deux penseurs politiques les plus importants de l’époque : Marx et Tchernychevski [4] et fut l’envoyée de Marx pendant la Commune ». Elle évoque aussi longuement la figure d’Eugène Pottier, qui lui a inspiré le titre anglais du livre : Luxe communal, l’imaginaire politique de la Commune de Paris. Kristin Ross rappelle que l’expression «  luxe communal » figure dans le manifeste de la Fédération des artistes [5], rédigé par l’auteur des paroles de L’Internationale. « Dans l’esprit des communards, le “ luxe communal ” signifiait le droit pour tous de vivre dans un monde où chacun aurait sa part du meilleur, pour riposter à la propagande versaillaise qui véhiculait auprès des paysans l’idée que la Commune, si elle n’était pas vaincue, saisirait leurs terres pour se la partager. Il s’agissait de faire croire que partager, c’est nécessairement partager la misère », explique-t-elle.

JOHN SUTTON

Kristin Ross, L’imaginaire de la Commune, La fabrique édition


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ANDRÉ COMBES
COMMUNE DE PARIS (MARS - MAI 1871)
LA FRANC-MAÇONNERIE DÉCHIRÉE


L’historien reconnu de la franc-maçonnerie, André Combes, aborde, dans une synthèse brillante, les relations complexes entre l’Ordre et la Commune de Paris. Très bon connaisseur de la période, il dresse au préalable, en bon pédagogue, le tableau d’une franc-maçonnerie divisée sous le Second Empire. Puis, de la déclaration de guerre à la Prusse au retour en loge des anciens communards dans les années 1880, il retrace avec clarté l’enchaînement des différents événements qui ponctuent cette relation. Les maçons se partagent alors entre les partisans de la conciliation et ceux qui optent pour l’insurrection. D’ailleurs, dans l’assemblée communaliste élue en mars 1871, on ne compte pas moins de 18 révolutionnaires maçons, soit près du quart (Eudes, Flourens, Longuet, Malon…).

Il revient surtout sur certains épisodes marquants. Ainsi, la réunion tumultueuse du 26 avril au Châtelet qui pose la question du ralliement à l’insurrection parisienne débouche, trois jours plus tard, sur la grande manifestation maçonnique à laquelle les Compagnons du Devoir s’associent. Restée dans les mémoires grâce au déploiement des bannières sur les remparts, elle échoue cependant dans sa mission, la délégation menée par Thirifocq se heurtant au mépris de Thiers. Du reste, la répression versaillaise est l’occasion pour la franc-maçonnerie d’apporter un large soutien aux victimes. Le Grand Orient met à disposition une ambulance pour soigner les blessés, des souscriptions sont ouvertes en faveur des proscrits et de leurs familles. Enfin, le combat pour l’amnistie est principalement mené par des francs maçons au sein du comité Greppo.

En somme, à la lecture de cet ouvrage qui revisite un épisode fondateur du mouvement ouvrier, il résulte que l’engagement en faveur de la Commune a été conséquent, mais il apparaît plus individuel que collectif. Précisons encore qu’aujourd’hui, le Grand
Orient, depuis la reconnaissance tardive en 1971, commémore la Commune de Paris, chaque année, le 1er mai, au Père-Lachaise.

ÉRIC LEBOUTEILLER

Ed. Dervy, 2014


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MARCEL CERF
MAXIME LISBONNE, LE D’ARTAGNAN DE LA COMMUNE


C’est une réédition du livre de notre ami Marcel Cerf qui a joué un rôle majeur dans notre association pendant près de 60 ans. Il était un historien reconnu de la Commune.
Vice-président de l’association, il a participé activement aux travaux des commissions et à la rédaction de nombreux articles dans notre bulletin. Il a analysé les événements et l’œuvre de la Commune, décrit les femmes et les hommes qui y ont participé. C’est lui qui a sorti Maxime Lisbonne de l’oubli.

Militaire indiscipliné et fantasque, saltimbanque et profondément républicain, Maxime est élu capitaine de la garde nationale. Muni d’un chapeau noir à plume rouge, il se bat avec courage et même témérité ; il fait l’admiration de tous. Son insouciance du danger, son panache lui valent son surnom de D’Artagnan ; blessé, torturé, il est condamné à mort, puis au bagne à perpétuité. En Nouvelle Calédonie, il écrit ses mémoires et défend la cause Kanak. A son retour, il devient journaliste, directeur de cabarets, de théâtres ou de tavernes où il raconte le bagne et présente le programme de la Commune. Il reste fidèle aux idéaux de la Commune jusqu’à sa mort en 1905. Ce livre, qui se lit comme un roman, est un fidèle portrait de Maxime Lisbonne.

MARIE-CLAUDE WILLARD

Editions Dittmar, 2014, 12€


[1Kristin Ross a publié en 1976 Rimbaud, la Commune de Paris et l’invention de l’histoire spatiale, traduit en français en 2013 par les éditions Les Prairies ordinaires.

[2Alain Dalotel, Alain Faure, Jean-Claude Freiermuth, Aux origines de la Commune, éditions Maspero (1980).

[3William Morris (1834-1896) publia en 1890 Nouvelles de nulle part (éditions Les Forges de Vulcain), roman dans lequel il imagine la destruction de la colonne Nelson à Trafalgar square, à Londres, symbole impérialiste comme la colonne Vendôme à Paris.

[4Nicolas Tchernychevski (1828-1889) : philosophe russe, organisateur de la lutte contre le servage et créateur des communes agricoles.

[5« Le comité concourra à notre régénération, à l’inauguration du luxe communal et aux splendeurs de l’avenir et à la République universelle », extrait du manifeste de la Fédération des artistes, avril 1871.