Article de Maxime Vuillaume (3/3) : La Semaine sanglante Le Père-Lachaise et le Mur

mardi 30 avril 2013

Voici le dernier volet de l’article de Maxime Vuillaume, dans Le Floréal du 29 mai 1920, dont vous avez pu lire les trois précédents volets dans nos bulletins 51 et 52.

AU PIED DU MUR

JPEG - 75.9 ko
Le Triomphe de l’Ordre, d’Ernest Picchio

Tout en causant, nous sommes arrivés en face du Mur.

— Ce chemin, nous dit M. F…, qui longe le mur, n’existait pas en 1871. Face au Mur, des terrains incultes, avec des trous, des puits, ouvertures d’anciennes carrières. C’est là qu’on creusa d’immenses fosses, pour ensevelir, en janvier 1871, les morts de Buzenval. Je puis vous en parler. C’est moi qui les fis inhumer… Je les recouvris d’une épaisse couche de goudron, la petite vérole ayant sévi pendant les derniers mois du siège de Paris… C’est ici sur ce tertre, en face du Mur, que furent fusillés les 145 hommes que j’ai fait ensevelir…

— Ils étaient cent quarante-cinq ?

— Laissez-moi raconter… Le lundi 29 mai, un employé de la Conservation du cimetière vint me trouver rue du Repos, où j’habitais déjà la même maison que vous avez vue. Il me dit qu’il s’agissait de mettre en terre des hommes fusillés la veille… Un ami était là. Il me demanda de m’accompagner… Nous montons … Sur le tertre, les morts… Un tas de morts. Presque tous pieds nus… Des soldats les gardent. Ils n’ont pas assisté à l’exécution…

Le vieillard était descendu dans la tranchée qui longe le Mur.

— Ils sont là, je puis l’affirmer… la tranchée était beaucoup plus profonde en 1871. Ce sont eux qui l’ont comblée… Ils sont là… Là. Je les ai fait recouvrir de goudron comme les morts de Buzenval… Ils ont été descendus, un à un, du tertre, par les soldats, et déposés dans la tranchée, au pied du Mur… Le soir, tout était fini.

— Vous les avez bien vus… comptés…

— Oh ! ce n’était pas beau ! Du sang partout… J’ai compté cent quarante-cinq cadavres. Vous ne pouvez croire ce que cela tient de place, cent quarante-cinq morts… Ils couvraient tout le tertre, en face du mur. Un instant, j’ai songé à l’ami qui m’avait accompagné. Je le cherchais des yeux. Je le vis, livide, appuyé aux brancards d’une charrette… Il faut avoir le cœur solide pour contempler ces choses affreuses…

— Vous n’avez eu aucun détail sur la fusillade…

— Voici ce qu’un soldat m’a raconté. Un des infortunés, quand il vit se former le peloton, s’enfuit. Il s’enfonça dans un des trous qui perçaient alors le tertre… Le soldat court après lui. Il abaisse son arme, fait feu, le tue… Il abandonne le mort… Le cadavre était encore là, au bord du trou, quand j’ai fait relever les fusillés.

Un autre soldat me dit que, la veille, après l’exécution, on a fouillé les morts… Dans la poche de l’un d’eux, une lettre, écrite au crayon… Le soldat possède la feuille. Il me lit : « Ma chère femme, je t’écris de la prison de Mazas. Je ne voulais pas servir la Commune, mais j’y ai été forcé. Nous avons voulu nous échapper par la porte de Romainville. Les Prussiens nous ont arrêtés et nous ont remis aux gendarmes, qui nous ont conduits à Mazas… » C’est tout. La lettre est restée inachevée. L’adresse était inscrite. Autant qu’il me souvienne, celui qui écrivit ces lignes était un instituteur de la Marne, ou de la Seine-et-Marne…

Nous redescendons… Nous sommes boulevard Ménilmontant.

— Vous avez vu le quartier, après la bataille…

— Un spectacle épouvantable… Tout le long du mur du Père-Lachaise, on a fusillé… Quelques jours après, je rencontrai le général L… que je connaissais de longue date, pour avoir réparé le monument de sa famille : «  Le soldat fusillait tout, me dit-il. Impossible de l’arrêter. Il fusillait tout le monde. Le passant comme l’insurgé. » Pendant deux jours, ici où nous sommes, on a marché sur des cervelles humaines… On avait emporté les morts. Mais on avait laissé, dans la hâte de l’enlèvement, ces effroyables témoins du massacre…

MAXIME VUILLAUME


Navigation

Articles de la rubrique