L’ANNÉE 1866

jeudi 15 septembre 2016

Vers midi, Brasserie Treiber, 3 septembre 1866, commune des Eaux-Vives, tout près de Genève ; quelques passants attendent l’arrivée du cortège parti du Temple unique de l’ordre maçonnique. Il a traversé les bas quartiers de Genève, alors les plus populaires. Devant le millier de manifestants, on aperçoit un drapeau rouge sur lequel est inscrit « Pas de devoirs sans droits ! Pas de droits sans devoirs ! », le drapeau de la Ière Internationale qui va tenir là son premier Congrès, après un repas fraternel !

A vrai dire, parmi les passants qui attendent le cortège se trouve un petit groupe d’une dizaine de jeunes, mené par un étudiant en droit, Eugène Protot, et par Alphonse Humbert (qui sera rédacteur au Père Duchêne). Ils sont blanquistes et décidés à perturber les travaux du Congrès en intervenant contre Tolain et les proudhoniens. Ils n’y arriveront pas et seront traités par le proudhonien Murat de «  bavards de café qui ne savent que caresser les grisettes… »

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Alphonse Humbert (1844-1922)
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Eugène Protot (1839-1921)
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Eugène Varlin (1839-1871)

Retour au Congrès, un petit congrès par le nombre : 60 délégués dont 33 Suisses, une quinzaine de Français, quelques rares Anglais et Allemands, sept membres du Comité central de Londres, pas de Belges ou d’Italiens… Marx n’est pas venu. Derrière l’estrade trois drapeaux, celui des États-Unis, car l’on va célébrer l’abolition de l’esclavage, le drapeau de la Suisse et le drapeau rouge d’un syndicat de menuisiers.

On ne saurait ici retracer tous les travaux de ces six jours de congrès. 11 points sont à l’ordre du jour, sans compter l’adoption des statuts. Le Congrès est dominé par les oppositions entre proudhoniens et marxistes. Ces derniers l’emportent généralement. Un es moments les plus significatifs, mais méconnu, est le débat sur la possibilité d’adhésion à l’Internationale des non-ouvriers. Les proudhoniens français s’y opposent avançant l’idée que la participation des intellectuels, avocats, journalistes, etc. nuirait au caractère ouvrier, au caractère de classe que devait prendre le mouvement. Les membres du comité central, les britanniques, prônent au contraire que l’Internationale ne peut se priver de leur apport (sans que le nom soit évoqué, chacun pense à Marx…). Ils l’emportent. Ainsi l’AIT sera constituée, encore en 1871, tant de syndicats ouvriers que de sections locales ouvertes à tous.

Par contre, sur une question, celle du travail féminin, les proudhoniens français — soutenus par les représentants allemands — vont gagner la partie après un vif débat. Ils considèrent que la place de la femme est au foyer et, en des termes violents, dénoncent le travail féminin cause de « la dégénérescence de l’espèce humaine  ».

Mais ceux des proudhoniens qui évoluent vers une conscience révolutionnaire défendent le travail des femmes. Varlin, qui avait vu la place essentielle prise par les femmes dans les luttes de la reliure, s’écrie : «  La femme doit travailler et être rétribuée par son travail. Ceux qui veulent lui refuser le droit au travail veulent la mettre toujours sous la dépendance de l’homme. Nul n’a le droit de lui refuser le seul moyen d’être véritablement libre (…) Et que le travail soit fait par un homme, qu’il soit fait par une femme, même produit, même salaire ». Si Varlin n’est pas suivi par le Congrès, cette idée sera bien présente dans la Commune.

Le dernier jour du congrès, les délégués firent une promenade en bateau sur le lac. Ils avaient dressé le drapeau rouge à la proue du navire. Et les bons bourgeois de Genève eurent peur d’un débarquement des partageux…

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Anzin, fosse Villard

« Le roman est le soulèvement des salariés, le coup d’épaule donné à la société qui craque un instant : en un mot la lutte du travail et du capital. C’est là qu’est l’importance du livre, je le veux prédisant l’avenir, posant la question la plus importante du vingtième siècle  », Germinal, 10 février 1884.
Aurions-nous ici, avec Zola, sauté une vingtaine d’années ? Certes, Zola suit la grande grève des mineurs de 1884, mais il étudie aussi avec attention la grève méconnue des mineurs de la compagnie d’Anzin de 1866. C’est là qu’il situe son grand roman que nous n’analyserons pas ici.

La grève démarre dans la nuit du 22 au 23 octobre 1866 et va rapidement gagner plusieurs fosses de la compagnie. Les mineurs parcourent les routes, jour et nuit, de fosses en fosses, pénètrent dans les domiciles des jaunes, éteignent les feux à la fosse Le Bret, enfoncent la barrière de la fosse Villard. Les femmes ne sont pas les moins actives dans ces manifestations.
Très vite le préfet du nord s’en mêle, envoyant gendarmes et militaires. On voit déjà la construction d’un discours toujours très actuel des autorités. S’adressant aux mineurs, le préfet réaffirme le droit de grève, mais il dénonce ceux « qui ont troublé l’ordre, amené par la violence l’interruption du travail, et par la violence encore vous ont empêchés de le reprendre ».

L’attitude du préfet lui vaut les remerciements d’une délégation de quatre membres du conseil d’administration de la compagnie pour « les efforts qu’il a fait pour ramener les ouvriers à leurs travaux ». Parmi les quatre, un certain Adolphe Thiers, administrateur de la compagnie (il y eut longtemps une fosse Thiers) qui n’hésita pas quand il devint chef du gouvernement à favoriser sa compagnie pour les commandes de la marine nationale…

Que voulaient les mineurs ? Les études concluent maintenant que le cœur de la revendication ouvrière est d’en finir avec le système du marchandage et l’exigence du paiement de la journée porté à quatre francs pour TOUS les mineurs. La compagnie avait, en effet, tenté de généraliser le système du marchandage qui mettait en concurrence de petites équipes de mineurs. Pour gagner un peu plus, des mineurs acceptaient alors de travailler plus, s’épuisant au travail, sacrifiant leur santé à des centaines de mètres sous terre et risquant toujours davantage leur vie à boiser plus succinctement la galerie.

Après cinq jours de grève, les mineurs durent reprendre le travail, avec une augmentation minime de 0,25 centimes. La répression allait s’installer. Occupé sévèrement par les Prussiens en 1871, le bassin houiller du Nord restera silencieux pendant la Commune. Mais l’idée n’était pas morte qui allait resurgir en 1884.

8-9 novembre 1866, monastère d’Arkadi en Crète. Là sont depuis quelques jours 964 personnes, hommes, femmes et enfants, insurgés depuis mai contre l’occupant turc. Ils s’y sont réfugiés depuis la contre-offensive de l’armée ottomane. 15 000 hommes de l’armée turque donnent l’assaut le 8 novembre ; le 9, ils pénètrent dans le couvent, massacrent leurs premiers prisonniers. Les insurgés, dans un dernier geste, font sauter la poudrière qu’abritait le couvent, entraînant dans leur mort les assaillants. Des 964 crétois, il n’y aura que 100 survivants.

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Gustave Flourens par Nadar

Ce geste héroïque et désespéré attire l’attention de l’Europe entière. En France ce fut le jeune professeur de 28 ans au collège de France, Gustave Flourens, qui va s’engager pleinement pour les Crétois. Le 19 novembre, il débarque en Crète avec 400 volontaires de toute l’Europe. Parlant parfaitement le grec, Flourens est rapidement nommé capitaine dans l’armée insurgée. L’hiver sera terrible ; obligés de se replier dans les montagnes, les volontaires souffrent du froid glacial et de la faim.

Les insurgés le nommeront ensuite ambassadeur de la Crète auprès du gouvernement d’Athènes. Flourens veut l’entraîner à soutenir vraiment les insurgés. Il veut aussi que les gouvernements européens s’engagent au côté des Crétois. C’est là qu’il va se heurter à la personnalité sinistre de l’ambassadeur de France en Grèce, un certain Arthur de Gobineau, l’auteur de L’essai sur l’inégalité des races humaines.

Gobineau prend pleinement le parti des Turcs, préférant, disait-il, l’injustice au désordre et que « l’idée de l’indépendance n’est rien de plus que le besoin de turbulence érigé en système » ! En mai 1868, il fera arrêter Flourens à Athènes, et le ramènera de force à Marseille. Avec son hypocrisie habituelle, Napoléon III désavouera son ambassadeur, mais son gouvernement se garde bien d’apporter le moindre soutien à l’insurrection dont les derniers combattants déposent les armes en janvier 1869.

Gustave Flourens fait la connaissance en Crète d’un jeune volontaire, Amilcare Cipriani, un garibaldien, qui devient un de ses plus proches amis. Quelques années plus tard, c’est Amilcare Cipriani qui conduit la petite troupe audacieuse qui se présente aux portes de la prison de Mazas, le 21 janvier 1871 et en fait évader Flourens qui était emprisonné depuis le 31 octobre. L’internationalisme, toujours !

JEAN-LOUIS ROBERT


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