Autour de L’Origine du monde

jeudi 19 septembre 2013


Entré au musée d’Orsay en 1995, après plus d’un siècle de clandestinité, le célèbre tableau de Courbet a beaucoup fait parler de lui cet hiver.

Il a été l’objet de spéculations passionnées pendant le mois de février et, depuis, plus rien. Tout est parti d’une campagne de presse qui a culminé avec un article exclusif paru dans Paris-Match avec photo en couverture, sur un portrait de femme que son acquéreur présente comme le probable visage de L’Origine du monde. L’article a des maladresses d’expression qui prouvent surtout que son auteure n’est pas une spécialiste et se situe en droite ligne du sensationnalisme dont le magazine hebdomadaire s’est fait une spécialité. Cela ne plaide pas en faveur de l’hypothèse du collectionneur de tableaux, mais des arguments sont avancés :
• Le portrait aux épaules dénudées, non signé, vu en un raccourci audacieux, serait de Courbet. Il est vrai que l’artiste aime les points de vue inhabituels et les nus féminins, une analyse des pigments et de la touche devrait permettre de lever le mystère de son auteur.

• Jean-Jacques Fernier, qui prépare le catalogue raisonné des oeuvres du peintre, révèle « ce que personne ne sait encore  », c’est-à-dire que le tableau du musée d’Orsay est un morceau d’un tableau plus grand. Comment le sait-il ? Il ne nous le dit pas. Le fait n’est pas mentionné dans la note consacrée au tableau dans le catalogue de la rétrospective Courbet de 2007, édité par la réunion des musées nationaux.

• Diverses analyses, radiographies, spectrométries et chromatographies établies par des spécialistes reconnus montrent que les couleurs et le tissu de la toile du portrait coïncident avec ceux du tableau du musée. Le lecteur cependant n’a pas le moyen de le vérifier. Ce ne sont pas des preuves, mais tout au plus un faisceau de probabilités
et l’on aurait aimé que le magazine soit plus précis sur ce point plutôt que sur la reconstitution d’un montage spectaculaire.

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Femme nue, étude pour La femme au perroquet, huile sur toile de Gustave Courbet 1866


Il reste que la date exacte de L’Origine du monde, un titre qui ne vient pas de l’artiste, probablement de 1866, est discutée. Le cadrage du tableau est en lui-même
une exception dans l’œuvre de Courbet. On a dit que cette mise en page venait des photographies stéréoscopiques de Belloc, connu pour ses clichés érotiques avec Augustine Legaron pour modèle. Courbet, quelques années auparavant, en 1858, peint déjà d’après photo sa Femme de Munich, un nu sur un lit. Il a certes l’habitude de travailler d’après nature et de composer ses oeuvres, mais ne s’interdit pas de
se servir de la photographie comme intermédiaire, Delacroix le faisait avant lui et Degas le fera après lui.

Il ne faudrait pas écarter pour autant l’hypothèse que L’Origine du monde ait été peint d’après modèle comme le portrait trouvé le suggère. Valérie Bajou, dans sa monographie consacrée à Courbet en 2003, relève qu’ « il manque ce qui permet d’identifier la personne  », une intuition qui va dans le sens de l’article. La polémique a eu l’avantage secondaire de mettre en lumière une figure féminine intéressante, celle de l’Irlandaise rousse Joanna Hifferman, modèle du peintre anglais James Whistler, avant de devenir celui de Courbet qui l’a peinte dans trois versions d’un portrait au miroir en 1866. Est-ce elle qui pose dans La Femme au perroquet du Metropolitan Museum of Art de New York ? Au salon de 1866 où ce tableau fut exposé, le dessinateur Cham, dans le journal satirique Le Charivari, trouve la pose et le perroquet surprenants. Il légende : « un perroquet cherche à relever une femme saoûle, est-ce l’absinthe qui l’a mise dans cet état ? Le livret prétend que c’est M. Courbet... » Cela restitue bien l’ambiance autour de l’artiste si controversé, puis persécuté après sa participation active à la Commune. Robert Fernier, auteur de La vie et l’oeuvre de Gustave Courbet, édité par Wildenstein en 1978, mentionne un tableau reproduisant la tête seule de La Femme au perroquet acheté au peintre par la galerie Durand-Ruel en 1873, au moment où il a un peu de répit entre sa sortie de prison et le jugement inique sur la reconstruction de la colonne Vendôme qui lui sera facturée, tout cela entraînant sa mort prématurée.

Voilà quelques éléments qui devraient permettre d’identifier des directions pour des recherches plus approfondies, et surtout datées avec précision, sur la production de Courbet dans la période d’avant et après la Commune. L’histoire de l’art comme l’histoire est une science humaine en constante évolution, ne l’oublions pas.

EUGÉNIE DUBREUIL


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