EMMANUEL CHAUVIÈRE, « UN TEMPÉRAMENT »

samedi 19 mars 2016

Le lundi 6 juin 1910, le corbillard des pauvres, recouvert du drapeau rouge, fut suivi par plus de 3000 personnes depuis l’avenue Félix-Faure, dans le XVe arrondissement, jusqu’au Père-Lachaise pour assister aux obsèques d’Emmanuel Chauvière.

Au cours de cette « belle et grave manifestation de solidarité socialiste », Édouard Vaillant salua la mémoire d’un fidèle camarade qui le rejoignit au Conseil municipal de Paris à partir de 1888, puis siégea à ses côtés à l’Assemblée nationale, depuis 1893.

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Emmanuel Chauvière
en uniforme de Fédéré

Celui à qui il rendit hommage ne fut certes pas « un révolutionnaire de la phrase, mais un révolutionnaire de l’acte  », dont toutes les initiatives furent inspirées par un constant dévouement à la cause des déshérités.


UNE JEUNESSE REBELLE

Chauvière, né le 13 août 1850, à Gand, où son père dirigeait les travaux de construction d’une ligne de chemin de fer, ne tarda pas à se faire connaître des services de police. Employé, à Paris, chez un fabricant de lingerie, ce « petit blond, rose, imberbe, mais cachant sous une apparence frêle une grande énergie », fut arrêté, lors d’un pèlerinage au cimetière Montmartre sur la tombe du député Jean-Baptiste Baudin, et condamné, le 23 décembre 1868, à un mois de prison pour violences à agent. Il en sortit blanquiste, après y avoir séjourné avec Albert Kellermann, et, désormais, son existence fut intimement mêlée aux luttes qui jalonnèrent l’histoire de cette organisation. Dès le 5 mars 1869, il encourait une deuxième condamnation, à six mois de prison, pour « discours séditieux », mais il fut amnistié le 15 août. L’année suivante, il eut à subir un nouvel enfermement «  pour contravention à la loi sur les réunions publiques et excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres  », et c’est la proclamation de la République qui le rendit à la liberté.

Les premiers propos que l’on a conservés de lui furent tenus en janvier 1869 : « Dans l’organisation actuelle du travail, il y a deux sortes d’individus : les uns qui prélèvent les 9/10 e sur le travail, les autres qui prélèvent 1/10 e, les uns qui consomment sans travailler, les autres qui travaillent sans consommer. Ceux-ci ne possèdent rien, ceux-là possèdent la source de toutes les productions… la terre ! Nous naissons, et déjà nous pouvons nous demander si la terre est faite pour tous ou pour quelques-uns. Nous posons le pied quelque part. À qui appartient ceci ? À un propriétaire. Nous grandissons. Et, parce que nous n’avons pas de propriété, il nous faut travailler pour le propriétaire. Nous grandissons encore, et nous prenons un fusil. Et il faut aller nous faire tuer pour défendre la propriété d’un propriétaire.  » Le combat contre l’injustice l’animera toute sa vie.


COMMUNARD À 20 ANS

Sergent-major aux Francs-Tireurs de la Seine pendant le premier siège, il fut incorporé, le 17 janvier 1871, dans le 82e bataillon de la Garde nationale, participa, le 22 janvier, à l’attaque de l’Hôtel de Ville, avant de compter parmi les membres du premier Comité central. Lors des élections organisées par ce dernier, le 26 mars, le XVe arrondissement envoya trois représentants au conseil de la Commune (Victor Clément, Camille Langevin et Jules Vallès) ; Chauvière, qui habitait impasse de l’Enfant-Jésus, y avait déjà acquis une telle popularité qu’il obtint 1500 voix sur 6500 votants, alors qu’il n’était pas majeur, et le Cri du Peuple du 27 mars annonça même son élection.

Fut-il le secrétaire du « général » Duval ? Du moins, il combattit sous ses ordres au plateau de Châtillon, où il fut fait prisonnier le 4 avril, puis envoyé au fort de Quélern, en presqu’île de Crozon, où il dut supporter avec Élisée Reclus «  l’odeur fétide » d’une casemate. Le 6 décembre, il était transféré à Rambouillet où le 11e conseil de guerre le jugea « coupable d’avoir fait partie d’une bande commettant un attentat dont le but était d’exciter la guerre civile et d’avoir porté un uniforme dans un mouvement insurrectionnel  » ; il le condamna à une peine de cinq ans de prison, lui imposant de surcroît, à partir du jour où il aurait subi sa peine, d’être placé sous la surveillance de la haute police et interdit des droits publics pendant cinq nouvelles années.

Dans les différentes geôles, où il fut incarcéré, de Sainte-Menehould à Belle-Île-en-Mer, d’Embrun à Landerneau, il donna les « preuves de la plus grande insoumission  », puisqu’il fut puni à 37 reprises, et les deux recours en grâce qu’il forma furent rejetés en novembre 1873 et août 1874, toute mesure d’indulgence prise en sa faveur étant « de nature à produire un mauvais effet du point de vue de la discipline et de l’exemple  ». En exil à Lugano, Reclus se rappela à son souvenir et lui envoya une parole d’amitié : « Je vous serre la main, sans vous recommander la force d’âme et la constance. Vous en avez. » Quoique ses antécédents ne fussent pas irréprochables et « quoiqu’il n’inspirât pas beaucoup d’intérêt  » au directeur de la maison centrale de Landerneau, ce dernier intercéda pour qu’il fût «  rendu à sa famille  », en raison de son état de santé. Remis en liberté, le 9 novembre 1876, mais interdit de séjour en France, il fut transféré en voiture cellulaire à la frontière de « son » pays.


AUX CÔTÉS D’ÉDOUARD VAILLANT

Ce n’est que le 23 juillet 1881 que cet arrêté d’expulsion fut rapporté, ce «  sujet belge » ayant enfin pu justifier « de sa qualité de Français  ». Il séjourna donc pendant cinq années à Bruxelles, travaillant comme ouvrier typographe, s’y mariant avec une confectionneuse et « excitant le peuple à la révolte  ». Un rapport de police le désigne comme « un individu dangereux qu’il importe de ne pas perdre de vue  », et, de fait, après son retour à Paris en juin 1882, il fait l’objet d’une étroite surveillance, et il n’est pas une seule des innombrables réunions publiques, auxquelles prend part ce fougueux orateur (37 entre le 11 janvier et le 12 octobre 1885 !), qui ne fait l’objet d’un compte rendu circonstancié. Correcteur au Journal Officiel du Sénat, il ne se privait pas de demander en public « qu’on corrige les sénateurs eux-mêmes ».

Il s’empressa de rejoindre le Comité révolutionnaire central qui regroupa, à partir de juillet 1881, les « non possibilistes », et qu’anima Émile Eudes jusqu’à sa brutale disparition en août 1888. Il se rapprocha d’Édouard Vaillant, dont il partagea désormais les luttes. Tous deux, « candidats de la défense des droits de Paris », bénéficièrent, lors des élections municipales de mai 1884 et législatives d’octobre 1885, du soutien de l’Intransigeant, qui portait la voix des anciens de la Commune, mais ils rompirent avec Rochefort lors du scrutin national de 1889, quand le CRC se scinda en deux fractions : les blanquistes-boulangistes (ou « révisionnistes  »), et les blanquistes «  orthodoxes
 ». C’est sous cette dernière étiquette qu’ils se firent élire au Palais-Bourbon, en 1893, Vaillant, dans la deuxième circonscription du XXe arrondissement, et Chauvière, dans le quartier de Javel qu’il représentait au Conseil municipal depuis mai 1888. La campagne dans le XVe arrondissement fut agitée puisque Rochefort accusa formellement le candidat blanquiste d’avoir grièvement blessé, sinon tué, un caporal de sapeurs-pompiers, lors de l’attaque de la caserne de la Villette, le 14 août 1870. Les juges donnèrent raison à Chauvières, qui, tout jeune, aurait eu l’imprudence de se vanter de ce « fait d’armes », mais qui se défendit ensuite de l’avoir accompli. Il obtint la condamnation à 200 francs d’amende pour diffamation du député sortant Laguerre, qu’il battit au second tour, par 3705 voix contre 2917, et, dans un « quartier peu disposé à prendre les choses au tragique », au point de chansonner le « crime de Chauvière  », ce dernier fut réélu lors des quatre scrutins suivants.


UN DÉPUTÉ ATYPIQUE

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Emmanuel Chauvière à la Chambre

Le communard Gaston Da Costa, qui ne manifeste guère d’indulgence envers les insurgés de 1871, écrit qu’au Palais-Bourbon, Chauvière « s’est créé une spécialité d’interrupteur ordurier […]. J’imagine que Vaillant, dans son for intérieur, ne se félicite guère d’une pareille et aussi malpropre recrue.  » Sa truculence ne saurait masquer son active participation au travail parlementaire, et, membre de nombreuses commissions, il multiplia les propositions de loi en faveur des ouvriers et employés, des locataires et des chômeurs, des vieillards et des invalides… Élu d’un quartier populaire, que Henry Poulaille a fait revivre dans Le Pain quotidien et Les Damnés de la terre, il s’y montra très présent, recevant tous les mercredis les doléances de ses concitoyens et leur rendant régulièrement compte de son mandat. Il fut admirablement secondé par son épouse belge, Maria Toilliez, « une femme vraiment charmante dont j’ai été très heureux de faire la connaissance  », écrit Reclus en 1878. Dénommée « la sainte laïque  », elle multiplia les œuvres philanthropiques, et son nom est inscrit au fronton de la crèche dite de l’Espérance, située avenue Félix Faure, près du dernier domicile du couple. Sa mort, en août 1909, au sanatorium d’Isches (Vosges), qu’elle avait contribué à fonder, fut une ultime épreuve pour Chauvière, qui militait au sein de la Ligue française pour les droits de la femme.

Leur survécut Marie-Aglaé (1885-1939), Claude en littérature, qui fut pendant trois ans la secrétaire de Colette, à laquelle elle consacra un ouvrage. Fille d’un membre de l’Association nationale des libres penseurs de France, qui avait publié à Bruxelles, en 1879, L’Histoire devant la raison et la vérité, et s’était bruyamment réjoui du vote de la loi de Séparation des Églises et de l’État, elle reçut le baptême, en 1928. Dans son dernier livre, qui décrit son existence dans un monastère à l’époque de sa conversion, elle affirme ne pas avoir « connu sur terre la paix promise aux hommes de bonne volonté  ». La mort épargna à son père, qui avait appelé de ses vœux l’abolition des armées permanentes et la création des États-Unis d’Europe, de connaître les tourments de son camarade Vaillant après son ralliement à l’Union Sacrée. Il ne vit pas se briser le rêve d’une possible fraternité des peuples qu’avait entretenu la IIe Internationale, dont la section française avait été rejointe par les blanquistes en 1905.
Il appartient à une génération encore pleine d’ingénuité et de foi, et, le 6 juin 1910, les prolétaires, qui lui témoignèrent leur reconnaissance en l’accompagnant jusqu’au crématorium du Père-Lachaise, savaient que la bonne volonté d’Emmanuel Chauvière ne leur avait jamais fait défaut.

YANNICK LAGEAT


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