LE LUXE COMMUNAL

mardi 7 mai 2019

« Enfin par la parole, la plume, le crayon, par la reproduction populaire des chefs d’œuvre, par l’image intelligente et moralisatrice qu’on peut répandre à profusion et afficher aux mairies des plus humbles communes de France, le comité concourra à notre régénération, à l’inauguration du luxe communal et aux splendeurs de l’avenir, et à la République universelle.  »

Ainsi se terminait, en faisant appel à « l’inauguration du luxe communal », le statut de la Fédération des artistes de Paris, rédigé par Eugène Pottier et présenté « aux artistes peintres, sculpteurs, architectes, graveurs lithographes, art décoratif dit industriel  », convoqués le jeudi 13 avril 1871 au grand amphithéâtre de l’École de médecine, afin de procéder à l’élection d’une commission définitive chargée de représenter leurs intérêts, sous la présidence du citoyen Gustave Courbet et sous l’autorité de la Commune de Paris.

LIBÉRATION ET DÉMOCRATISATION

Il s’agit d’abord de libérer l’art de la tutelle gouvernementale et de l’emprise de la classe dominante pour en faire, en tout premier lieu, bénéficier le peuple.

Un comité de 47 membres est élu. Il assure « la libre expression de l’art dégagé de toute tutelle gouvernementale et de tous privilèges, et l’égalité des droits entre tous les membres de la fédération. » Il s’attache à « la conservation des trésors du passé, à la mise en œuvre et en lumière de tous les éléments du présent, et à la régénération de l’avenir par l’enseignement. »

Il conserve et surveille les monuments, les musées, les galeries, collections et bibliothèques d’œuvres d’art, et veille à les mettre à la disposition du public « pour favoriser les études et satisfaire la curiosité des visiteurs. »
Une partie des musées du Louvre est rouverte au public et aux artistes. Les sculptures et peintures qui se trouvaient au Palais de l’Industrie, où elles ne semblaient plus en sûreté, sont transportées au Louvre et au Luxembourg. Achille Oudinot, assisté de Jules Héreau et de Jules Dalou, est délégué comme administrateur provisoire du Louvre, tandis qu’André Gill, assisté de Jean Chapuy et d’Eugène Gluck, l’est du Luxembourg.

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Jules Dalou, Paysanne allaitant

Le comité organise les expositions ayant lieu à Paris. « Il n’y admet que les œuvres signées de leurs auteurs. […] Il repousse de manière absolue toute exhibition mercantile tendant à substituer le nom de l’éditeur ou du fabricant à celui du véritable créateur. Il n’est pas décerné de récompense. Les travaux ordinaires commandés par la Commune seront répartis entre tous les artistes que les suffrages de tous les exposants auront désignés. Les travaux extraordinaires sont donnés au concours. »
« Le comité surveille l’enseignement du dessin et du modelage dans les écoles primaires et professionnelles communales, dont les professeurs sont nommés au concours ; il favorise l’introduction des méthodes attrayantes, estampille les modèles et désigne les sujets chez lesquels se révèle un génie supérieur et dont les études doivent être complétées aux frais de la Commune. Il provoque et encourage la construction de vastes salles pour l’enseignement supérieur, pour des conférences sur l’esthétique, l’histoire et la philosophie de l’art.  »

Enfin, le comité crée un organe de publicité intitulé l’Officiel des arts.

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Gustave Courbet, Les paysans de Flagey revenant de la foire

LES THÈMES ET LES SUPPORTS

Le luxe communal, c’est d’abord l’abandon de thèmes trop éloignés de la vie quotidienne, notamment des thèmes de la peinture d’histoire. Gustave Courbet peint Les paysans de Flagey revenant de la foire, Un enterrement à Ornans, Les casseurs de pierre, Le bord de mer à Palavas, Le chêne de Flagey. Ce sont là des œuvres aisément compréhensibles de tout un chacun, de même — encore plus sûrement ! — que L’origine du monde. Jules Dalou sculpte La paysanne française allaitant, La Liseuse, les gisants d’Auguste Blanqui et de Victor Noir, le Monument aux ouvriers. Ce sont là encore des thèmes d’accès facile.

La peinture et la sculpture demeurent néanmoins des genres sophistiqués. Le luxe communal consistera bien plus à traiter artistiquement les objets quotidiens. Le manifeste du 13 avril 1871 donne alors toutes ses lettres de noblesse à l’ «  art décoratif dit industriel » : céramique, peinture sur étoffes, dentelle, quincaillerie, bronzes, ébénisterie, menuiserie…

En Angleterre, William Morris a une démarche semblable à celle des artistes de la Commune. Comme le note Kristin Ross, William Morris, dans son roman de 1890, Nouvelles de nulle part, entreprend la démolition, dix-neuf ans après celle de la colonne Vendôme, de la statue de Nelson sur Trafalgar Square pour faire de cette place non pas une place vide mais un verger d’abricotiers [1]. « Pour Morris, le système fondé sur le commerce et le profit qui s’était imposé à la fin du XIXe siècle avait dévasté les arts décoratifs ou “mineurs”, en portant atteinte tant à leur qualité qu’à leur statut dans la société. […] La division au sein des arts reflétait la division entre des articles de luxe inutiles pour les riches et […] les biens utilitaires fragiles, tristes et bon marché surproduits pour tous les autres. […] Le luxe insensé dont Morris savait qu’il ne pouvait exister sans une forme d’esclavage, serait remplacé par le luxe communal, ou l’égalité dans l’abondance.  » [2]

OUVERTURE DE L’ART AU GRAND PUBLIC

L’ouverture des musées et des bibliothèques au public figure parmi les toutes premières mesures prises par la Commune. Les cours du Muséum d’histoire naturelle reprennent le 9 mai 1871. Le musée du Luxembourg rouvre le 15 mai. La Bibliothèque nationale, dont la direction est confiée à Elie Reclus, ouvre ses portes au public le 24 avril 1871 et la bibliothèque Mazarine, dirigée par Gastineau, le 8 mai.

Même si ses thèmes se rapprochent du quotidien, la peinture demeure le domaine d’une certaine élite. Il en va de même des plus beaux produits de l’art décoratif qui sont trop chers pour le très grand public.

Il faut attendre le XXe siècle pour que l’art s’ouvre davantage au public : l’action d’André Malraux, puis celle de Jack Lang, ont été fondamentales à cet égard. Il reste cependant encore beaucoup de chemin à parcourir avant d’atteindre vraiment le luxe communal.

GEORGES BEISSON


[1Kristin Ross, L’imaginaire de la Commune, Paris, La Fabrique éditions, 2015, p. 76

[2Kristin Ross, Ibidem, p. 78-79.


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