Belgique, terre d’asile

mardi 6 mai 2014

Bruxelles n’a pas toujours été une ville d’accueil pour les exilés fiscaux.
Au XIXe siècle, Karl Marx, Victor Hugo et plus d’un millier de communards y trouvèrent refuge.

La constitution belge du 7 février 1831 garantit la liberté de conscience, de presse, de réunion et d’association. Après le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte, de nombreux proscrits, dont un certain Victor Hugo, prirent le chemin de Bruxelles pour y chercher refuge. Le 12 décembre 1851, le poète débarque du train de Paris, suivi quelques jours plus tard par sa maîtresse Juliette Drouet, dont la valise contient le précieux manuscrit des Misères, publié dix ans plus tard sous le titre Les Misérables [1]. Il s’installe au Moulin à vent, ancienne maison de la corporation des meuniers, située sur la Grand-Place (n°16). « J’ai un lit grand comme la main, deux chaises de paille, une chambre sans feu… », se plaint-il. Une jolie planque tout de même pour un réfugié politique ! Un mois plus tard, Hugo déménage et s’installe avec son fils Charles dans la maison voisine du Pigeon (n° 26). Une plaque fixée entre une boutique de chocolats et une autre de dentelles, spécialités belges s’il en est, rappelle que « Victor Hugo a habité cette maison en 1852  ».

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La place des Barricades à Bruxelles, au second plan, la maison de Victor Hugo


C’est ici qu’il rédigea son célèbre pamphlet : Napoléon le Petit. Juliette Drouet logeait quant à elle dans une modeste chambre de la Galerie des Princes, immeuble occupé actuellement par la librairie Tropismes. Dès l’annonce du coup d’État à Paris, le très réactionnaire chef de la Sûreté belge, Alexis Hody, voulut « protéger  » son pays par un « cordon sanitaire », qui fut renouvelé après la Commune [2]. Il rétablit le système des permis de séjour provisoires, enjoint aux réfugiés de ne pas s’occuper de politique sous peine d’expulsion (116 pour la seule année 1871) et isole les plus « inquiétants » en province.

VICTOR HUGO, HÔTE DE TOUS LES PEUPLES

Pour prévenir tout incident diplomatique, la police belge et ses mouches surveillent les moindres faits et gestes des membres de la communauté française. Seul, le bourgmestre libéral Charles de Brouckère, qui a laissé son nom à une place de la capitale, se pose en défenseur du droit d’asile. «  La police veille, mais elle respecte toutes les libertés constitutionnelles  », assure-t-il. L’historien Saint Ferréol lui rendit hommage pour avoir allégé la surveillance des proscrits français et autorisé leurs conférences [3]. Mais, dès le 15 avril 1871, le prévoyant baron d’Anethan, ministre des Affaires étrangères, écrit à son ambassadeur en France que « le gouvernement du roi se préoccupe sérieusement des mesures à prendre pour que les insurgés contraints de fuir Paris, ne viennent se réfugier en Belgique, où ils apporteraient des éléments de troubles ». En rétablissant les passeports et les visas pour les Français, le baron d’Anethan veut « empêcher l’invasion du sol de la Belgique  ». Victor Hugo lui répond avec panache, le 27 mai, dans une lettre ouverte publiée dans L’Indépendance belge : « Je proteste contre la déclaration du gouvernement belge relative aux vaincus de Paris. (…) Cet asile, que le gouvernement belge refuse aux vaincus, je l’offre. Où ? A Bruxelles, place des Barricades, n° 4.  »

La nuit suivante, le domicile de l’écrivain est attaqué par de jeunes monarchistes aux cris de « À mort Victor Hugo ! À la lanterne ! À la potence ! » [1]. Aujourd’hui, on peut lire cette citation sur la façade de sa maison : « Je me sens le frère de tous les hommes et l’hôte de tous les peuples. »

LE BON ACCUEIL DES MILITANTS BELGES

Le roi Léopold II soutient les agresseurs et signe un arrêté d’expulsion le 30 mai enjoignant au «  sieur Hugo de quitter immédiatement le royaume, avec défense d’y rentrer à l’avenir…  ». Le poète est contraint de s’exiler au Luxembourg. L’expulsion de Victor Hugo n’empêchera pas, quelques mois plus tard, 1252 communards de trouver refuge à Bruxelles et dans ses faubourgs (1500 pour tout le pays) [4]. « Des trois principales proscriptions, celle de Belgique ne fut pas la moins marquante, bien que très surveillée. Les réfugiés furent bien accueillis par les militants belges  », estime Prosper Lissagaray [5], lui-même exilé quelque temps à Bruxelles. Quant aux grands architectes et entrepreneurs, ils surent tirer partie des talents français dans la transformation de la capitale. Lissagaray cite les contremaîtres Guillaume, chef des travaux au nouveau et monumental Palais de justice, et Perret qui construisit les serres royales de Laeken, les sculpteurs sur pierre et sur bois comme Leroux, Martel, Mairet, qui «  contribuèrent en grande partie à l’originalité des boulevards et des magnifiques avenues du Bruxelles moderne  ». « Comme à Londres, à Genève, les femmes couturières, modistes, apportèrent le goût parisien. L’article de Paris (…) commença de se fabriquer en Belgique  », constate
Lissagaray. «  Les Bruxellois n’ont eu qu’à se louer du séjour parmi nous des réfugiés de la Commune. Ce sont également d’excellents ouvriers, gagnant bien leur vie et qui ont installé à Bruxelles une foule de petites industries pour les produits desquels nous étions tributaires de Paris  », peut-on lire dans le journal La Chronique.

LA SOLIDARITÉ S’ORGANISE

La première forme d’organisation des communards en exil concerne l’entraide matérielle. Ainsi, la Société de prêt mutuel et de solidarité comptera jusqu’à 250 membres en 1875. À cette époque, les blanquistes tenteront en vain d’en faire une arme de lutte révolutionnaire en Belgique. Finalement, la caisse prendra le nom de Prévoyance et se limitera à aider financièrement tout communard expulsé. À partir de l’amnistie de 1880, elle servira à l’aide au retour des exilés.

Maison du Cygne, sur la Grand-Place (Bruxelles), fréquentée par Marx, les communards exilés et les militants du Parti ouvrier belge


Certains continuent le combat et font entendre leur voix dans des journaux politiques ou satiriques tels que La Trique ou La Bombe, qui «  éclate tous les samedis » [6]. Ces feuilles « subversives  » sont observées à la loupe par les agents de la Sûreté belge, comme ils l’avaient fait avec le Deutsche Brusseler Zeitung de Marx.


Deux plaques scellées à gauche d’une des fenêtres du rez-de-chaussée de la Maison du Cygne, sur la Grand-Place, rappellent, en allemand et en anglais, que le philosophe a vécu à Bruxelles de février 1845 à mars 1848. Il y a rédigé une partie du Manifeste du parti communiste. Marx et Friedrich Engels ont participé à des réunions du Parti ouvrier allemand dans la Maison du Cygne, où aurait été fondé le Parti ouvrier belge, en 1885 [7]. Les communards se retrouvent dans la multitude d’estaminets de la capitale. Ils fréquentent surtout la taverne Saint-Jean, dans la rue du même nom, la Grande brasserie de Bohême, rue de l’Écuyer, Le Jeune renard, rue de la Collégiale, ou la Maison des Brasseurs, sur la Grand-Place, construite en 1695, qui abrite aujourd’hui le Musée de la bière [6].

UN PIONNIER DE LA GÉOPOLITIQUE

Mais beaucoup d’entre eux n’ont pas la vie facile. Ils se cachent sous une fausse identité et subsistent grâce à de petits boulots. Tel Georges Cavalier, surnommé Pipe-en-bois par Vallès, qui survit en donnant des leçons de mathématiques ou comme régisseur d’un théâtre d’Anvers.
L’ancien directeur de la Voie publique sous la Commune, sera même expulsé en 1876 pour s’être moqué du comte de Flandre, frère du roi des Belges. D’autres communards s’en sortent un peu mieux comme Élisée Reclus, qui s’installe dans le quartier d’Ixelles, devenu aujourd’hui le petit paradis des exilés fiscaux français… Agrégé de l’Université libre de Bruxelles (ULB), Élisée enseigne la géographie à L’Université nouvelle, fondée en 1894 avec d’autres intellectuels libertaires [8]. Ses livres, dont La Nouvelle géographie universelle (1894), font de lui le père de la géopolitique française et un pionnier de l’écologie.
Au même moment, le célèbre architecte Victor Horta (1861-1947) couvre Bruxelles d’hôtels particuliers de style Art nouveau, qui font l’admiration du géographe [8]. À partir de 1895, Horta entame la construction de la Maison du peuple pour le Parti ouvrier belge. Jusqu’à sa mort, survenue en 1905, Élisée Reclus sera fiché comme un « individu dangereux pour ses opinions anarchistes ». Il repose dans la fosse commune du cimetière d’Ixelles, auprès de son frère Elie, qui fut le directeur de la Bibliothèque nationale pendant la Commune.

FRANÇOIS PERIN]]

Plaque apposée sur la Maison du Moulin à vent, sur la Grand-Place, premier domicile du poète à Bruxelles

[1Kriss Clerckx, Sur les pas de Victor Hugo, éditions Racine (Bruxelles, 2012).

[2Luc Keunings, Polices secrètes et secrets de police au XIXe siècle, éditions Historia Bruxellae (2006).

[3A. Saint Ferréol, Les Proscrits français en Belgique ou la Belgique contemporaine vue à travers l’exil (Paris, 1871, 2 vol.).

[4Quentin Dupuis, Génétique de l’exil des communards à Bruxelles (1871-1880), dans La Commune et les étrangers, revue Migrance n° 35 (2010).

[5Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, éditions La Découverte (1996).

[6Jean –Baptiste Baronian, Rimbaud avec les communards, www.bon-atirer.com.

[7La Grand-Place de Bruxelles, éditions de Rouck (Bruxelles).

[8Jean-Didier Vincent, Elisée Reclus : géographe, anarchiste, écologiste, éditions Robert Laffont (2010).