Article de Maxime Vuillaume (1/3) : La Semaine sanglante,le Père-Lachaise et le Mur

lundi 15 octobre 2012

Article de Maxime Vuillaume (1844-1920) [1]

LES CANONS QUI TIRENT SUR PARIS

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Maxime Vuillaume
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Paris en flamme, mai1871 (Musée Carnavalet)

Aux obsèques de Fränkel, élu de la Commune par le 13e, en même temps que Léo Melliet, Duval et Chardon. Nous sommes là un groupe d’amis, Avrial, membre de la Commune du 11e. Francis Privé, de la Corderie et du Comité des vingt arrondissements. André Alavoine qui fut administrateur de l’Imprimerie nationale. Je possède, dans la collection de mes documents, le manuscrit original de l’affiche, datée du 28 février 1871, demandant à la Garde nationale, au nom du Comité central récemment formé, « d’éviter (lors de l’entrée des Prussiens) toute agression qui serait le renversement immédiat de la République ». Le manuscrit signé des membres du Comité, est tout entier de la main d’Alavoine. Il est tel qu’il a été envoyé à l’imprimerie Morris, avec le bon à tirer et les cachets de la Fédération.
On cause sous la pluie fine d’une rafale de mars.
— Temps de chien ! dit Privé. Ne dirait-on pas que nous sommes au jour de l’entrée des Versaillais dans le Père-Lachaise… ? Il pleuvait aussi, ce jour-là… Tu t’en souviens, Alavoine…
— Oui… j’étais aux pièces. Nous gravissons la rude montée, tout en évoquant les vieux souvenirs.
— C’est le mardi — dit Alavoine — que les canons du Père-Lachaise ont commencé de tirer… Une dizaine de pièces de 7 avaient été installées là-haut, non loin de l’énorme pyramide de pierre blanche dont nous allons voir tout à l’heure, au-dessus des arbres, la cime dorée… Le monument de Félix de Beaujour… Nous tirions à toute volée sur les quartiers envahis par les Versaillais… La nuit venue, le spectacle était terrifiant… Paris brûlait… La Cour des Comptes, les Tuileries, la Préfecture de Police, l’Hôtel de Ville… Une traînée de flammes… Le ciel tout embrasé… Le vendredi, la pluie commença de tomber… Alors ce fut lugubre. La ville entière était comme recouverte d’un énorme manteau de poix, d’où s’échappaient des flammes… Montmartre nous bombardait. autour de nous, les tombes volaient en éclats, fracassées… Les munitions manquaient. C’est cette pénurie d’obus qui nous força de cesser le tir, le samedi, un peu avant midi. Les Versaillais devaient envahir bientôt le cimetière, par la brèche de la rue des Rondeaux…
— Près du Mur…
— Oui. Tout près. A cette même place, dans la nuit du mercredi au jeudi, on vint mettre en terre les fusillés de la Roquette. Darboy, Deguerry, Bonjean, les autres. Nous étions arrivés à l’avenue transversale. Sans nous être consultés, d’instinct, nous tournons à gauche. Une centaine de pas, et nous voici à la pyramide. Nous descendons l’avenue Casimir-Delavigne… Un large terre-plein…
— C’est là, dit Alavoine. Là, pendant trois jours j’ai tiré comme un enragé… Une vingtaine d’artilleurs. Presque tous, le samedi matin, blessés… Ils tiraient, tiraient sans relâche… Nous avions ouvert les portes des caveaux. L’énorme salle circulaire de la pyramide servait d’arsenal… Nous avions aussi des munitions dans le caveau de Morny, que vous voyez là, sur le côté… Si le bruit de la canonnade l’a réveillé, celui-là, qu’a-t-il dû penser ? …
A tour de rôle, nos artilleurs, qui tombaient de fatigue et de sommeil, allaient se reposer dans la pyramide. J’y ai admirablement dormi une nuit, dans le fracas des détonations. Je ne m’étais pas reposé, je crois, depuis l’entrée des Versaillais dans Paris… Le jeudi, un obus nous tue un cheval. Il ne faut pas songer à l’enlever. Bientôt il empeste l’air… Nous vivons dans le tonnerre et la fumée. C’est à peine si, de loin en loin, quelque nouvelle apportée par un combattant, nous renseigne sur les fluctuations de la bataille… Le vendredi, dans après-midi, je descends. Je croise, sur le boulevard Ménilmontant, le cortège des otages que l’on conduit rue Haxo. Je les accompagne. Le soir, je remonte aux pièces… Plus de munitions, le samedi. On apporte un chargement qui n’est pas de calibre… C’est fini. Les Versaillais sont tout près… Il faut partir. Nous enclouons nos pièces…
— Et Dombrovski ? demandai- je.
— J’oubliais… Dans l’après-midi du mercredi, on vient nous avertir qu’on va rendre les derniers honneurs au général, blessé mortellement à la barricade de la rue Myrrha, mort à Lariboisière et transporté à l’Hôtel de Ville… Nous décidons de cesser le feu. Nous descendons tous… Vermorel, Brunereau sont là… Le corps du général est enveloppé d’un drapeau rouge… On le dépose dans un caveau. Vermorel qui, le lendemain, sera, à son tour, blessé mortellement, embrasse le général… Nous saluons une dernière fois sa dépouille héroïque… Puis nous remontons aux pièces…

MAXIME VUILLAUME


[1Première partie d’un article paru dans Le Floréal, le 29 mai 1920. Vous pourrez lire la suite, « Le coup de feu dans les tombes », dans notre prochain bulletin.


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