Article de Maxime Vuillaume (2/3) : La Semaine sanglante Le Père-Lachaise et le Mur

samedi 1er décembre 2012

Voici les second et troisième volets de l’article qu’écrivit Maxime Vuillaume dans du 29 mai 1920. Ce sont un témoignage et un reportage bouleversants qui nous font voir en face la vérité cruelle du carnage perpétré au Père-Lachaise.

LE COUP DE FEU DANS LES TOMBES

JPEG - 53.6 ko
Combats au Père-Lachaise

À son tour, Privé parle.
— Quand je quittai les pièces, les Versaillais n’étaient pas entrés… Bientôt, un bruit d’armes me fit dresser l’oreille. Ils étaient là…
Avec une dizaine d’hommes, je m’abritai derrière un bouquet de cyprès… Nous ne tardâmes pas à entendre le pétillement de la fusillade et les cris des combattants… On se battait furieusement sur l’emplacement des pièces et aux alentours… Mais descendons. Je retrouverai bien l’endroit où, pendant des heures et des heures, j’ai canardé les fusiliers-marins. Nous voici au rond-point où s’élève le monument de Casimir-Périer.
— C’est là, dit Privé. A ces cyprès, nous avions accroché un drapeau rouge. Nous avions avec nous un gamin qui rechargeait nos chassepots. Derrière chaque bouquet d’arbres, derrière chaque tombe, des combattants, décidés à vendre chèrement leur peau… A la nuit, les fusiliers-marins se rapprochèrent de nous. A minuit, ils ne nous avaient pas fait reculer. Nous tirions toujours. Enfin, nous nous vîmes cernés. Ils avaient filé le long du mur d’enceinte… Nous étions acculés au fond du cimetière… Mon chassepot -j’en avais deuxième brûlait les doigts… Le gamin me suivait…
Je courus au mur d’enceinte, derrière la Conservation… Il n’y avait qu’à le franchir, pour être rue du Repos… Je me hissai sur la crête du mur… Mais la rue est à trois ou
quatre mètres en contre-bas. Je m’accrochai par les mains, et me laissai tomber
— Et le gamin…
— Je ne l’ai jamais revu… Il fit comme moi et il a dû s’enfuir… J’étais plein de boue. Mes vêtements, trempés, tout blancs d’avoir frotté les tombes… Mes mains noires de poudre… Une lumière… J’entre. Personne. Pas une âme…Je pousse jusqu’à la cuisine. Une grosse fille astique des couteaux… De l’eau. Je me lave les mains. Je me nettoie. Je suis présentable…
Je pourrai circuler à travers les troupes pour chercher un abri… J’ai mon pistolet dans ma ceinture… Je n’ai pu me résoudre à m’en séparer… Dans la matinée, après avoir erré, je suis boulevard Voltaire. Partout des morts. Du sang. le long de la devanture d’un « bois et charbons », une dizaine de fusillés. Dans une pissotière, deux jeunes femmes, mortes, dont les bas blancs sont tachés de rouge… Je serre instinctivement la crosse de mon revolver…

LES FUSILLÉS DU DIMANCHE

JPEG - 32.9 ko
Au Mur des Fédérés, dessin de Denis Desroches, 28 mai 1871

Longtemps après. Je retourne au Père-Lachaise. J’entre à la Conservation… Je demande le registre des entrées de l’année 1871, que j’ai besoin de consulter. Je lis, à la date du 24 mai : « Dombrovski, général de la Commune, déposé au caveau Brizard, case n°7 ». C’est la seule inscription. Les cours martiales de la Roquette et de Mazas n’ont pas encore envoyé leur affreux chargement.
Un employé de la Conservation, M. L…, était là en 1871. Il a vu, avant leur exécution, les fusillés qui ont été ensevelis au Mur.
— C’était le dimanche, me dit M. L…, aux premières heures de la matinée. Le lendemain de la prise du cimetière. Au bas de l’allée principale, tout près de la porte d’entrée du boulevard Ménilmontant. Un fort groupe d’hommes. Fédérés en uniforme. Civils, en jaquette et en blouse. Ils étaient environ cent cinquante. Gardés par un piquet de soldats… Brusquement un officier supérieur entre… « Conduisez-moi tout ça là-haut. » L’officier qui commande le piquet de soldats, un lieutenant de fusiliers-marins, se place en tête du cortège. Ils montent. Une demi-heure, peutêtre un quart d’heure après, j’entends les feux de peloton…
— D’où venaient ces prisonniers ?
— Je n’en sais rien. Je n’ai jamais rien su. J’en ai souvent causé avec des collègues, employés comme moi à la Conservation… Des alentours du Père-Lachaise. Des barricades. Des perquisitions. Je vous le répète, il y avait de tout dans ce groupe. Des fédérés. Ceux-là pouvaient avoir été pris en combattant. Les autres, en civil. On avait dû les arrêter un peu partout chez eux, dans la rue… Quand ils partirent pour là-haut, ils passèrent devant moi… L’officier, un jeune, un très jeune lieutenant, était blanc comme un linge…
Autre visite au Père-Lachaise. Un ami m’a conduit chez M. F…, ancien entrepreneur de sépultures. M. F…, qui a 75 ans sonnés, a fait inhumer, le lundi 29 mai, les infortunés tombés sous les feux de peloton des soldats. Tout de suite, M. F…, alerte et vigoureux comme aux jours de sa jeunesse, parle :
— Oui, c’est moi qui les ai fait mettre en terre, le lundi. Au pied du Mur. Vous pouvez être sûr qu’ils y sont. J’ai dirigé toute l’opération, sur place. Oh ! ce n’était pas gai, je vous le certifie… Si vous voulez, nous allons monter ensemble là-haut…
Nous sortons, nous entrons dans le cimetière par la petite porte de la rue du Repos. Nous grimpons, grimpons. Le vieillard semble infatigable. Il nous nomme l’un après l’autre, les monuments funéraires qu’il a construits.
— Vous avez vu le cimetière après la bataille ?
— Oui, dès le lendemain… le dimanche. J’avais hâte de voir les dégâts… J’ai construit tant de tombes ici… Un peu partout, les tombeaux étaient écornés par la fusillade, et, surtout, par les obus de Montmartre… Là où on s’était battu, presque corps à corps, le terrain était ravagé, les arbres brisés, les monuments renversés… Des morts, fédérés et soldats, partout… jusque dans les tombeaux. On ne les avait pas encore relevés… La lutte avait été, cela se voyait, particulièrement vive autour de la pyramide Beaujour et dans les divisions voisines, autour des tombes de Charles Nodier et de Balzac entre autres… Au terre-plein des pièces, les grands caveaux qui le bordent étaient presque tous défoncés, les statues à demi brisées… Toute une dévastation… Le sol jonché de couronnes, de grilles arrachées… Les pièces de canon étaient encore là, quelques-unes renversées…

MAXIME VUILLAUME


Navigation

Articles de la rubrique