La Commune et la Première Internationale

vendredi 5 décembre 2014

Les membres de l’Internationale ont joué un rôle important dans la préparation et le déroulement de la Commune de Paris.

La décision de créer une Association Internationale des Travailleurs (AIT), appelée plus tard Ière Internationale, est prise à Londres, le 28 septembre 1864, lors d’un congrès ouvrier européen. L’AIT se donne pour objectif d’unir les prolétaires de tous les pays dans la lutte pour leur émancipation, au-delà des divisions artificielles créées par les États.

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Fondation de l’Association internationale des travailleurs, en 1864, à Londres.

L’idée d’une telle organisation avait pris naissance après les événements révolutionnaires de 1848. L’occasion d’avancer dans cette voie était fournie par l’Exposition universelle de Londres en 1862 à laquelle assistaient 183 ouvriers parisiens qui, à cette occasion, nouaient des relations avec leurs homologues anglais déjà bien organisés syndicalement dans les Trade Unions.

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Karl Marx

L’adresse inaugurale de l’Internationale, rédigée par Karl Marx, précisait que «  l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » et déclarait agir «  pour l’émancipation définitive de la classe travailleuse, c’est-à-dire pour l’abolition définitive du salariat  ».

Un Conseil général, élu lors de chaque congrès annuel, était chargé de coordonner l’activité des sections nationales et locales de l’AIT. Il siégeait à Londres.

L’histoire de l’Internationale comporte deux périodes : une phase « mutuelliste  » ou « proudhonienne », de 1865 au premier semestre 1868, suivie d’une phase « collectiviste  » ou « syndicaliste  ».

LA PÉRIODE MUTUELLISTE

Les mutuellistes proudhoniens étaient opposés au travail des femmes et hostiles à la grève. Ils considéraient que les mutuelles et les coopératives étaient suffisantes pour combattre le capitalisme. Les collectivistes se prononçaient pour la lutte des classes comme meilleur moyen de combattre le capitalisme et moteur de l’émancipation des travailleurs.

En France, en janvier 1865, un bureau parisien de l’Internationale est créé et s’installe rue des Gravilliers, dans le IIIe arrondissement. Ses correspondants auprès du Conseil général de Londres sont les mutuellistes Henri Tolain et Édouard Fribourg qui avaient participé au congrès fondateur de Londres en 1864. Eugène Varlin, ouvrier relieur, et Benoît Malon, teinturier, adhèrent à l’Internationale dès son implantation à Paris.

En France, de 1865 à 1867, des sections de l’Internationale sont fondées dans une quarantaine de localités. Ces implantations concernent de nombreuses régions autour de quelques centres importants : Paris, Caen, Rouen, Lyon, Marseille. Il s’agit le plus souvent de groupes ne comptant que quelques dizaines de militants. Font exception les implantations de Paris et de Lyon qui regroupent plusieurs centaines d’adhérents. Les premiers adhérents sont issus des milieux coopérateurs. À Paris, c’est le cas des bronziers avec Camélinat et des relieurs autour de Varlin.

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Eugène Varlin
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Nathalie Le Mel

Une conférence de l’Internationale a lieu à Londres en septembre 1865. Eugène Varlin y participe. De retour à Paris, il est élu secrétaire correspondant aux côtés de Tolain et Fribourg.

Le premier congrès de l’Internationale a lieu à Genève du 3 au 8 septembre 1866. Il vote des motions en faveur de la journée de travail de huit heures et de la protection des femmes et des enfants. Les délégués parisiens sont les mutuellistes Tolain et Fribourg et les collectivistes Varlin, Camélinat et Malon. Varlin est mis en minorité au sein de la délégation française en se prononçant pour l’amélioration des conditions de travail des femmes et non pour leur maintien au foyer.

Fin 1867, les quinze membres du bureau parisien, dont Tolain, sont arrêtés et poursuivis par le pouvoir impérial pour « constitution interdite d’associations de plus de vingt personnes  ».

Ils démissionnent du bureau. Une nouvelle commission parisienne est mise en place avec Eugène Varlin et Benoît Malon, désignés comme correspondants auprès du Conseil général de Londres. Les nouveaux responsables sont favorables au dépassement du mutuellisme pour déboucher sur le collectivisme et le syndicalisme. C’est le début de la deuxième période de l’Internationale en France.

LA PÉRIODE COLLECTIVISTE OU SYNDICALISTE

Le deuxième congrès de l’Internationale se déroule à Lausanne du 2 au 7 septembre 1867. La motion finale stipule que «  l’émancipation sociale des travailleurs est inséparable de leur émancipation politique  ».

Dans la décennie 1860, de nombreuses grèves ont lieu dans les principaux centres industriels. Elles sont rendues moins difficiles par la loi du 25 juillet 1864 qui a supprimé le délit de coalition. La répression est cependant brutale. En 1869, treize mineurs sont tués par l’armée à la Ricamarie dans la Loire et quatorze à Aubin dans l’Aveyron. Dans ces conflits, l’Internationale est présente et active. Elle appuie les revendications des grévistes et organise la solidarité financière. Elle se développe à Paris, Rouen, Lyon, Marseille et dans les environs de ces villes.

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Pierre-Joseph Proudhon
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Michel Bakounine

Pour ce qui concerne Paris, citons les grèves des relieurs à l’été 1864, animées par Eugène Varlin et Nathalie Le Mel, des bronziers, en février et mars 1867, avec Camélinat et Theisz, des cordiers, des mégissiers, des tailleurs…

Ces grèves très dures nécessitent la création de véritables chambres syndicales et de caisses de solidarité pour aider matériellement les ouvriers grévistes. La grève des relieurs en 1864 avait permis d’obtenir la réduction de la durée journalière de travail et l’abolition du travail de nuit. Eugène Varlin et Nathalie Le Mel ont créé, en 1866, la Société civile d’épargne et de crédit mutuel des ouvriers relieurs de Paris, une véritable chambre syndicale qui a adhéré à l’Internationale. Le 1er mai 1866, les relieurs ont mis en place une Caisse de solidarité et de lutte interprofessionnelle, la « Caisse du sou  », qui aide financièrement les grévistes.

Pour riposter à la montée des luttes ouvrières, le pouvoir intente, en mai 1868, un deuxième procès à la section parisienne de l’Internationale. Varlin assure la défense des internationalistes. Le tribunal ordonne la dissolution de l’association et condamne ses dirigeants à trois mois de prison. De ce fait, les responsables parisiens ne peuvent pas participer au 3e congrès de l’Internationale en 1868 à Bruxelles marqué par la prédominance des idées syndicalistes et collectivistes. Ces options sont confirmées en 1869 au congrès de Bâle. Cette même année, l’Alliance internationale de la démocratie socialiste de Bakounine adhère à l’Internationale. En France, elle influencera principalement les sections de Lyon et Marseille.

En 1869 et 1870, de nombreuses associations ouvrières se transforment en sociétés de résistance que l’on peut déjà appeler des syndicats, même si ce terme est interdit par les lois bonapartistes. Un grand nombre de ces associations adhère à l’Internationale à l’exemple des ovalistes (ouvrières de la soie) de Lyon.

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Elisabeth Dmitrieff
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Zéphyrin Camélinat (1840-1932)
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Benoît Malon (1841-1893)

Sous l’égide de l’Internationale, le 14 novembre 1869, une Fédération parisienne des sociétés ouvrières est créée. Elle siège rue de la Corderie dans les locaux de l’Internationale. En 1870, elle regroupera 56 sociétés et 40 000 membres.

Le 22 juin 1870, un troisième procès est intenté à la section parisienne. Malon et trois de ses co-inculpés sont condamnés à un an de prison. Varlin a échappé à l’arrestation et s’est exilé en Belgique. Au moment de la chute de l’Empire, en 1870, la situation de l’Internationale en France est paradoxale. Elle atteint son maximum d’adhérents, estimés à environ 100 000, mais son action est entravée par l’emprisonnement ou l’exil de ses dirigeants les plus emblématiques.

Le 12 juillet 1870, face aux menaces de guerre, les sections parisiennes de l’Internationale s’adressent à leurs « frères d’Allemagne » en leur disant que «  nos divisions n’amèneraient des deux côtés du Rhin que le triomphe complet du despotisme  ». Elles ne sont pas entendues et la guerre franco-prussienne voulue par Bismarck et Napoléon III éclate.

Les Internationalistes, dont les principaux dirigeants sont sortis de prison ou revenus d’exil, vont s’impliquer, à partir du 4 septembre 1870, dans les luttes pour une République démocratique et sociale, pour la défense de Paris assiégé. Ils s’engagent nombreux dans la Garde nationale et beaucoup de leurs responsables sont élus officiers de leur bataillon. Dès le 5 septembre, ils se méfient du gouvernement dit de Défense nationale qui siège à l’Hôtel-de-Ville, ce qui les incite à mettre en place et animer dans les arrondissements des Comités de vigilance républicaine, lesquels se fédèrent dans le Comité central républicain des vingt arrondissements qui siège à la Corderie dans les locaux de l’Internationale.

Le 7 janvier 1871, dans sa célèbre « affiche rouge », le Comité des vingt arrondissements dénonce l’incapacité du gouvernement et lance son appel : «  Place au peuple, place à la Commune !  »

L’INTERNATIONALE ET L’OEUVRE SOCIALE DE LA COMMUNE DE PARIS

Aux élections législatives de février 1871, deux candidats de l’Internationale sont élus : Malon et Tolain. Le premier démissionne après le 18 mars pour se consacrer à la Commune ; le second se range du côté versaillais.

L’insurrection du 18 mars et les élections qui suivent donnent naissance à la Commune.

Sur les quatre-vingt-huit élus de l’assemblée communale, vingt-cinq sont des ouvriers et trente-huit membres de l’Internationale. Ils vont jouer un rôle prépondérant à la tête des services publics comme Camélinat à la monnaie, Theisz à la poste, Léo Fränkel qui anime la Commission du Travail et devient ainsi, de fait sinon de nom, le premier ministre du Travail.

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Léo Fränkel (1844–1895)
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Albert Theisz (1839-1881)

Les membres de l’Internationale sont présents et actifs dans la Garde nationale, les clubs, les comités de l’Union des femmes, les chambres syndicales. C’est à ces dévoués militants que l’on doit l’œuvre sociale considérable de la Commune et les prémices d’un droit du Travail qui n’existait pas auparavant.

Les Internationalistes ont payé un lourd tribut à la répression. Ils sont nombreux à avoir péri sur les barricades et devant les pelotons d’exécution comme Eugène Varlin massacré à Montmartre, le 28 mai 1871. Ils ont subi les affres de la déportation en Nouvelle Calédonie comme Nathalie Le Mel. Ils sont nombreux à devoir s’exiler pour échapper à la répression comme Malon, Theisz, Fränkel, condamnés à mort par contumace, Camélinat à la déportation… Cette terrible répression a mis fin à l’action de l’Internationale en France. La réaction victorieuse a compris le rôle d’émancipation de l’Internationale. Elle la met hors la loi par la loi du 14 mars 1872.

Au plan international, l’Internationale gère difficilement les différentes tendances du socialisme qui la composent depuis 1869. Ses divisions et la chute de la Commune contribuent à provoquer sa fin en 1876.

En France, avant et pendant la Commune de Paris, l’Internationale a réalisé une œuvre d’émancipation humaine et sociale considérable qui a ouvert la voie aux luttes émancipatrices du XXe siècle. La modernité de ses idéaux nous interpelle encore aujourd’hui.

YVES LENOIR


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