La mort de Rossel

mardi 13 mars 2012

RosselNotre ami Léopold Cabanau qui est un chercheur chevronné nous a fait parvenir un curieux article de « L’Intermédiaire des chercheurs et curieux », du 20 novembre 1901, concernant la mort de Rossel.

C’est un récit abracadabrant d’un nommé Eymard qui serait un camarade de régiment de Rossel. Quel était le but poursuivi par l’auteur de cet écrit diffamatoire ? :

- persuader le lecteur que le souvenir laissé par Rossel pouvait être réductible à une défaillance devant la mort (justifiée hypocritement par des disculpations doucereuses).

Il faut reconnaître que « le lieutenant Eymard » a fait preuve d’une certaine habileté littéraire à échafauder une intrigue macabre embrumée dans l’atmosphère maléfique des romans gothiques de Mary Shelley ou de Monk Lewis.

Pourquoi ce mythomane pervers a-t-il attendu trente ans avant de nous révéler cette rocambolesque affabulation ? Quelles qu’en soient les raisons, voici donc le texte paru dans « L’Intermédiaire des chercheurs et curieux » qui nous est rapporté par un intermédiaire signant Y (toujours cette manie du mystère) :

« L’officier qui se trouvait au poteau chargé des lugubres apprêts était le lieutenant Eymard.

Cet officier a fait en 1895, le récit suivant :

"J’ai été seul à posséder un secret, que je n’ai plus de raison pour garder,

J’avais connu Rossel à Metz. J’étais de ceux qui protestèrent avec lui contre la conduite de Bazaine. Après la capitulation, je fus enfermé à Coblentz, d’où je m’évadai. Je n’eus de ses nouvelles que beaucoup plus tard, dans le courant du mois d’août, après la Commune.

J’étais attaché au service central de la justice militaire, quand Rossel passa au conseil de guerre. Je l’ai visité souvent dans son cachot, jamais il n’a laissé échapper une parole de colère contre ceux qui l’avaient condamné.

Le 27 novembre, à dix heures du matin, le général Appert, chef de la justice militaire, nous annonça que le lendemain Rossel serait exécuté en même temps que Ferré, membre de la Commune, et Bourgeois. La terrible nouvelle me causa une émotion indescriptible : Je n’eus plus qu’une pensée : voir Rossel à tout prix.

Un vieux sous-officier décoré, un ami personnel, qui avait la surveillance des cellules du sous-sol, parmi lesquelles était celle où était enfermé Rossel, me laissa passer, à cause de mes fonctions d’officier de détail, et j’annonçai à Rossel, qu’il serait fusillé le lendemain.

- Oh ! mon ami, me dit-il alors, en prenant mes mains dans les siennes, je ne crains pas la mort, je l’appelle même de tous mes vœux ; elle sera pour moi la délivrance ! Mais je vous avoue qu’il m’est cruel de la recevoir d’un peloton composé de ces soldats du génie que j’ai commandés. Tâchez de savoir de quels éléments il sera composé, et si c’est le génie qui doit les fournir, oh ! je vous en supplie, par grâce, arrangez-vous de façon que je ne sois pas en état de les reconnaître. Coûte que coûte, procurez-moi un stupéfiant qui m’empêche de voir d’anciens compagnons d’armes tirer sur moi !

En quittant Rossel, je m’enquis de la composition du peloton et j’appris de la bouche même du commandant d’état-major Grosjean que c’était bien le génie, en effet, qui devait le fournir.

Je me mis aussitôt en campagne pour satisfaire au désir de Rossel. Je me croyais tenu d’exécuter ce vœu suprême d’un mourant. Je me rappelai l’adresse d’une sage-femme de la rue Notre-Dame à Versailles, morte aujourd’hui, à laquelle j’avais eu l’occasion de rendre quelques légers services. Je m’ouvris entièrement à elle. Elle m’écouta attentivement, rédigea une ordonnance et me dit : « Courez vite, chez tel pharmacien, rue Hoche, près d’ici, la potion qu’il composera d’après cette ordonnance agira très vite ; prise à moitié, elle amènera l’effet que vous attendez au bout de vingt-cinq minutes ; bue tout entière, elle agira en dix minutes ».

Le pharmacien chez lequel je me rendis confirma ces paroles et me remit une petite fiole, grosse comme le pouce à peu près, contenant un liquide foncé. Grâce à la permission que m’avais donnée le colonel Paillard, d’accompagner les personnes qui iraient prendre Rossel dans sa cellule, je fus à la prison le lendemain 28, dès six heures du matin. Le pasteur Passa s’entretenait à ce moment avec le condamné.

Tout à coup la porte de la cellule s’ouvre, Rossel en sort. Malgré la présence de quelques officiers, des greffiers, de M. Clément, commissaire de police, représentant le préfet de police à l’état-major de la police militaire, je parvins à m’approcher de Rossel, à lui serrer la main et à lui passer la fiole.

Il faisait très sombre dans les couloirs de la prison : quelques lanternes portées par des gardiens répandaient seules une clarté douteuse sur le sinistre cortège. Je fis de mon corps un paravent à la lanterne du gardien qui marchait à côté du condamné, celui-ci avala rapidement, sans être vu, le contenu de sa fiole.

Lorsqu’il voulu me la rendre, je tremblais si fort que je la laissai tomber ; heureusement le bruit fut léger et personne ne l’entendit au milieu du mouvement général.

Un merci prononcé a voix basse arriva jusqu’à moi, ce fut ma récompense.

Immédiatement, j’abandonnai le cortège et courant aux écuries, j’enfourchai un cheval et j’arrivai au champ d’exécution, cinq minutes avant les fourgons : lorsque les condamnés en descendirent, j’eus la satisfaction de constater que mon breuvage avait rempli son office. On peut dire que Rossel n’assista pas à ce qui se passait.

Voilà le secret de la prétendue défaillance de Rossel".

M. Eymard a fait cette déclaration publiquement il y a six ans, alors que l’on accusait Rossel d’une suprême défaillance.

Si le rappel de cette déclaration tombe sous les yeux de M. Eymard, dont je désirerais connaître l’adresse, il pourra reconnaître les termes mêmes de son récit, et à nouveau les confirmer. Y.  »

Edith Thomas, dans sa biographie de Rossel [1] a relevé cette tentative pour salir la mémoire du délégué à la guerre de la Commune, page 471, note 53 : « A.B. mairie de Versailles, Versailles 28 novembre et A.G. célébrités, acte de décès de Rossel. Il a paru dans l’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 1901, n°921-923, un récit auquel il est impossible d’attribuer aucune valeur. Rossel aurait reçu d’un certain lieutenant Eymard un stupéfiant et c’est « drogué » que Rossel aurait été conduit à Satory ».

Sans polémiquer sur les invraisemblances flagrantes énoncées par « le lieutenant Eymard », il suffit de leur opposer les termes du rapport du commissaire central de la police versaillaise au maire de la ville pour démolir le scénario du faussaire. Ce fonctionnaire a assisté le 28 novembre 1871 à l’exécution de Ferré, Bourgeois et Rossel :

Rossel Ferré Bourgeois

Quoique le bruit de cette triple exécution ait éait répandu, la population est presque restée indifférente au tragique événement qui allait se passer, et c’est à peine si quelques curieux ont cherché à assister à cette lugubre cérémonie.

C’est à 5 heures ce matin que les condamnés ont été prévenus que l’heure fatale arrivait pour eux et à 7 h heures le funèbre cortège sortait de la prison et a suivi, précédé d’un peloton de cuirassiers et escorté de la Gendarmerie à cheval, la rue St Pierre, l’avenue de Paris, l’Avenue de la Nairie, l’avenue de Sceau et l’avenue du Camp.

Les trois condamnés étaient dans une voiture des transports militaires dans laquelle avait pris place Mr PASSAT, pasteur protestant et Mr l’Abbé FOLLET, aumônier des prisons.

Arrivés à 7 heures 20 minutes sur le plateau Satory où se trouvaient réunis le ... Régiment du Génie et des Détachements des différents corps de l’armée de Versailles, R0SSEL est descendu le premier et s’est immédiatement dirigé, accompagné de Monsieur le Pasteur protestant, vers le lieu de l’exécution et s’est placé au piquet qui lui était destiné et en face duquel se trouvait le peloton d’exécution, BOURGEOIS est venu ensuite assisté de Mr l’Abbé FOLLET, puis FERRE seul entre deux gendarmes.

Ils étaient à peine placés qu’un roulement de tambour s’est fait entendre et, quelques secondes après, les feux des trois pelotons d’exécution annonçaient que justice était faite.

ROSSEL est tombé le premier, la mort a été instantanée ; 7 balles dont deux avaient traversé le cœur, l’avaient atteint en pleine poitrine - B0URGEOIS et FERRE avaient été moins bien visés ; trois balles seulement, dont les blessures n’étaient pas mortelles, les avaient frappés l’un et l’autre et ils ont dû rece­voir le coup de grâce pour amener la mort. La contenance de ces trois malheureux a été digne ; il n’ont pas eu un mutant de faiblesse.

ROSSEL surtout a été d’une convenance qui a fait l’admiration, si on peut se servir de cette expression des témoins les plus rapprochés au moment de l’exécution.

Tous les trois s’étaient d’abord refusés à avoir les yeux bandés, mais sur l’observation qui leur a été faite ROSSEL et BOURGEOIS ont accepté le bandeau. Seul FERRE auprès duquel on n’a pas pu revenir assez tôt, a été frappé sans avoir les yeux couvert. D’un bandeau.

Avant de recevoir le feu du peloton du Génie qui avait la pénible mission de le fusiller, ROSSEL a exprimé le désir de faire des adieux à un de ses camarades, Capi­taine du Génie, qui avait été un de ses Juges au Conseil de Guerre - Cet officier n’ayant pu se rendre auprès de lui, ROSSEL a ajouté : "dites-lui bien qu’il n’a fait que son devoir en me condamnant et que je regrette de ne pouvoir lui serrer la main avant de mourir"

Après le défilé des troupes, j’ai fait placer dans les cercueils les trois corps qui ont été immédiatement transportés au Cimetière St Louis où ils ont été inhumés chacun dans une fosse séparée.

Pendant mon absence, Monsieur ROSSEL père était venu à mon bureau réclamer le corps de son fils et a obtenu depuis l’autorisation de le faire transporter à l’Hôpital militaire pour être embaumé et de le conduire à NISMES.

Le Commissaire Central

signé : illisible."

Il nous a paru intéressant de confronter ces deux versions de la mort de Rossel pour que le lecteur puisse se forger une opinion après examen des textes présentés.

Certes, les rapports de police ne sont pas toujours d’une parfaite objectivité ; mais, dans ce cas très particulier, les comptes-rendus de la presse gouvernementale et de la presse d’opposition ne sont pas en contradiction avec ceux de la police.

Marcel Cerf


[1Rossel, NRF, Paris, 1967.


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