Eugène Protot, délégué à la justice

lundi 19 mars 2012

Né le 27 janvier 1839 à Carisey (Yonne), Protot appartenait à une famille de paysans vignerons dont l’un des membres avait servi comme dragon dans les armées révolutionnaires ; lui-même, quoique pauvre et grâce en bonne partie à son travail, fit des études pour devenir avocat. Étudiant en droit en 1864, militant blanquiste, il appartenait alors au noyau qui constituait l’embryon du Parti. Il assista au congrès international des étudiants qui se tint à Liège du 29 octobre au 1er novembre 1865.

C’est « juste la veille de son départ  » pour assister au premier congrès de l’Association Internationale des Travailleurs tenu à Genève en septembre 1866 que Protot se fit inscrire à l’Internationale. Toutefois, il n’y allait pas comme délégué. Il se rendit à Genève avec les blanquistes parisiens. Il s’y manifesta malgré la défense de Blanqui et fut expulsé du congrès le 6 septembre. Deux mois plus tard, il fut arrêté le 7 novembre au café La Renaissance alors que se tenait une réunion blanquiste. Au procès qui suivit, en janvier-mars 1867, il fut condamné à quinze mois de prison et 100 F d’amende. Il se cacha chez des ouvriers du faubourg Saint- Antoine ; il fut cependant arrêté devant le Palais de Justice en février 1868 et enfermé quelques mois à Sainte-Pélagie. Les opposants à l’Empire le prirent ensuite pour défenseur : avocat de l’ouvrier Mégy, Protot fut poursuivi en 1869 devant le tribunal de Blois et ne fut relâché que sur protestation de ses confrères. Il fut à nouveau condamné, à Paris encore, le 30 mai 1870, pour complot contre la vie de l’empereur.

Il fut un des rédacteurs du Journal du Peuple, 1er juillet - 20 septembre 1870. Il appartenait alors à la loge l’Alliance fraternelle.

Pendant le Siège, il fut maréchal des logis chef à la 2e batterie d’artillerie auxiliaire et campa trois mois à Nogent, face au plateau d’Avron ; c’est lui qui, après le 31 octobre, fit acquitter Vésinier devant le 4e conseil de guerre. Le XVIIe arrondissement l’élut à la Commune par 18 062 voix, le 26 mars 1871, —il avait été également élu par le XIe arrondissement— et il siégea à la commission de la justice (29 mars) ; le 31 mars, celle-ci le chargea d’expédier les affaires civiles et criminelles les plus courantes. Il fut délégué à la Justice le 16 avril et membre de la commission exécutive de la Commune ; il ne prit pas part au vote créant le Comité de Salut public. Ses opinions l’apparentaient à la tendance blanquiste. Son action à la commission de la justice fut considérable contribuant à un développement inédit du droit dans des conditions difficiles.

Eugène Protot (1839-1921)Protot participa aux derniers combats de la Semaine sanglante : « J’étais à la barricade de la rue Fontaine-au-Roi et du faubourg du Temple, racontait-il à Vuillaume, à Genève, un soir d’octobre 1871. Le vendredi (26 mai) nous nous battions là depuis le matin. Vers cinq heures, tous les défenseurs étaient tombés. Je restais presque seul. Tout d’un coup, je suis précipité à terre par une violente poussée. Une balle explosible — qui m’a fait sept blessures. La joue crevée, le visage et la vareuse couverts de sang...  »

Protot s’en tira miraculeusement, sauvé par un inconnu qui, d’une fenêtre, avait assisté à la scène… Il arriva à Genève en octobre 1871. Par contumace, le 6e conseil de guerre le condamna, le 19 novembre 1872, à la peine de mort. En 1872 il était à Lausanne où il travailla un temps. Puis il se rendit en Belgique et fut condamné à Bruxelles, en février 1874, à quinze jours de prison « pour avoir porté publiquement des noms qui ne lui appartenaient pas  ». En 1875, il se serait trouvé à Berne [1]. Il fut aussi à Londres et Gênes où il fut arrêté. « Rentré en France après l’amnistie de 1880, Protot, que des haines tenaces poursuivaient, ne put obtenir sa réintégration au barreau, dont il avait été rayé » (M. Vuillaume). En 1880, il souscrivait pour un fusil d’honneur offert à Bérézowski, auteur d’une tentative manquée d’assassinat du tsar à l’exposition de 1867 ; en 1892, il écrivait dans Chauvins et réacteurs des propos très opposés à la social-démocratie allemande dénonçant ses chefs, des «  nouveaux oligarques », « des gradués des lettres et des sciences  », trop éloignés du peuple. Il se situait alors dans le socialisme opposé au marxisme des guesdistes et se présenta, en septembre 1889, à Marseille, au siège de Félix Pyat, décédé, contre Jules Guesde qu’il attaqua violemment.

Il s’éloigna ensuite du mouvement ouvrier et mourut à Paris le 17 février 1921.

Il est enterré à Carisey où son tombeau, situé dans une propriété privée, est gravement menacé d’une détérioration irrémédiable. Il importe que notre association poursuive le combat engagé pour sa sauvegarde.

Jean-Louis Robert

Cette biographie provient pour l’essentiel du Dictionnaire Maitron


[1Arch. PPo., B a/438, rapport du 27 septembre 1875 signé « 47 »