LES « LARGESSES » DU COMMANDANT RÉVEILLÈRE

samedi 19 septembre 2015

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Le commandant Réveillère
(Source : Espace Tradition de l’Ecole Navale)

Le 1er juin 1875, le transport à vapeur l’Orne [1] quittait la rade de Brest pour la Nouvelle-Calédonie, avec 24 déportés extraits du dépôt spécial de Saint-Brieuc, dont 8 «  blindés  » [2], appelés à séjourner à la presqu’île Ducos, et 16 «  simples  » destinés à l’île des Pins. Le 4 juin, ils étaient rejoints par 235 forçats du pénitencier-dépôt de Saint-Martin-de-Ré « transportés  » à l’île Nou. Au terme de sa circumnavigation, le navire était de retour à son port d’attache, le 1er février 1876, et, le lendemain, le capitaine de frégate Réveillère, qui l’avait commandé, était convoqué par le préfet maritime Méquet : « Je vous l’avoue, avec naïveté, Amiral, bien loin de craindre un blâme sur ma gestion de l’Orne, je croyais à des félicitations. » À sa «  profonde stupéfaction », il eut, en effet, à répondre des assertions contenues dans deux lettres que la censure militaire avait retenues à Nouméa et communiquées au ministère de la Marine et des Colonies.

De l’île des Pins, Léon Bourdon [3] avait écrit à son beau-frère : «  Les nouveaux venus ne tarissent pas d’éloges sur le commandant et les officiers de l’Orne, pour la façon dont ils ont été traités à bord. Au passage de la Ligne, on leur a envoyé deux bouteilles de Château Margaux, deux de Saint-Émilion, deux de Champagne, une caisse de cent londrès [4], un kilo de tabac, double ration de vin, etc. On les a laissé fumer à discrétion et fait monter deux fois par jour sur le pont. Il y a loin de ces Messieurs à ceux du Var [5] ; enfin, ils ont mis trente-cinq jours de moins  ». Dans une autre missive, adressée à son père, le même déporté ajoutait : « Ils ont été exemptés de ces mille et une vexations dont nous avons été abreuvés. »

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Le Var
(source Département Marine du Service Historique de la Défense)

Louis Redon, dans son journal Les Galères de la République édité par Sylvie Clair (1990), nous dit ce que furent ces cinq mois de traversée à bord du Var, «  à la merci  » de Luc Testu, marquis de Balincourt : «  En France, dans toutes les prisons que nous avons traversées, on nous traitait comme des vaincus, mais comme des hommes ; ici, on nous traite plus durement que les condamnés aux travaux forcés. En effet, ces derniers jouissent d’une liberté bien plus considérable que celle qui nous est laissée ; ils sont, pour la plupart, employés une partie de la journée sur le pont à des travaux insignifiants, ils ont donc le grand air. Mais ce n’est pas tout, on leur fait pour les indemniser de leurs corvées des distributions d’eau-de-vie et de tabac. N’est-ce pas que cela est conforme à la justice que nous étions en droit d’attendre de nos convoyeurs ?  » Du moins, au passage de l’équateur, pour asperger les déportés, « on fit pomper les forçats »…
À l’île des Pins, où il trouvera la mort le 6 avril 1876 [6], l’instituteur Redon, informé par ses camarades qu’ils « ont été admirablement traités à bord de l’Orne », croit «  devoir conserver […] les noms de l’état-major de ce navire  », et, à celui du commandant, ajoute ceux des lieutenants de vaisseau Piton et Périé.

Contrairement au commandant du Var, dont Louis Redon ne sait s’il est légitimiste ou bonapartiste, Paul Réveillère est un républicain incontestable qui, sous le pseudonyme de Paul Branda (nom de famille de sa mère), est l’auteur d’une œuvre pléthorique. Dès 1871, il s’interrogeait : « Après M. Thiers ?... Que ferons-nous ?... Il faudra bien en revenir à la monarchie. On le pense, on le dit. […] Pour nous, nous n’hésitons pas à le proclamer : le citoyen sympathique à la Nation, digne par nos destinées, c’est le Président de l’Assemblée nationale  ». Jules Grévy avait donc ses faveurs, mais il suggérait à Gambetta de se tenir en réserve de la République, et il ne se trompait guère sur le risque d’une restauration que le futur Henri V ne fit échouer que par fidélité au drapeau blanc. Ces lignes sont extraites d’une brochure de 30 pages intitulée : Communeux, dans laquelle Réveillère, tout en dénonçant les hommes d’ordre, «  ducs, marquis, barons … et nobles sans titres, […] portés à l’Assemblée par un malentendu populaire », exprime l’espoir que « la fin prochaine d’une insurrection à jamais infâme  » permettra à la France de reconquérir « sa capitale déshonorée.  »

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L’Orne
(source Département Marine du Service Historique de la Défense)

En réponse aux interrogations du ministre Montaignac de Chauvance, qui, dans sa lettre au préfet maritime, s’étonne de l’attention toute particulière qu’il aurait prêtée aux déportés, il affirme que sa sollicitude s’était « également étendue sur les transportés  », et qu’il devait «  à tous, quelle que fût leur position à bord, toute la commisération compatible avec l’ordre du bord et la sûreté générale.  » De fait, aucun décès ne fut enregistré parmi les condamnés durant la traversée, notamment parmi les « insurgés  », dont le médecin du bord signale, dans son rapport, qu’ils « étaient pour la plupart d’un âge assez avancé et tous plus ou moins anémiés  ». Si, à l’arrivée à Nouméa, le 29 septembre 1875, il fallut en diriger cinq vers l’hôpital, ils ne furent que deux à trouver la mort en Nouvelle-Calédonie bien après avoir été débarqués, Alfred Billioray, membre de la Commune, le 27 février 1877, et Louis Landon, quelques mois plus tard.

Si le commandant Réveillère reconnaît que «  le petit nombre des déportés, leur isolement, leur état de maladie leur ont fait accorder quelques petites douceurs dont ils se sont montrés reconnaissants », il s’attache à démêler des faits « racontés par un enthousiaste qui n’était pas sur les lieux. » Il n’y aurait eu, lors du passage de la Ligne, le 28 juin, de fête et de double ration que pour les 227 hommes du bord et les 116 passagers libres, et ce ne serait que huit ou quinze jours après que furent transmises au commandant des caricatures le représentant, lui et son chien, accompagnées de « vers ampoulés  » chantant ses vertus et la richesse de sa cave. Aussi est-ce «  le plus naturellement du monde  » qu’il invita son maître d’hôtel à offrir aux déportés « huit bouteilles de [son] vin, une boîte de cigares et deux paquets de tabac  ». L’autorisation de fumer dans leur batterie ne leur a été accordée qu’à «  des heures réglées  », quand le temps ne leur permettait pas de monter sur le pont, mais elle était refusée aux transportés qui étaient dix fois plus nombreux. Pour le reste, le commandant Réveillère regrette amèrement, « après trente années de service pendant lesquelles il n’a eu que des félicitations de ses chefs, […] de voir mettre son honneur en doute sur la foi de quelques cancans de déportés !  »

Le rapport d’inspection ayant salué « l’ordre et la tenue  » du navire, « ainsi que la discipline et l’instruction de son équipage », le ministre voulut bien se satisfaire des explications de Paul Réveillère, mais ajoutait qu’en l’appelant au commandement de l’Orne, il lui avait « donné un témoignage de confiance que n’infirmait en rien la demande d’explications  » qui lui avait été transmise. «  Cet officier supérieur a donc montré dans cette circonstance une susceptibilité exagérée que je ne saurais approuver. Vous voudrez bien l’en informer », demanda-t’il au préfet maritime, en concluant qu’il n’y avait pas lieu de donner suite à l’affaire.

De fait, la carrière de Réveillère se poursuivit sans heurts : promu capitaine de vaisseau en 1881 et commandeur de la Légion d’honneur en 1886, il termina sa carrière comme contre-amiral et grand-officier. La veille de son départ à la retraite, un blâme lui fut toutefois infligé, en mars 1890, pour n’avoir pas sollicité l’autorisation de publier, sous un pseudonyme qui ne semblait pas avoir été jusqu’alors percé, une trentaine d’opuscules (dont le journal tenu à bord de l’Orne, qu’il intitula les Trois caps). À sa mort, à Brest, en 1908, à l’âge de 79 ans, cet humaniste exprima le désir que les honneurs militaires ne lui fussent pas rendus et, ne croyant « à l’efficacité d’aucune cérémonie pratiquée par une église », il exigea que sa dépouille, accompagnée d’un crucifix, fût directement conduite de la maison mortuaire au cimetière, dans le «  car des pauvres  », une charrette tirée par un seul cheval.

YANNICK LAGEAT


[1Ce trois mâts à hélice, initialement conçu pour le transport des chevaux, fut utilisé comme ponton-prison pour quelque 600 insurgés à l’île d’Aix (de juin 1871 à décembre 1872), avant d’assurer le transfert en Nouvelle-Calédonie de 574 déportés et de 495 condamnés aux travaux forcés en 1873, 1874 et 1875.

[2Étaient ainsi désignés les condamnés à la déportation en enceinte fortifiée qui y jouissaient « de toute la liberté compatible avec la nécessité d’assurer la garde de leur personne et le maintien de l’ordre. ».

[3Né à Paris en 1835, ce confectionneur pour enfants (à moins qu’il n’ait été employé de banque) avait échappé à toute poursuite avant d’être condamné à 5 ans de prison, en février 1874, pour coups et blessures suivis de mort, en bénéficiant de circonstances atténuantes. Il fut déféré devant le 4e conseil de guerre après que son dossier avait révélé sa participation à la Commune en tant que capitaine de l’artillerie fédérée.

[4Ces cigares étaient fabriqués avec du tabac cubain dans la capitale britannique (de l’espagnol londrès, de Londres).

[5Présentant les mêmes caractéristiques que l’Orne, ce bâtiment emmena en Nouvelle-Calédonie, à la faveur de trois voyages, 605 déportés et 585 forçats. À l’issue de sa quatrième et dernière circumnavigation, il débarqua à Port-Vendres, le 2 septembre 1879, 427 amnistiés ou graciés.

[6Léon Bourdon lui rendit hommage dans le discours qu’il prononça, le 14 juin 1879, pour l’inauguration du monument élevé à la mémoire des 241 déportés alors enterrés au cimetière de l’île des Pins, et il en communiqua le texte à la veuve de Louis Redon qui avait accompagné son mari dans son exil ultramarin et était revenue en métropole avec leur fils.


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