LA PROVINCE ET PARIS
Première approche avant la Commune

samedi 8 décembre 2018

Cet article est le premier volet d’une mise en perspective des rôles respectifs de la province et de Paris dans les mouvements de protestation et les révolutions du XIXe siècle, jusqu’à la Commune. La seconde partie, incluant la Commune, sera publiée dans un prochain numéro.

Tout bouleversement historique est inséré dans un temps long qui l’annonce ou le prolonge. Si la capitale a un rôle majeur dans l’histoire nationale, la province n’en est pas absente : les provinces devrions-nous dire, aux particularités bien différentes, maintenant leurs entités bien qu’intégrées dans l’État centralisé.

LA PROVINCE DANS L’HISTOIRE NATIONALE

Dès 1789, c’est du Club breton que naît le Club des jacobins, avec ses filiales, d’où sort la bourgeoisie révolutionnaire devenant nationale : 72% des Parisiens sont d’origine provinciale, les révolutions suivant souvent les migrations. La Révolution de 1830 s’ancre régionalement dans des banquets et dans l’agitation des facultés : la Révolution trahie, le déséquilibre entre Paris et la Province s’amplifie. Après les protestations fiscales des vignerons, ce sont, en 1831 et 1834, les révoltes des canuts lyonnais, acte de naissance du socialisme ouvrier. Les secousses républicaines suivent à Paris avec les grèves de 1840. En province rurale, c’est l’été rouge de 1841, dans le sud du Massif Central, avec paysans et ouvriers, alors que le développement du chemin de fer renforce la centralisation. En 1846-1847, des troubles frumentaires touchent le Berry : les prévenus sont à 62% des bûcherons ou des journaliers. La violente répression explique la passivité future des ruraux avec un parti de l’ordre contrôlant les campagnes.

Si la chute de Louis-Philippe, en février 1848, résulte de l’insurrection de la capitale, dans certaines villes des réactions ont lieu contre la propriété. Le gouvernement ayant décidé de lever un impôt de 45 centimes, le monde rural accuse Paris de tyrannie, cause de la défection d’une bonne partie de la paysannerie. L’écrasement, en juin 1848, du soulèvement des ouvriers parisiens — aux trois quarts d’origine provinciale —, bien isolés, entraîne la cassure entre les « blouses » et la bourgeoise libérale. Aussi, l’élection présidentielle de décembre 1848 est-elle favorable à Louis-Napoléon Bonaparte, qui se pose en défenseur des intérêts ruraux. Cependant, l’élection à l’Assemblée législative de 1849 donne plus de 34% aux bourgeois démocrates ou aux ouvriers socialistes, reflet d’un socialisme rural dans les Basses-Alpes, le Var, le Cher, l’Allier, la Nièvre. Lors du coup d’État du 2 décembre 1851, ce sont les républicains de ces espaces provinciaux qui se lèvent dans le Midi, la Drôme, l’Ardèche, le Var, le Loiret, les Alpes : les insurgés sont, entre autres, ouvriers, artisans, mais aussi paysans. Ce républicanisme radical, refoulé après juin 1848, est provincial, prenant en 1851 toute son identité : la défense de la constitution bafouée et le respect de la légalité, clé pour comprendre les attitudes sous la Commune.

JPEG - 44.7 ko
Monument en mémoire des Républicains insurgés, 1851,
Les Mées, Alpes de Haute-Provence. Presse locale

À la veille de la guerre de 1870, à Paris, est concentré un monde ouvrier d’origine provinciale (58%), se politisant autour des libertés communales et d’une forte revendication ouvrière. En province, la lutte porte avant tout sur des revendications matérielles dans les centres miniers comme Le Creusot, avec des grèves durement réprimées ; l’enrôlement dans la Garde mobile provoque des émeutes à Toulouse, ou à Saint-Flour. Autant d’actions provinciales qui participent à l’impopularité de l’Empire, en appelant à la République. Deux moments électoraux sont significatifs pour l’idée républicaine : les élections législatives de 1869, avec le succès d’élus républicains à Paris et dans plusieurs villes ; et le plébiscite impérial du 8 mai 1870 avec le « non » de Paris, et à l’inverse de leurs arrondissements, celui des grandes, mais aussi moyennes villes de province. L’Empire s’écroule de manière éclair, avec une guerre dynastique perdue entraînant, dans le brûlant Paris, la proclamation — non entérinée — de la République, le 4 septembre 1870.

LA PROVINCE EN MOUVEMENT AU 4 SEPTEMBRE 1870

La province a l’antériorité de puissants mouvements à partir du 4 septembre. Les grandes villes du sud sont déjà au premier plan : dès le mois de juillet 1870, tant à Lyon qu’à Marseille, où un comité révolutionnaire occupe la mairie en août avec l’idée de renverser l’Empire, ce dès avant l’action blanquiste à Paris. L’opposition à la guerre impériale est très marquée, les élections municipales d’août installant certains conseillers de tendance républicaine dans de nombreuses localités.

JPEG - 33.4 ko
Des insurgés fusillés sur place, Clamecy, Nièvre, 1851. anonyme

Tout s’accélère à partir du 4 septembre : à Lyon comme à Marseille, la République est proclamée avant Paris, avec un Comité de Salut public et le drapeau rouge flottant sur les hôtels de ville. C’est tout le sud du pays rural qui bouge durant l’automne 1870, la situation militaire réveillant les aspirations à une autonomie plus forte. Reprenant une tentative de 1850, la création de ligues, associant villes et espace rural, va répondre à ce besoin de liberté d’action pour défendre le pays, sur la base d’un fédéralisme provincial républicain : la Ligue du Midi, avec Lyon et Marseille, s’étirant jusqu’à la Haute-Loire sur 15 départements ; la Ligue du Sud-Ouest, remontant jusqu’à la Dordogne, et une esquisse de Ligue de l’Est, autour de Besançon. Le rôle de l’AIT (Association Internationale des Travailleurs) et de la presse est important. Le courant anarchiste, autour de Bakounine, qui espère un basculement révolutionnaire, crée un Comité central du Salut de la France et une Fédération révolutionnaire des communes, celle-ci alliant révolution sociale et fédéralisme communal. Les Républicains avancés sont très présents au sein des municipalités, dans une période de radicalisme régional qui recueille une audience populaire. Cependant la composition hétérogène des directions municipales, résultant de compromis, empêche les velléités révolutionnaires.

Dans ce contexte, si les premières tentatives de Commune à Lyon, le 28 septembre, et à Marseille, les 1er et 2 novembre, échouent, la force des journées marseillaises est supérieure au 31 octobre parisien, en échec lui aussi. L’idée initiale des ligues ne relève pas du séparatisme : elles entendent soutenir la jeune République si fragile et accentuer l’indépendance communale. La Ligue du Midi porte des projets révolutionnaires dans l’esprit des orientations de la Commune de Paris, mais le mouvement provincial reste éloigné des revendications ouvrières urbaines, qui ne touchent pas les ruraux. Cette mobilisation provinciale se retrouve dans l’agitation de grandes villes (Bordeaux, Nantes) et de villes moyennes comme Tours, Vierzon, Limoges, Carcassonne, Mâcon, Rouen, en Ariège, dans le Vaucluse et dans le Nord : dans l’Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, les autorités évoquent le désordre moral des villes du Centre et du Midi. Lors de la nomination des commissions municipales provisoires à l’automne 1870, les élus ruraux de sentiment libéral, écartés, sont rappelés orientant la ligne du conseil avec un sujet comme l’instruction publique, chère à la Commune de Paris.

JPEG - 58 ko
Émeute des canuts à Lyon en novembre 1831 : le combat place des Bernardines. Bibliothèque municipale de lyon

Face à cette province en mouvement, le Paris ouvrier et révolutionnaire se retrouve piégé : en état de siège avec l’ennemi prussien, sous l’emprise d’un gouvernement de défense nationale défaitiste, le patriotisme exacerbé écartant les autres préoccupations ; l’Affiche rouge, placardée à Paris le 7 janvier 1871, exige la Commune. Si la signature de l’armistice, fin janvier 1871, déclenche des manifestations à Bordeaux, siège de l’Assemblée nationale, l’agitation provinciale baisse en intensité après des mois d’action. Surtout l’élection d’une Assemblée nationale, le 8 février, dans des conditions de vote antidémocratiques — le pays est en partie occupé —, qui amène une large majorité monarchiste, va inciter les élites libérales provinciales au respect de la légalité. Tandis que Paris se prépare à l’affrontement avec Versailles, la province des villes et des villages, qui a beaucoup donné, se trouve très marquée et essoufflée. Une nouvelle ère de la relation Paris-Province s’ouvre : à côté du Paris ouvrier et politisé, le républicanisme radical provincial, ancré dans un univers rural et dans une légalité locale, suffira-t-il pour suivre l’exemple révolutionnaire de la capitale qui dépasse, dans ses contenus, son horizon ?

JEAN ANNEQUIN

Sources principales
Jocelyne George, Paris Province, Fayard, 1998.
Gérard Leidet et Colette Drogoz (dir.), 1870-1871. Autour de la Commune de Marseille, Syllepse, 2013.
Michèle Riot-Sarcey, Le réel de l’utopie, Albin Michel, 1998.
Luc Willette, Le coup d’Etat du 2 décembre 1851, Aubier, 1982.
Travaux de Jacques Rougerie.
Amies et Amis de la Commune, Les Communes de Province, 2001 (brochure).
La Commune, Bulletin de l’Association des Amies et Amis de la Commune, mars 1977.
Comité du Berry, L’Indre dans la Commune de Paris (conférences).


Navigation

Articles de la rubrique

Agenda

<<

2018

 

<<

Décembre

 

Aujourd’hui

LuMaMeJeVeSaDi
262728293012
3456789
10111213141516
17181920212223
24252627282930
31123456
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois