Gustave Doré pendant la Commune

mardi 6 mai 2014

L’exposition du printemps dernier au musée d’Orsay nous a fait découvrir l’ampleur de cet artiste que l’on connaissait jusque là essentiellement comme un illustrateur des grands textes et des grands auteurs. Cela aurait pu suffire à sa gloire, mais l’exposition rétrospective a permis de découvrir son ambition artistique. S’il a commencé à quinze ans par des caricatures, il a abordé la grande peinture historique et religieuse ainsi que la sculpture.

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Gustave Doré vers la fin des années 1860

Pouvait-il rester indifférent à la Commune de Paris ? Peu enclin aux honneurs officiels, il a décliné, en 1869, l’invitation de Napoléon III à l’inauguration du canal de Suez et, pendant la guerre avec la Prusse, il s’enrôle comme garde national, ce qui lui permettra, muni d’un laissez-passer, de prendre des croquis dans les fortifications.

Un beau dessin du musée de Mulhouse, « Scène de bombardement
de Paris
 », de 1870, à la plume et à l’encre rehaussé de gouache blanche sur une esquisse au crayon noir laisse deviner la réalité du spectacle.
Très investi, il peint à l’huile une composition intitulée «  Épisode du siège de Paris  » au musée du Havre où une religieuse emporte un enfant dans ses bras tandis qu’un homme à l’arrière-plan expire dans la neige auprès d’un panier vide. Mais le tableau qui résume le mieux sa position est sans doute « l’Énigme  », daté de 1871 et appartenant au musée d’Orsay.

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L’Énigme (1871), huile sur toile, 130 cm × 195,5 cm, Musée d’Orsay

Il ne s’agit pas d’une scène observée mais d’une composition de grand format dans des tons de gris à peine colorés où Gustave Doré se confronte aux peintres classiques comme Gros ou Delacroix à qui il emprunte un premier plan de cadavres d’un cuirassier et de civils, ou Ingres qui lui fournit l’idée du Sphinx. Dans cette œuvre, le Sphinx n’est pas grec mais égyptien, coiffé du pschent à rayures comme celui de Gizeh et trône au sommet d’une butte. Un ange androgyne tente de lui arracher un regard de compassion tandis que Paris brûle au loin. De la même année et probablement peint juste après la sanglante répression, date une toile monumentale, «  Les martyrs chrétiens  » du musée de Strasbourg. Là aussi le noir et le blanc dominent. Dans l’arène vidée de ses spectateurs, la nuit tombe sur les cadavres amoncelés. Juste une petite croix noire, tête en bas, permet de déterminer la religion des martyrs, le peintre vise à l’universel avec le vocabulaire historique de ses contemporains. Les lions et les tigres achèvent leur repas tandis que trois anges descendant du ciel éclairent la scène.

Mais il y a plus intéressant peut-être, plus vrai en tout cas. À quel moment Gustave Doré a-t-il fui Paris, hébergé à Versailles par un couple d’amis, Mr et Mme Bruyère ? Il a juste sous le bras un grand carnet à dessin commencé quelques mois plus tôt et qu’il va remplir de croquis des parlementaires siégeant à Versailles et des milliers de communards détenus à l’Orangerie du palais.

Ces dessins caricaturaux et de grand format ont été présentés, en format réduit, à la manière d’un diaporama à côté du carnet ouvert dans une vitrine à la page d’une "pétroleuse" obèse coiffée du bonnet phrygien et la tête surmontée humoristiquement d’une auréole. Les parlementaires, traités sur le vif à la manière de ceux de Daumier, et d’une plume acérée sont accompagnés en bas de page de leurs propos généralement inadaptés à la situation ou carrément méchants : "La force d’abord, la conciliation ensuite" dit l’un d’eux.
Les communards, la plupart du temps croqués au crayon bleu, enfants compris sont maigres et farouches. Deux mille y mourront de faim et de maladie. On aimerait un fac-similé de cet ensemble dessiné pendant la Commune, comme il est précisé sur la première page du carnet offert par l’artiste à ses hôtes, et publié seulement en 1907.

S’il n’a pas participé à la Commune, Gustave Doré a été indéniablement marqué par les événements, et, au bord de la dépression, comme beaucoup de ses collègues, il a entamé, dès
octobre 1871, un périple qui l’a mené en Espagne puis, l’année d’après, à Londres avec un autre dessinateur, Émile Bourdelin, ce qui lui donnera l’occasion de comparer la misère sociale dans les villes surpeuplées de cette période d’industrialisation massive.

EUGÉNIE DUBREUIL

PS : Avis à nos amis canadiens : l’exposition de Paris, terminée le 11 mai, sera visible au musée des Beaux Arts du Canada à Ottawa, du 12 juin au 14 septembre 2014.


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