La Commune de Saint-Étienne

vendredi 16 mars 2012

A Saint-Etienne, le 4 septembre 1870, on apprend la proclamation de la République. Le conseil municipal dissous mais toujours en place décide de nommer un conseil provisoire et Tiblier-Verne, un républicain modéré, marchand de bois, est élu maire. Le 5 septembre César Bertholon, ancien député de l’Isère en 1848, exilé en Algérie, rédacteur en chef du journal radical l’Éclaireur est nommé préfet. Le 12 septembre, il proclame « la Patrie en danger » et ouvre l’enrôlement dans la Garde nationale, il remplace le Conseil général par un Comité départemental républicain dont il choisit les membres parmi les républicains les plus connus. La municipalité lance un emprunt pour l’armement de la ville et des gardes nationaux et subventionne un Comité de défense employant 350 personnes pour produire jusqu’à 50 000 cartouches par jour. Elle s’attaque courageusement à la puissance de l’Église en supprimant les subventions aux établissements d’enseignement confessionnel et en installant dix-neuf écoles laïques dans des locaux appartenant à des Congrégations. Mais la guerre provoque une crise économique grave et une chute des commandes et des milliers d’ouvriers se retrouvent au chômage. Les républicains et socialistes de toutes tendances s’organisent en clubs.

Pendant l’automne et l’hiver 1870-1871, la gauche stéphanoise se structure en deux mouvements principaux : l’Alliance républicaine, qui s’exprime essentiellement par le journal l’Éclaireur regroupant des «  modérés » et le Comité central républicain ou Club de la rue de la Vierge recrutant dans la Garde nationale, chez les ouvriers du textile, les employés de commerce et les artisans.

LE MOUVEMENT EN FAVEUR DE LA COMMUNE

Le 31 octobre, apparaissent sur les murs, des affiches rédigées au nom du préfet Bertholon convoquant le jour même les électeurs pour des élections municipales et appelant à l’élection d’une Commune. Les 13 et 17 décembre, les dirigeants du Club de la rue de la Vierge et ceux de l’Alliance républicaine organisent au Grand Théâtre des réunions pour réclamer la proclamation de la Commune. Le 29 décembre, le Club de la rue de la Vierge, dont le secrétaire est Jean Caton, fait paraître le journal La Commune avec comme sous-titre : Défense nationale. Le journal multiplie les appels en faveur de la Commune : « La Commune c’est notre titre, et nous en sommes fiers. La Commune, c’est la pyramide sociale remise sur sa base : le peuple, c’est-à-dire la totalité des citoyens. »

Le 3 février 1871, une nouvelle affiche annonce la proclamation de la Commune pour ce jour mais le conseil municipal refuse de se dissoudre, provoquant une division dans le mouvement républicain entre ceux qui font confiance aux élections et aux institutions et ceux qui veulent aller plus loin et, sans attendre, proclamer la Commune.

Aux élections législatives du 8 février 1871, les républicains sont divisés et seul Frédéric Dorian, un industriel protestant et saint-simonien est élu alors que les conservateurs ont dix élus dans le département. Le 10 février, Bertholon démissionne car il refuse de faire afficher le décret reconnaissant les droits des membres des familles royales et impériales. La méfiance des républicains radicaux et socialistes s’accroît de jour en jour et La Commune appelle à la vigilance. Le 26 février le journal écrit : «  On parle déjà de désarmer la Garde nationale. C’est toujours ainsi qu’on s’y prend quand on veut étouffer la République. » Le 3 mars, malgré la désunion aux élections, les membres du Club de la rue de la Vierge et ceux de l’Alliance républicaine organisent une réunion en hommage à Jean Thomas, veloutier, trésorier du comité de grève de 1865, «  vieux républicain qui vient de décéder.  »

LA PROCLAMATION DE LA COMMUNE À SAINT-ETIENNE

Le 18 mars, le peuple parisien s’insurge et les 72 jours de la Commune de Paris débutent. Le 22 mars, La Commune exulte : «  La révolution triomphe ! […] Le peuple se réveille et veut la Commune. » Dans la journée les autorités militaires demandent le désarmement de la Garde nationale. Une réunion se tient dans la salle du Prado ; la Commune y est acclamée et on adhère au « mouvement de Paris  ». Il est décidé d’envoyer une délégation commune du Club de la rue de la Vierge et de l’Alliance républicaine, «  exiger du maire la proclamation immédiate de la Commune ».

Le 23 mars, apprenant la proclamation de la Commune à Lyon, les délégués de l’Alliance Républicaine et du Club de rue de la Vierge demandent à nouveau au conseil municipal de se dissoudre et l’élection immédiate d’une Commune. Le maire Pierre Boudarel, qui a remplacé Tibier-Verné mort en décembre, répond qu’il va soumettre cette proposition au conseil municipal. Le soir, une nouvelle réunion se tient au Prado. De Rolland pour l’Alliance Républicaine déclare : «  il faut aller demander la Commune avec l’arme au pied, la cartouche aux dents.  »

Le 24 mars, La Commune écrit : « Gardes nationaux, imitez l’exemple de Paris ; et que la triste fin des généraux pour lesquels la vie du peuple est un marchepied, serve de leçon à ceux qui seront tentés de les imiter  » et le journal alléguant une conspiration « antirépublicaine de la réaction  » propose à l’Alliance républicaine de former « en commun une liste de candidats en vue de l’installation de la Commune  ». Une nouvelle délégation se rend à l’Hôtel de Ville et le conseil municipal (sauf huit membres) accepte de démissionner mais le maire indique qu’il reste en fonction jusqu’aux prochaines élections. Les délégués de l’Alliance républicaine se déclarent satisfaits.

Dans la soirée, une nouvelle assemblée se tient à la salle de la rue de la Vierge, les orateurs mécontents de la tournure des événements proposent la désignation de onze délégués «  plus énergiques ». On réclame «  d’agir sans plus tarder » et de « marcher sur l’Hôtel de Ville ». Vers huit heures, la Garde nationale occupe l’Hôtel de Ville « en chantant la Marseillaise et en acclamant la Commune  ». Une heure plus tard, les lieux sont envahis par la foule, et les représentants du Club de la Vierge demandent aux autorités présentes (le préfet intérimaire, le maire et deux de ses adjoints, le commandant de la Garde nationale) de proclamer la Commune ! Évidemment, ils refusent et sont arrêtés. Vers minuit, la Commune est proclamée par la foule. Le drapeau rouge est hissé. Les prisonniers sont remis en liberté sous «  la seule condition que le conseil municipal serait appelé à décider si la proclamation de la Commune à Saint-Étienne devait être soumise à un vote populaire ». La Garde nationale et les manifestants se retirent au petit matin. Pendant ce temps, les autorités désignent un nouveau préfet, Henri de l’Espée qui, immédiatement, fait placarder une affiche menaçante : « Arrivé cette nuit dans les murs de votre chef-lieu j’ai trouvé des factieux tentant de consommer un attentat contre l’ordre et les lois de la République [...] Puissamment secondé par l’autorité militaire j’ai pu convoquer la Garde nationale de Saint-Étienne. La seule apparition de quelques bataillons, accourus avec un empressement dont je les remercie, a déterminé la complète retraite de séditieux. »

Assaut de l’Hôtel de Ville, le 24 mars 1871, dessin anonyme, fin XIXe s.

Le conseil municipal demande au préfet le retrait des troupes, deux escadrons de cavalerie et 160 hommes d’infanterie, massées aux abords de l’Hôtel de Ville. Une compagnie de gardes nationaux de l’ordre puis une seconde viennent assurer la sécurité du préfet installé dans la mairie qui sert aussi de préfecture. Dans la ville, le rappel est battu, des gardes nationaux en armes et des manifestants parcourent les rues « drapeau rouge en tête  » et s’emparent de la Manufacture. Le 25 à midi, les délégués de la Garde nationale sont reçus par le conseil municipal qui accepte l’organisation, dans leur sein, d’un référendum pour ou contre la Commune. De l’Espée refuse. Vers quatre heures, les garde nationaux reviennent en force, bousculent les gardes de piquet qui n’ont pas le temps de fermer les grilles et font prisonniers le préfet de l’Espée et le substitut du procureur, Gubian. Dehors des coups de feu éclatent, un garde national est tué. Vers dix heures, une nouvelle fusillade a lieu à l’intérieur ; trois personnes dont le préfet sont tuées. Devant la tournure des événements Jolivalt, désigné comme commandant de la place, prend la direction des opérations ; il fait occuper la gare, le télégraphe, la poudrière et décide la tenue d’élections à la Commune pour le 29. Il fait placarder deux affiches au nom d’un Comité révolutionnaire qu’il préside et réquisitionne quatre cent mille cartouches, un canon et huit mitrailleuses.

Caton puis Antoine Chastel sont nommés secrétaires du Comité, Guillaume Michel-Berton commandant provisoire de la Garde nationale, et Durbize, chargé de la Direction du télégraphe. Le 26, Gubian et un garde national de l’ordre, Édouard de Ventavon, sont traduits pendant trois heures devant le « Comité constitué en tribunal », les deux hommes sont acquittés et libérés. Des cartes d’électeurs sont commandées, les cafés sont ouverts et les élections préparées. Mais le mouvement reste isolé, peu de décisions sont réellement prises, la foule commence à quitter les lieux. Le 27, les troupes commencent à arriver de Lyon et le 28 à six heures du matin, l’Hôtel de Ville est encerclé, le drapeau rouge est enlevé. Un envoyé provisoire, de Mongolfier, nanti des pleins pouvoirs pour rétablir l’ordre arrive. Il ne reste qu’une soixantaine de personnes dans l’Hôtel de Ville qui se rendent après négociation. La Commune de Saint-Etienne est vaincue.

LA RÉPRESSION

Les arrestations se multiplient ; les militants du Club de la Vierge se cachent. Mais le 30 avril les élections municipales portent à la mairie trente-deux candidats présentés par les républicains de l’Alliance républicaine et les socialistes du Comité central encore en liberté, contre quatre élus soutenus par Ducros. Boudarel est réélu maire mais immédiatement révoqué par Ducros qui le remplace par un délégué de la préfecture puis finalement remplace le conseil tout entier par une commission.

Les autorités se méfient d’un procès à Saint-Etienne et après quelques hésitations cinquante-six accusés (douze sont contumaces) sont traduits devant la cour d’assises du Puy-de-Dôme à Riom. Caton, Chastel, journalistes à La Commune, Marchetti, Tamet et Thibaudier, membres de l’Internationale et Amouroux, délégué de la Commune de Paris, sont condamnés à la déportation en enceinte fortifiée ; un accusé est condamné à douze ans de travaux forcés, trois à la déportation simple, quatorze à des peines de un à dix ans d’emprisonnement, vingt-trois prévenus sont acquittés.

Les arrestations se poursuivirent longtemps encore, jusqu’en 1874. Lorsqu’en 1873 se déclencha une grève des mineurs, le préfet de police écrivit au préfet de la Loire : « Je suis informé qu’une grève vient d’éclater à Saint-Étienne, elle est probablement l’œuvre des délégués de l’Internationale qui ont dû se réunir clandestinement dans cette ville  ». La réaction se remettait difficilement de sa peur. L’Internationale, proscrite, lui semble resurgir à chaque colère populaire. Le spectre de la Commune la hante encore.

ANNE MORFIN-CATON (ARRIÈRE PETITE-FILLE DE CATON)

PIERRE-HENRI ZAIDMAN