EUGÈNE POTTIER UN POÈTE MILITANT 1816–1887

jeudi 1er septembre 2016

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Eugène Pottier
Peinture de Boris Taslitzky 1962
Musée de Saint-Denis

Même s’il n’avait pas écrit de chansons, Eugène Pottier aurait mérité qu’on le célébrât. Proche du peuple, attentif aux autres et surtout aux pauvres, révolté contre les oisifs et les nantis – en un mot, socialiste – Pottier a toute sa vie été un militant. Ses dons pour la poésie et la chanson lui ont permis une autre forme de militantisme, peut-être encore plus percutante. Pourtant, Pottier a beaucoup joué de malchance : atteint de graves maladies professionnelles, sans argent et menant – sauf pendant les quelques années qui précédent la Commune – une vie misérable, le pauvre Pottier prend alors une dimension humaine qui force la sympathie.

POTTIER, MILITANT ET SOCIALISTE

Né le 5 octobre 1816, au 60 de la rue Sainte-Anne à Paris, fils d’un artisan layetier, Eugène est envoyé chez les Frères, puis à l’école primaire jusqu’à l’âge de douze ans, âge auquel son père le reprend comme apprenti dans son atelier. Le jeune Pottier, qui n’éprouve aucun attrait pour le métier d’emballeur, quitte dès qu’il le peut la maison familiale. À seize ans, il devient « moniteur » dans une école mutualiste [1]. En 1838, il rencontre Édouard Laroche, dessinateur d’impression, émule d’Oberkampf, qui le prend dans son atelier en qualité d’employé et teneur de livres. Pottier ne tarde pas à devenir lui-même peintre d’impression sur étoffes. Le 17 octobre 1841, il épouse, tout en passant à la synagogue pour satisfaire sa fiancée, Élizabeth Worms, à la mairie du VIIe arrondissement.
Vers 1867, il quitte Laroche et s’établit à son compte. Il s’installe 25 rue de Cléry, puis 29 rue du Sentier, et emploie une vingtaine d’ouvriers [2]. «  Pottier [sera] connu sous le Second Empire comme l’un des artistes ornementalistes les plus distingués de la capitale. Pottier s’imposait dans ce domaine à tel point que le Salon chaque année exposait l’une de ses œuvres  » [3].

Bien que patron, il conforte les salariés en créant, le 30 mars 1870, la « Chambre syndicale des dessinateurs pour étoffes imprimées, tissus brochés, papiers peints, broderies et tapisseries à l’aiguille », forte de cinq cents membres, qui adhèrera à la Chambre fédérale des sociétés ouvrières. Au cours du siège, Pottier devient adjudant à la 4e compagnie du 181e bataillon de la Garde nationale et il combat à Champigny [4]. Il adhère au Comité central des vingt arrondissements et à l’Internationale.

Il est élu membre de la Commune en avril 1871, dans le IIe arrondissement. Sa présence à l’Hôtel de Ville est relativement discrète ; en revanche, il prend très à cœur ses responsabilités en tant que maire d’arrondissement. Il adhère à la Fédération des artistes et c’est lui qui en rédige le manifeste. Kristin Ross voit en Pottier plus qu’en Courbet le véritable fondateur de la Fédération : «  En recadrant notre représentation de la Fédération des artistes de sorte que Courbet s’efface et que Pottier passe au premier plan, je crois qu’une idée plus juste du chronotope d’émancipation imaginé précisément par la Fédération, auquel Pottier donna le nom de “luxe communal”, pourra se faire jour  » [5].
Pottier, en tout cas, fait beaucoup pour que l’art décoratif « nommé improprement art industriel  » acquière ses lettres de noblesse au même titre que les autres formes d’art, et pour que ce soit l’artiste – et non le fabricant – qui soit reconnu comme le véritable créateur.

Après la Commune, caché un mois à Paris par sa sœur Joséphine, il finit par rejoindre l’Angleterre : il habite Milton, un petit port situé sur la rive droite de la Tamise, à trente-quatre kilomètres en aval de Londres. Sa maîtresse, Caroline Petit, vient l’y rejoindre et y accoucher d’une fille, Marguerite. Pottier ne semble pas fréquenter les autres proscrits de la Commune, ni l’entourage de Marx. Ayant vendu en 1873 ses biens en viager à son gendre, il perçoit une rente de 1500 francs qui l’aide à vivre chichement.

Après deux ans de séjour en Angleterre, il s’exile aux Etats-Unis, d’abord à Boston où il exerce la profession de dessinateur en 1874 et 1875, puis à New-York fin 1875. Il milite au Socialist Labour Party, à l’International Labour Union et est secrétaire-trésorier de la Société des réfugiés de la Commune. En 1876, il est vraisemblablement initié à la loge Les Égalitaires, fondée par des proscrits et dont le vénérable est Élie May : Pottier avait, en tant que membre de la Commune, reçu la délégation des Francs-Maçons qui, le 29 avril 1871, voulait négocier une conciliation avec les versaillais et s’était rendue, toutes bannières déployées, sur les fortifications ; il en avait gardé une forte impression et de l’admiration pour les Francs-Maçons.

Pottier revient en France, à bord du transatlantique L’Amérique, en septembre 1880. Mais il est gravement malade, vieilli au point d’être incapable de travailler, et pauvre. Cela ne l’empêche pas de militer en collaborant au Cri du Peuple de Vallès et à La Question Sociale d’Argyriadès, puis au Socialiste, organe central du Parti Ouvrier Français de Guesde : il y publie ses pièces de vers engagées et ses chants révolutionnaires.

POTTIER, POÈTE ET CHANSONNIER

Composer des poèmes est, pour Eugène et dès son plus jeune âge, une seconde nature :
Les vers partaient avec la peau,
Comme des éclats dans sa tête :
Voilà Popo, le vieux Popo,
Voilà Popo, le vieux poète !
 [6]

Il n’a pas écrit que des œuvres politiques : les évocations bacchiques et les couplets grivois à la mode de son temps n’en sont pas absents et il parle souvent de lui-même dans ses chansons.
Il est cependant tellement proche des travailleurs, dont il a souvent partagé la vie tragique et la «  misère sauvage », qu’il en incarne dans ses écrits les sanglots, la révolte et les espoirs.

À quinze ans, il publie un premier recueil, La Jeune Muse, qu’il dédie à Béranger. Le très populaire chansonnier daigne lui répondre, le 1er novembre 1831 : «  Je vous remercie de la très jolie chanson que vous m’envoyez ; si vous n’avez que quinze ans, c’est une œuvre tout à fait remarquable, et je vous suis bien reconnaissant de m’avoir consacré vos prémices ».

Parallèlement à son travail, Eugène fréquente les goguettes et mène la vie de bohème, en compagnie d’Henri Murger de six ans son cadet.

Bien qu’ayant produit, tout au long de sa vie, des pièces admirables, « Pottier restait inconnu, hors d’un cercle très restreint de révolutionnaires et d’anciens bohèmes. […]
C’est une circonstance bien imprévue et que Gustave Nadaud qualifie de “providentielle” qui contribua fort heureusement à sortir Pottier de l’ombre. […] En 1883, la Lice chansonnière eut l’idée de faire un concours de chansons. Trois cents postulants environ entrèrent en lice, c’est le cas de le dire. Pottier était du nombre. Il obtint la médaille d’argent décernée au premier prix pour sa chanson Chacun vit de son métier
 » [7]. Les membres de la Lice le rencontrent peu après, vieux, paralysé, indigent. Ils décident de lui venir en aide et de publier ses œuvres. Le volume paraît, préfacé par Nadaud, sous le titre Quel est le fou ?, tiré de la chanson qui ouvre le volume et qui date de 1849.
Quelques années plus tard, par les soins de ses anciens collègues de la Commune, est édité un nouveau recueil intitulé Chants révolutionnaires, préfacé cette fois par Henri Rochefort.

Son chef d’œuvre est sans aucun doute L’Internationale, programme exhaustif, manifeste rassemblant toutes les tendances du socialisme. Pierre Brochon dénonce la légende selon laquelle il aurait été composé à Paris au lendemain de la Semaine sanglante : « En considérant le texte de L’Internationale comme un aboutissement d’idées diverses, réactualisées par la situation en Amérique, y a-t-il beaucoup de risques d’erreurs à situer sa rédaction vers 1878 ? Peut-être même les deux versions, peu de temps les séparant l’une de l’autre. Nous ne le pensons pas  » [8].

Le succès de ce chant révolutionnaire tarde cependant à s’affirmer. Ce n’est que dans les toutes premières années du XXe siècle, après sa mise en musique en 1888 par Pierre Degeyter [9], qu’il sera chanté : au congrès de la salle Japy à Paris, en 1899, en février 1900 à Bourges, à Marseille en 1903. Toujours malchanceux, Pottier, mort douze ans plus tôt, n’a pas connu le succès de L’Internationale de son vivant !

POTTIER, PAUVRE ET MALCHANCEUX

Eugène Pottier n’a pas eu grand’ chance dans la vie. Dès son début dans le métier au cours des années 1840, il est victime de graves maladies professionnelles : saturnisme et intoxications diverses résultant de l’emploi mal maîtrisé à l’époque de substances chimiques très agressives utilisées pour l’impression sur étoffes.
Gastralgies, douleurs intestinales violentes, céphalées, éclipses cérébrales : on retrouve tous ces symptômes du saturnisme dans ses écrits. Pottier est aussi atteint à plusieurs reprises d’accidents cérébraux, liés ou non à ces intoxications, qui finissent par le laisser à demi-paralysé. Peu de temps avant sa mort, consécutive à un ultime AVC, le 6 novembre 1887, «  le vieux Po-Po se ressentait toujours de son attaque de paralysie. Il ne sortait qu’avec sa fille et sa femme, laquelle écrivait pour lui. On avait l’impression d’être en face d’un “brave homme” vaincu par l’adversité » [10].

Après la maladie, c’est la Commune qui est la deuxième source des malheurs de Pottier. Condamné à mort par contumace en 1873, ses biens passent sous la tutelle de sa femme légitime qui le dépossède. Heureusement quelques semaines auparavant – comme on l’a vu – il avait pu vendre son établissement de bains en viager à son beau-frère. Privé de ressources financières décentes et amoindri physiquement, il ne parviendra jamais à refaire surface. Ses adresses successives dans Paris témoignent de cette inexorable décrépitude : elles correspondent à des loyers de plus en plus modestes et donc à des logements de plus en plus pauvres. Le dernier en date, 2 rue de Chartres à la Goutte d’or, est dans un état sordide.

C’est là que se rassemble, le 9 novembre 1887, une foule d’environ 10 000 personnes conviées pour ses obsèques par ses anciens collègues de la Commune. Des incidents s’y produisent : une bagarre éclate à propos d’un drapeau rouge dont les agents veulent s’emparer. La police charge sabre au clair. Le député socialiste Jules Joffrin est arrêté et conduit au poste. Vaillant, Longuet, Lavy et Clovis Hugues sont brutalement frappés pour avoir pris la défense de Joffrin.

Même à son enterrement, Pottier joue encore de malchance : la presse s’étend longuement sur les charges de la police et ne dit pas un mot du défunt, sinon que c’est un ancien membre de la Commune que les révolutionnaires qualifient de poète, mais dont les œuvres sont bien peu connues.

« Je n’ai pas ma gloire gagnée ! » disait, bien conscient, Pottier : il s’en est fallu de peu que son œuvre tombât à jamais dans l’oubli.

GEORGES BEISSON

L’INTERNATIONALE

Debout ! les damnés de la terre !
Debout ! les forçats de la faim !
La raison tonne en son cratère,
C’est l’éruption de la fin.
Du passé faisons table rase,
Foule esclave, debout ! debout !
Le monde va changer de base :
Nous ne sommes rien, soyons tout !

C’est la lutte finale
Groupons-nous, et demain,
L’Internationale,
Sera le genre humain.

Il n’est pas de sauveurs suprêmes,
Ni Dieu, ni César, ni tribun,
Producteurs sauvons-nous nous-mêmes !
Décrétons le salut commun !
Pour que le voleur rende gorge,
Pour tirer l’esprit du cachot,
Soufflons nous-mêmes notre forge,
Battons le fer quand il est chaud !

L’État comprime et la loi triche,
L’impôt saigne le malheureux ;
Nul devoir ne s’impose au riche,
Le droit du pauvre est un mot creux.
C’est assez languir en tutelle,
L’égalité veut d’autres lois :
« Pas de droits sans devoirs, dit-elle,
Égaux, pas de devoirs sans droits ! »

Hideux dans leur apothéose,
Les rois de la mine et du rail,
Ont-ils jamais fait autre chose,
Que dévaliser le travail ?
Dans les coffres-forts de la bande,
Ce qu’il a créé s’est fondu.
En décrétant qu’on le lui rende,
Le peuple ne veut que son dû.

Les Rois nous saoûlaient de fumées,
Paix entre nous, guerre aux tyrans !
Appliquons la grève aux armées,
Crosse en l’air et rompons les rangs !
S’ils s’obstinent, ces cannibales,
À faire de nous des héros,
Ils sauront bientôt que nos balles
Sont pour nos propres généraux.

Ouvriers, Paysans, nous sommes
Le grand parti des travailleurs ;
La terre n’appartient qu’aux hommes,
L’oisif ira loger ailleurs.
Combien de nos chairs se repaissent !
Mais si les corbeaux, les vautours,
Un de ces matins disparaissent,
Le soleil brillera toujours !


[1L’enseignement dans les écoles mutualistes s’inspirait de la méthode universelle de Jean-Joseph Jacotot : Pottier en fut adepte.

[2Tandis qu’Élizabeth et son frère Salvador – à moins que ce ne soit lui-même – deviennent « maîtres de bains », en acquérant un des établissements de bains les plus importants du deuxième arrondissement de Paris, les Bains Lemoine.

[3Maurice Dommanget, Eugène Pottier, membre de la Commune et chantre de l’Internationale, E.D.I., Paris, 1971, p. 38.

[4Pottier avait vraisemblablement déjà fait partie de la Garde nationale en 1848 ; il avait même failli être fusillé en juin.

[5Kristin Ross, L’imaginaire de la Commune, La Fabrique éditions, Paris, 2015, p. 58.

[6Eugène Pottier, Quel est le fou ?, Henry Oriol, Paris, 1884, p. 7-8.

[7Maurice Dommanget, Op. cit., p. 63.

[8Pierre Brochon, Eugène Pottier, naissance de l’Internationale, éd. Christian Pirot, St-Cyr-sur-Loire, 1997, p.209. Dans les Œuvres complètes d’Eugène Pottier réunies par Pierre Brochon lui-même, L’Internationale est datée toutefois de Paris, juin 1871 (p. 101).

[9Il était initialement chanté sur le timbre de La Marseillaise.

[10Maurice Dommanget, Op. cit., p. 76.


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