LA COMMUNE, LA GUERRE, LA PAIX

vendredi 8 mai 2015

L’attitude des communards et de la Commune devant la question de la guerre et de son issue est une des plus complexes à concevoir. En effet, les communards sont, pour leur grande majorité, très attachés à la défense de la patrie qui est pour eux la république et le peuple, et sont en même temps pacifistes ou internationalistes. Ils cumulent souvent en eux une double identité, nationale et de classe, qui entre parfois en conflit.
Les circonstances vont alors jouer un rôle souvent décisif et permettent de comprendre des attitudes et des priorités qui paraissent évoluer.


LA PAIX : UN IDÉAL CONSTANT POUR LES TRAVAILLEURS.

Les travailleurs aspirent à la paix entre les peuples. Beslay dans son discours de 28 mars 1871, au tout début de la Commune, dira : «  La République de 93 était un soldat qui, pour combattre au dehors et au dedans, avait besoin de centraliser sous sa main toutes les forces de la patrie ; la République de 1871 est un travailleur qui a surtout besoin de liberté pour féconder la paix. Paix et travail ! Voilà notre avenir ! » Jean-Baptiste Clément, dans un article du Journal Officiel de la Commune du 3 avril, «  Les rouges et les pâles », fait l’apologie de la Révolution qui en finira avec les humiliations, mais, affirme-t-il, « le lendemain, je veux la paix avec la République, la paix universelle et le bonheur de tous !  ».


LE MOUVEMENT OUVRIER EST D’ABORD CONTRE LA GUERRE DÉCLENCHÉE PAR LES MONARQUES…

La traduction de ce pacifisme se retrouve au sein de l’Association internationale des travailleurs qui ouvre les perspectives d’une humanité réconciliée. Ce sont les membres de l’AIT qui, à la veille de la guerre et à son début, manifestent leur opposition au conflit entre deux impérialismes. Après la déclaration de guerre, les membres parisiens de l’Association Internationale des travailleurs publient, le 12 juillet 1870, un manifeste «  Aux ouvriers de toutes les nations  » : «  Une fois encore, sous prétexte d’équilibre européen et d’honneur national, la paix du monde est menacée par les ambitions politiques. Travailleurs de France, d’Allemagne et d’Espagne, unissons nos voix en un même cri de réprobation !... La guerre pour une question de prépondérance ou de dynastie ne peut être, aux yeux des travailleurs, qu’une criminelle folie. En réponse aux proclamations belliqueuses de ceux qui s’exemptent de l’impôt du sang et trouvent dans les malheurs publics une source de nouvelles spéculations, nous protestons, nous qui avons besoin de paix, de travail et de liberté !... Frères d’Allemagne ! Nos divisions n’aboutiraient qu’à un triomphe complet du despotisme des deux côtés du Rhin... Ouvriers de tous les pays ! Quoi qu’il advienne pour le moment de nos communs efforts, nous, membres de l’Association internationale des travailleurs qui ne connaissons pas de frontières, nous vous adressons, comme gage d’une solidarité indissoluble, les voeux et le salut des ouvriers de France ! »

Considérant que cette guerre entre deux empereurs ne les concerne pas, les membres de l’AIT organisent des manifestations en faveur de la paix et sont victimes, de nouveau, de la répression impériale.


JPEG - 23.8 ko
La République nous appelle, sachons vaincre ou sachons mourir.
Lithographie de Daumier

… PUIS IL SE RALLIE À LA DÉFENSE DE LA PATRIE.

Lorsque, après la défaite de Sedan, le 4 septembre 1870, la République est proclamée, l’AIT et le peuple de Paris se rallient à la défense de la patrie. Il ne s’agit pas seulement de la défense de la terre natale, car, depuis 1789, pour le peuple, la patrie représente aussi les conquêtes de la révolution.

Dans son manifeste du 9 septembre 1870, l’AIT déclare que les ouvriers français doivent remplir leur devoir de citoyens, sans sombrer cependant dans le nationalisme : « La classe ouvrière française se trouve placée dans des circonstances extrêmement difficiles. Toute tentative de renverser le nouveau gouvernement, quand l’ennemi frappe presque aux portes de Paris, serait une folie désespérée. Les ouvriers français doivent remplir leur devoir de citoyens ; mais en même temps, ils ne doivent pas se laisser entraîner par les souvenirs nationaux de 1792. Ils n’ont pas à recommencer le passé, mais à édifier l’avenir.  »

Le peuple de Paris participe activement, à travers la Garde nationale, à la défense de Paris pendant un terrible siège de plusieurs mois. L’Affiche Rouge du 6 janvier 1871 dénonce le gouvernement de défense nationale qui n’a pas voulu remplir sa mission, et préconise la guerre à outrance :

« Au peuple de Paris,
Les délégués de vingt arrondissements de Paris. Le gouvernement qui, le 4 septembre, s’est chargé de la défense nationale a-t-il rempli sa mission ? – Non !
Nous sommes 500 000 combattants et 200 000 Prussiens nous étreignent ! À qui la responsabilité, sinon à ceux qui nous gouvernent ? Ils n’ont pensé qu’à négocier au lieu de fondre des canons et de fabriquer des armes.
La direction militaire est déplorable : sorties sans but ; luttes meurtrières sans résultats ; insuccès répétés, qui pouvaient décourager les plus braves (…).
Si les hommes de l’Hôtel de Ville ont encore quelque patriotisme, leur devoir est de se retirer, de laisser le peuple de Paris prendre lui-même le soin de sa délivrance. La municipalité ou la Commune est l’unique salut du peuple, son seul recours contre la mort. La capitulation ce n’est pas seulement encore et toujours la famine, mais la ruine et la honte, voilà ce que nous prépare l’impéritie ou la trahison.
La population de Paris ne voudra jamais accepter ces misères et cette honte. Elle sait qu’il en est temps encore, que des mesures décisives permettront aux travailleurs de vivre, à tous de combattre.
Réquisitionnement général
Rationnement gratuit
Attaque en masse(…)
 »

Puis la Garde nationale, qui s’organise en une fédération de la Garde nationale, va s’opposer à l’armistice, véritable capitulation, prélude d’une paix honteuse. Après l’élection de l’Assemblée de Versailles, les Parisiens sont vivement opposés au contenu du traité de paix accepté par le gouvernement de Thiers.

Ce sera une des motivations de l’insurrection du 18 mars.


JPEG - 45.1 ko
Garde nationale

LA COMMUNE ACCEPTE LA PAIX.

La Commune, dont une des origines est le refus de la capitulation, est cependant conduite à accepter le traité de paix, dès les lendemains du 18 mars :

« CITOYENS DE PARIS,
Dans trois jours vous serez appelés, en toute liberté, à nommer la municipalité parisienne. Alors, ceux qui, par nécessité urgente, occupent le pouvoir déposeront leurs titres provisoires entre les mains des élus du peuple.
Il y a en outre une décision à prendre immédiatement : c’est celle relative au traité de paix.
Nous déclarons, dès à présent, être fermement décidés à faire respecter ces préliminaires, afin d’arriver à sauvegarder à la fois le salut de la France républicaine et la paix générale.
Le délégué du gouvernement au ministère de l’intérieur,
V. Grêlier
 »
Journal officiel de la Commune du 20 mars.

Il y a trois raisons essentielles à cette position :

Lorsque les conditions de paix adoptées le 26 février sont connues à Paris, une d’entre elles indigne particulièrement les Parisiens, l’entrée prévue des troupes prussiennes à Paris, le 1er mars. Dans un premier temps, partageant cette émotion, le comité central de la Garde nationale veut s’y opposer par la force. Mais des militants du comité des vingt arrondissements et de la Corderie s’y opposent, estimant que ce serait une aventure qui briserait la Garde nationale. À l’issue d’un débat, une majorité se rallie à cette dernière proposition. On fera de Paris une ville morte, couverte de drapeaux noirs et hérissée de barricades autour des Champs-Elysées. Pendant la Commune, cette politique sera poursuivie, Paris faisant en sorte d’éviter toute provocation envers l’occupant prussien au nord de la capitale.

Une deuxième raison tient à la volonté des communards de contredire la propagande versaillaise auprès des conscrits ruraux : Versailles leur assure que la Commune veut reprendre la guerre avec la Prusse et qu’ils ne pourront revenir travailler à leurs champs.

Enfin Paris, fidèle aux principes d’une révolution qu’elle veut communale, ne souhaite pas décider pour la France sur cette question : «  Nous n’avons pas qualité pour discuter les préliminaires de la paix votés par l’Assemblée de Bordeaux  » (Comité central de la Garde nationale, 22 mars 1871). La Commune de Toulouse suit le même chemin et déclare qu’« elle adhère aux préliminaires de paix ».


LES COMMUNARDS SONT LES HÉRITIERS DU COMBAT PATRIOTIQUE ET LES VERSAILLAIS CEUX DU DÉFAITISME.

La Commune affirme la continuité entre l’action héroïque du peuple pendant le siège et sa participation à l’insurrection : « Le peuple de Paris, après avoir donné une preuve incontestable et éclatante de son patriotisme et de son dévouement à la République, vient de se montrer de nouveau à la hauteur des circonstances présentes. » (Manifeste du Comité central, 19 mars).

Les Versaillais représentent, eux, «  le parti du passé qui, pendant la guerre, mettait sa valeur au service de ses privilèges et de ses traditions, bien plus qu’au service de la France. » (JO, 2 avril). Les communards dénoncent aussi vigoureusement l’hypocrisie d’un Thiers qui déclarait, le 9 mars, que la France n’avait plus les moyens de combattre et qui les trouve au début d’avril : « Quand il y avait à défendre l’honneur et le territoire français, M. Thiers ne croyait pas qu’on pût organiser une armée. Mais il y a à souiller notre histoire d’un malheur criminel (…) c’est alors une autre affaire : M. Thiers nous apprend que, à Versailles s’achève de s’organiser une des plus belles armées que la France ait possédées  ». Les Parisiens dénoncent aussi vigoureusement les généraux versaillais, vaincus de la guerre, bonapartistes dans l’âme, qui veulent prendre une revanche sanguinaire sur le peuple de Paris. Les plus vives caricatures abondent sur eux, considérés comme des lâches ou des traîtres.


LA COMMUNE VEUT FAIRE PAYER LES RESPONSABLES DE LA GUERRE.

Si le peuple a été patriote, il n’a pris aucune part dans le déclenchement de la guerre. Ce n’est donc pas à lui de payer pour cette guerre. Le peuple ne doit pas être la victime de la lourde indemnité prévue par le traité de paix : «  Il paraît de toute justice que les fauteurs de la guerre maudite dont nous souffrons subissent la plus grande partie de l’indemnité imposée par nos impitoyables vainqueurs » (le délégué à l’Intérieur, 21 mars). La remise de tous les loyers depuis la guerre (décret du 29 mars) est justifiée ainsi : « Considérant que le travail, l’industrie et le commerce ont supporté toutes les charges de la guerre, il est juste que la propriété fasse au pays sa part de sacrifices. »

C’est le même argument qui justifie le rétablissement de la solde de la Garde nationale : «  Les citoyens qu’une guerre engagée et soutenue par des gouvernements sans contrôle a arrachés au travail ne peuvent être plongés par une brusque suppression de la solde dans la misère et le chômage.  »(Les délégués à l’intérieur, 24 mars)

Au contraire, ce sont les seuls responsables de la guerre et de la défaite qui doivent payer. La Commune de Toulouse demande ainsi que « des mesures énergiques soient prises pour faire payer, sans délai, les frais de la guerre à ceux qui ont déchainé ce fléau sur le pays et conclu une paix ruineuse et humiliante  ».
Cependant la Commune n’établit pas – ou n’eut pas le temps d’établir – d’impôts sur les profits de guerre qu’avaient réalisés certains spéculateurs ou «  mercantis  ».

Dans des circonstances difficiles, la Commune a tenté de tenir ferme les deux drapeaux de la paix universelle et de la patrie. On y chantait d’ailleurs aussi bien La Marseillaise que Le Chant de l’Internationale [1].

FRANÇOISE BAZIRE ET JEAN-LOUIS ROBERT


[1Il ne s’agit pas de L’Internationale de Pottier, mais du Chant de l’Internationale composé en mai 1871 par Paul Burani et Isch Wall. Très populaire parmi les Fédérés, ce chant est tombé ensuite dans l’oubli.


Navigation

Articles de la rubrique