Approvisionner Paris ou le marché contrôlé

mardi 10 avril 2012

La question de l’approvisionnement de Paris était cruciale pour la Commune. On sait combien, en particulier, la nourriture restait encore la pierre de touche de la réussite d’une action sociale. Or les circonstances ne semblaient guère favorables. Sans être vraiment isolé, Paris ne risquait-il pas de pâtir du second siège, encerclé à l’Est par les Prussiens, à l’Ouest par les Versaillais ? Certes du côté des Prussiens, la rigueur n’était pas de mise comme au temps du premier siège, mais du côté versaillais on s’ingéniait à rendre le ravitaillement difficile ; également une certaine inquiétude pouvait s’être emparée des approvisionneurs, fournisseurs, négociants, alarmés devant l’insurrection. Par ailleurs, comme les autres services, les services des subsistances de la Ville (Halles, Abattoirs, Tabacs (…) avaient été gravement désorganisés après le 18 mars par le départ ou l’absence des responsables et de nombreux fonctionnaires municipaux. La situation paraissait ainsi bien grave, atténuée sans doute par la réduction de la population parisienne depuis 1870.

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Cantine municipale sous la Commune

ASSURER LA PRÉPONDÉRANCE DE LA COMMISSION DES SUBSISTANCES, EN PARTICULIER SUR LA GARDE NATIONALE ET SES RÉQUISITIONS.

C’est tout le travail de la commission des subsistances [1] et de son responsable, « ministre du commerce  » de la Commune, Parisel, puis Viard, même si les limites de son champ d’action avec la commission du travail et de l’échange sont parfois floues. Notons tout de suite que la commission doit affirmer son pouvoir face à tous ceux (gardes nationaux, mairies d’arrondissement, commissions diverses…) qui souhaitent se « servir » dans les magasins de la Ville.

Arrêté de la commission des subsistances du 5 avril : « défense est faite de réquisitionner dans les stocks de la Commune sans un bon de la commission des subsistances » (Journal officiel, 6 avril) ; arrêté de la commission des subsistances (JO, 10 avril) : «  l’Intendance militaire a seule droit, sur un bon portant le timbre de la commission des subsistances, de se faire délivrer des approvisionnements aux stocks… Les gardes nationaux doivent demander leurs vivres à l’intendance… Les mairies pourront, sur des bons qu’elles feront viser et timbrer au ministère, se faire délivrer des subsistances… Toute réquisition de vivres est désormais interdite, à moins d’urgence bien constatée…  »

Cependant, il semble que ces arrêtés ne soient pas toujours bien exécutés. Ainsi Varlin constate que des réquisitions «  à chaque instant  » sont faites chez les fournisseurs d’équipement militaire par ordre de chefs de bataillon. Aussi ces arrêtés sont doublés de textes de l’Intendance militaire de la Garde nationale : Ordre du 15 avril de l’intendant général May : « Toute réquisition de vins et denrées est formellement interdite dans l’intérieur de l’enceinte  ». Arrêté du 7 mai de Varlin, délégué à l’intendance : «  Toute réquisition d’effets d’habillement et d’équipement appartenant aux fournisseurs sont absolument interdites  ».

Avec quelques difficultés donc, la commission des subsistances assure sa primauté sur les autres instances communardes, en particulier le pouvoir militaire de la Garde nationale.

CONTACT INCESSANT AVEC LES INTÉRESSÉS, COMMERÇANTS, NÉGOCIANTS, FOURNISSEURS…

S’il arrive à la Commune de contrôler le marché, voir de s’y substituer, elle ne cesse d’agir en coopération avec le milieu marchand de Paris.

Certains contacts ne sont nullement inédits mais attestent le constant maintien des liens de la commission des subsistances avec le monde du commerce : Contacts avec les négociants (avis du 5 avril, JO du 6 avril) qui laissent des marchandises en souffrance dans les gares ; contacts avec ceux qui souhaitent fournir des produits pour la Ville (boulangers avis du 5 avril marchands de bestiaux avis du 19 avril et Journal officiel du 3 mai ; charcutiers saleurs, bouchers en possession de cuirs, avis du 15 mai) ; contacts avec ceux qui souhaitent acheter des produits à la Ville (vente de sel en gros aux boulangers le 30 avril, vente de baraques de casernement et des écuries sises aux Tuileries du 8 mai, convocation des marchands de feuillettes pour la vente de fûts vides le 22 mai…)

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La Fédération fait des rations Charge de L. Schérer

La résolution de la question des échéances, question brûlante s’il en était alors, montre aussi la constance des liens entre la Commune et le monde commerçant et industriel. Visant à «  concilier tous les intérêts », la Commune décide, le 31 mars, d’organiser une grande consultation des sociétés ouvrières et chambres syndicales du commerce et de l’industrie sur cette question. Vital pour la Commune, le soutien ou, au moins, la neutralité du petit commerce lui est ainsi acquis.

REPRISE RAPIDE DES ACTIVITÉS COMMERCIALES ET DE LEURS SUPPORTS.

On pourrait s’amuser à noter qu’une des premières décisions de la Commune est le maintien et l’organisation de la Foire aux jambons des 4, 5 et 6 avril par une ordonnance de Rigault, délégué à l’ex-préfecture de police. Il s’agit là en partie d’une décision visant à montrer au monde que Paris vit sous la Commune. Elle organise aussi à compter du 7 avril la non moins célèbre Foire au pain d’épices…

Mais la question clé est celle des Halles, du « ventre de Paris  », rendu célèbre plus tard par Zola. Le rétablissement complet de l’ensemble des services et pavillons est achevé au début de mai, après de grandes difficultés : « Comme tous les services publics désertés par les fonctionnaires et employés du gouvernement précédent, le service des halles et marchés avait été abandonné dans le plus grand désordre. Dans leur fuite, la plupart des chefs avaient poussé leur ardeur jusqu’à emporter les livres de comptabilité, imprimés, documents qui pouvaient éclairer le successeur… Grâce au zèle patriotique de citoyens intelligents et honnêtes, ce service important est aujourd’hui entièrement rétabli.  » (JO, 10 mai)

La Halle aux blés, les abattoirs et marchés aux bestiaux de la Villette et les sept grandes criées des Halles fonctionnent ainsi pleinement et dans des conditions régulières.

La Commune remet aussi en ordre de fonctionnement d’activités très diverses : les entrepôts de Tabacs de la Chaussée d’Antin (Direction des contributions directes, JO, 2 et 8 avril) entièrement réorganisés, malgré l’abandon des services, en entente avec la manufacture nationale des tabacs, les ventes publiques de meubles, suspendues depuis septembre 1870, à l’hôtel Drouot (JO, 12 avril), les bureaux de change pour l’achat d’or et d’argent à l’hôtel des monnaies (JO, 20 mai)…

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« La Californie » un estaminet à Montparnasse

SOUTIEN CONSTANT À L’ACTIVITÉ COMMERCIALE.

Mais la Commune ne se contente pas de remettre en route les services publics, elle prend des mesures pour assurer le développement de l’activité commerciale de la capitale. Ces mesures ne sont certes pas toujours inédites, mais témoignent d’une attention communarde au dynamisme des activités commerciales.

Le règlement de la question des échéances n’a pas un seul objectif social comme par exemple la suspension « de toutes poursuites pour échéances  » (JO, 12 avril). En accordant un échelonnement sur trois ans (en douze trimestres) pour le remboursement des dettes de toute nature, à compter du 15 juillet prochain, et en supprimant tout intérêt sur ces dettes (décret du 17 avril), la Commune veut aussi donner les moyens au commerce et à l’industrie de redémarrer une activité gravement affectée depuis septembre 1870.

Les mesures sont aussi nombreuses qui visent à créer une fluidité du commerce, tant à l’entrée que, et c’est plus surprenant, à la sortie de Paris. Des grands magasins sont mis gracieusement à disposition des importateurs en grains et farines (arrêté du 13 avril), des laissez-passer leurs sont donnés (JO, 2 avril). Comprenant que certains s’inquiètent de leur sort à Paris, la commission des subsistances prend des mesures pour « toute facilité et protection  » des fournisseurs de Paris : «  Tout citoyen arrivant à Paris, y amenant une marchandise quelconque, recevra gratuitement, à son entrée un laissez-sortir à sa volonté, portant sa propre signature, son âge, sa taille, l’énumération et la nature des marchandises objet de son voyage » (Décret du 15 avril).

Mais aussi, à l’exception des farines, armes et munitions, la Commune autorise les sorties des marchandises de transit (arrêté de la commission exécutive du 25 avril), même si la commission des subsistances rappelle l’obligation d’un laissez-passer «  revêtu de son visa » (JO, 10 mai).

La Commune fait aussi reprendre « le service des marchandises, à grande et à petite vitesse aux gares de Paris et la Chapelle  » notamment sur les chemins de fer du Nord (JO, 5 mai).

D’autres mesures sont plus originales pour favoriser le commerce et les marchands. Ainsi, lors de la Foire au pain d’épices le 7 avril, « le prix des places est réduit de moitié du prix ordinaire de l’emplacement, pour tous les marchands  ». Et plus inédit encore, la Commune crée un marché sur le terrain vague de la place Monge et demande aux «  marchands-regrattiers ou autres » de s’adresser « au bureau du citoyen Ferretti-Bordas, chef du plan de Paris  » pour louer un emplacement (JO, 21 mai).

Extraordinairement innovante aussi est la volonté de la Commune de supprimer des intermédiaires en qui elle voit un facteur haussier.

Ainsi, le 1er mai 1871, la Commune décide de faire droit aux « approvisionneurs en viande de boucherie et de porc qui, depuis longtemps déjà, demandent la création d’un marché libre où il leur soit permis de vendre leur marchandise, soit par un représentant de leur choix, soit par eux-mêmes, et non par l’intermédiaire des facteurs à la criée aux halles » et affecte la partie sud du pavillon 5 à cette vente directe à compter du 6 mai (JO, 3 mai).

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Une épicerie rue des lavandières-Sainte-Opportune Photo Charles Marville vers 1865

LIBERTÉ CONTRÔLÉE.

La garantie de «  la libre initiative des négociants  » fait l’objet de l’arrêté du 13 avril qui concerne en premier lieu les négociants en grains et farines qui acceptent d’entreposer dans les Magasins de la Ville. L’arrêté souligne que leurs « marchandises resteront toujours la propriété des négociants qui en feront le commerce comme d’habitude » et que «  la Commune s’engagera à ne pas réquisitionner ces marchandises  » même si elle aura une priorité d’achat. Une certaine croyance à la loi du marché est évidente dans ce texte qui fait un bilan dans le JO du 28 avril de l’action de la commission des subsistances : «  En somme, le tempérament commercial de Paris a été assez fort, du moins en ce qui concerne les subsistances, pour résister à la suppression des correspondances (avec la province). On peut même constater que, dans cette partie, la vie commerciale ne s’est pas ralentie ; l’offre a toujours dépassé la demande. C’est qu’il ne faut pas perdre de vue que si Paris a besoin d’acheter, la production a fortement besoin de vendre. »

Au bilan donc, les transactions s’opèrent à Paris «  comme par le passé » (JO, 12 mai). Sans doute y a-t-il là quelques traits d’une propagande visant à rassurer les négociants de province alarmés par les rumeurs versaillaises de pillages et de vols. Toutefois ce marché reste sous le contrôle de la Ville. Outre la délivrance des laissez-passer, qui tient d’abord à la sécurité, la Commune est très vigilante sur le contrôle de ses bons d’achat ou de paiement : Pas de paiement des boulangers sans une facture dont on fournit le modèle (JO, 15 avril). Surveillance des communes suburbaines (JO, 12 mai) ; Contrôle quotidien des conservateurs des bordereaux des bons de toute nature (Ordre, JO 14 mai).

Il peut arriver aussi que la Commune rappelle aux marchands l’obligation de vente, comme dans le cas des tabacs qui refusent de vendre des timbres-poste, invitant le public à porter plainte contre eux (Theisz, 24 avril).

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Les halles, photo de C. Marville

NOMBRE DE MESURES CONCERNENT LA SURVEILLANCE DE LA FISCALITÉ.

L’administration des contributions directes remet en place le délégué à la perception des loyers commerciaux (11 avril, JO du 12) et menace de confiscations les récalcitrants (JO, 23 avril). La Commune suspend aussi les entrées en franchise des subsistances qui donnent lieu à trop d’abus (arrêté du 27 avril).

Enfin, mais ceci traduit une pratique hygiéniste déjà bien installée sous le Second Empire, la Commune continue à surveiller attentivement la qualité des produits. Ainsi l’ordonnance de la Sûreté générale du 7 mai concernant la vente de la viande de cheval fixe les lieux des tueries ou abattoirs, exige la surveillance permanente d’un vétérinaire avec des critères précis des chevaux propres à la consommation, interdit le colportage et affecte les étaux de vente. Mais c’est lorsque les prix montent ou que l’approvisionnement paraît menacé que l’intervention communale se fait forte.

LE MARCHÉ LIMITÉ : MAXIMUM DES PRIX, MAXIMUM DES MARGES ET MAGASINS MUNICIPAUX.

Sans être inédite sur des revendications et des pratiques qui remontent à la Révolution française, la Commune va loin dans le domaine de la lutte contre la hausse des prix et dans le domaine de l’approvisionnement à faible coût du peuple (nous ne parlons pas ici des aides aux plus pauvres).

Il semble bien qu’ à compter de la fin avril, des menaces sérieuses commencent à peser sur le niveau du prix des denrées au point que le JO du 26 avril annonce espérer que «  d’ici à peu de jours, il y aura dans le prix des denrées, une baisse très sensible  ».

Le 27 avril, le JO annonce que le citoyen Viard, délégué aux subsistances, va prendre des dispositions «  sous peu de jours » pour livrer des produits à bas prix. Et le 8 mai, la Commune décrète, s’appuyant sur un arrêté du 21 septembre 1870, la taxation du prix du pain (1 kg de pain pour 50 centimes). Mais, et c’est là le plus original, c’est sur l’organisation d’un approvisionnement municipal que compte le plus la Commune. Il avait été déjà prévu, le 13 avril, « une priorité d’achat  » pour la Ville des blés déposés dans les Magasins gratuits de la Ville. Cet achat se fait sur la base d’un «  maximum rémunérateur  » pour la vente par les négociants. Il ne s’agit alors pas de prix maximal mais de marge maximale.

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Les Abattoirs de la Villette

Ces quantités importantes de denrées et produits détenus par la municipalité sont alors revendues par des magasins municipaux ou par des magasins privés qui acceptent eux aussi des marges modiques et des prix taxés (JO du 12 mai). Ces prix maxima ne concernent pas seulement le pain, mais aussi les viandes (JO du 11 mai sur la taxe de viande de boucherie pour les boucheries municipales), les haricots, légumes, beurres, café, vins etc. (JO du 12 mai).

L’autre particularité de ce système qui doit permettre des prix modiques est le rôle que doivent jouer les municipalités d’arrondissement. En effet, comme il apparaît difficile de faire gérer ce mouvement de vente local par un organisme central, c’est aux municipalités d’arrondissement qu’est laissée l’initiative « d’entrer immédiatement en relation avec le commerce pour l’organisation des ventes » et d’organiser l’approvisionnement des commerces municipalisés (Viard, JO du 27 avril).

Il ne nous est pas possible d’établir un bilan de ces actions dans l’ensemble des arrondissements. Mais il apparaît qu’il faut bien distinguer les magasins municipaux, ouverts par les mairies, et les rares magasins municipalisés, boutiques privées qui vendent la viande fournie par la municipalité aux prix et marges fixés par la Commune. L’ensemble se met en place assez tardivement, au début de mai. Quatre boucheries municipales fonctionnent dans le IXe arrondissement à compter du 15 mai et une, à compter du 14 mai, rue des Dames dans le XVIIe.

Deux magasins municipaux de produits variés fonctionnent dans le Ier arrondissement à compter du 5 mai, un dans le Ier à compter du 14 mai, un dans le IIIe (école Turgot, rue Turbigo) à partir du 21 mai, un dans le cinquième, rue des Fossés Saint-Marcel, à partir du 14 mai. Mais il y a aussi des magasins municipaux spécialisés dans la vente de pommes de terre, rue du Pot-de-Fer-Saint-Marcel à compter du 7 mai et dans le XVIIe, rue Nollet, ou dans la vente de lait dans la caserne des pompiers, rue du Château d’eau. On ne saurait dresser un bilan exhaustif de ces ouvertures, mais pour les quelques arrondissements examinés, on voit bien que le mouvement est sensible et bien amorcé dans le courant de mai.

Dans des conditions extrêmement difficiles, le bilan de la Commune paraît très satisfaisant comme le reconnaissent la plupart des auteurs : Paris a été approvisionné correctement et les prix ont été maîtrisés. Et à bien examiner les choses, la Commune ne cesse d’inventer des mesures inédites et modernes qui conjuguent un soutien efficace des pouvoirs publics aux activités commerciales, un lien constant avec les acteurs du marché où s’associent un certain jeu du marché et la mise en place d’un contrôle rigoureux, puis d’un service municipalisé et décentralisé. En quelque sorte, la Commune pense que l’approvisionnement de la capitale et la mise à disposition des produits à un prix accessible au peuple ne sont rien d’autres qu’un service public supposant et le marché et l’intervention de l’État comme contrôle, voir comme acteur direct.

JEAN-LOUIS ROBERT


[1La commission siège à l’ancien ministère du commerce et de l’agriculture, rue Saint-Dominique.


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