La présentation de l’histoire de la Commune dans les manuels scolaires - 2

lundi 3 mars 2014

Dans la première partie de cette étude, parue dans notre bulletin La Commune n° 56 [1], j’ai montré la permanence, de 1878 à aujourd’hui, du schéma de base retenu dans presque tous les manuels scolaires. Ce discours modèle tend à discréditer la Commune et à faire de Thiers, vainqueur de cette « malheureuse et inopportune » guerre civile, le véritable fondateur de la IIIe République.

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Manuel de 1953

Inchangé pendant près d’un siècle et demi, ce discours s’adapte toutefois bien aux différents niveaux scolaires : le squelette très dogmatique à l’usage des classes primaires s’habille, pour l’enseignement secondaire, d’une présentation détaillée des évènements, de la description précise des combats et – dans certains manuels – de tentatives d’explication des événements et notamment des motivations des communards.

LE DISCOURS S’ADAPTE TOUTEFOIS BIEN AUX NIVEAUX SCOLAIRES

On peut distinguer trois niveaux dans l’enseignement primaire et autant dans le secondaire.
On verra donc successivement : le cours élémentaire (CE), le cours moyen (CM), le cours supérieur (CS) préparant au certificat d’études primaires (CEP) ; la troisième (3ème), la première (1ère) et les classes terminales, philosophie ou mathématiques (CT).

Le cours élémentaire. Il présente un intérêt majeur. Le modèle de base considère en effet que la Commune n’a été qu’une parenthèse dans la politique de Thiers entièrement tournée vers la mise en place de la troisième République. C’est tellement une parenthèse que de très nombreux manuels de CE font l’impasse complète sur la Commune et n’en parlent pas : ainsi, cinq manuels sur onze dans l’échantillon. Les autres y consacrent un paragraphe, une demi page tout au mieux. Il est intéressant, lorsque c’est le cas, d’en voir de plus près le contenu.

En 1927, E. Segond, par exemple, résume, pour le CE, la Commune en ces termes : « Le 4 septembre 1870, après la chute de l’Empire, la République avait été proclamée pour la troisième fois.
« À la guerre étrangère succéda la guerre civile. Une partie de la population parisienne se révolta contre l’Assemblée nationale, qu’elle accusait de vouloir renverser la République, et constitua, sous le nom de Commune, un gouvernement insurrectionnel.
« Il fallut que l’armée fit le siège de Paris, sous les yeux des Prussiens. Lorsqu’elle put enfin y pénétrer, un grand nombre de monuments avaient été incendiés. Des forcenés mirent le comble à ces horreurs en fusillant l’archevêque de Paris, Mgr Darboy, et un grand nombre de prêtres, de gendarmes et de soldats.
« La répression fut terrible. Ceux qui étaient arrêtés, les mains noircies de poudre ou en armes, étaient immédiatement fusillés. Il y eut des arrestations en masse et les insurgés furent exécutés ou déportés
 » [2].

Déjà en 1922, Gauthier et Deschamps rédigeaient le raccourci suivant : «  A la suite de nos malheurs, une guerre civile éclata à Paris. Durant sept jours, on se battit entre Français ! Cette insurrection dite : “la Commune” prit fin le 27 mai 1871. Les Allemands qui restaient en France, en attendant le paiement complet des 5 milliards que nous devions leur payer, étaient bien contents de nos discordes ! Pour hâter leur départ, Thiers réussit à leur verser les 5 milliards avant la date fixée. Le titre de “libérateur du territoire” fut alors donné à Thiers » [3].

Le cours moyen. Les ouvrages destinés au cours moyen sont à peine plus loquaces. Deux manuels ne parlent pas de la Commune. Les autres lui consacrent entre une demi-page et deux pages et demie, avec une exception — qui concerne d’ailleurs un manuel peu hostile à la Commune — de 6 pages [4]. Il est instructif d’examiner de près ces textes courts car ils résument bien la pensée de leur auteur.

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Manuel de 1911

J. Vidal livrait déjà en 1920 un savoureux « concentré » :
«  Thiers combat l’insurrection de la Commune. La défaite avait causé en France tant d’exaspération qu’à peine la guerre finie, les Français commencèrent à se battre entre eux : ce fut comme une mauvaise fièvre, dont on a presque honte de parler. Le peuple de Paris forma un gouvernement révolutionnaire appelé la Commune, composé des républicains les plus violents, et s’insurgea contre l’Assemblée Nationale où dominaient les royalistes. Thiers, établi à Versailles avec l’Assemblée, dut organiser une armée qui fit le siège de Paris et écrasa l’insurrection après une lutte sauvage et meurtrière (mai 1871).
« L’armée de Versailles pénétra dans Paris par surprise le 20 mai 1871 (sic). Il lui fallut une semaine, qu’on a appelée la semaine sanglante, pour briser la résistance des insurgés. Quand ceux-ci se virent écrasés, fous de rage ils incendièrent les plus beaux monuments de Paris, les Tuileries, l’Hôtel de Ville, etc. Tout cela se passait, hélas !, sous les yeux des Allemands qui occupaient une partie des forts de Paris
 » [5].

Ernest Lavisse donne, en 1934, pour le cours moyen 2e année une synthèse d’une demi-page qui ne manque pas d’intérêt :
« La Commune. Paris était exaspéré par les souffrances et les défaites. En mars 1871, le peuple de Paris se révolta contre l’Assemblée qui était en majorité royaliste et forma un gouvernement révolutionnaire, la Commune.
Thiers et l’Assemblée nationale, établis à Versailles, rassemblèrent une armée. Sous les yeux des Allemands qui occupaient encore les forts du nord-est, l’armée de Versailles assiégea Paris. Elle y entra le 21 mai : il y eut alors d’effroyables combats de rue. Pour couvrir leur retraite, les insurgés incendièrent quelques-uns des plus beaux monuments de Paris, les Tuileries et l’Hôtel de Ville. Ils finirent par être vaincus : beaucoup furent fusillés sans jugement ; d’autres furent envoyés au bagne.
Victor Hugo a appelé “l’Année terrible” les dix mois où, aux désastres de la guerre étrangère, succéda une guerre civile atroce
 » [6].

En 1956, David, Ferré & Poitevin donnent, pour les cours moyen et supérieur, une version d’une demi-page guère différente de celle de Lavisse :
« En mai (sic) 1871, une atroce guerre civile éclate à Paris.
« Les souffrances du siège, et surtout les colères de la défaite, dressent le peuple de Paris contre l’Assemblée et contre Thiers. Les Parisiens installent à Paris un pouvoir révolutionnaire : la Commune. Thiers quitte Paris et, sous les yeux des Prussiens, dirige un nouveau siège de la capitale. Ses troupes – les Versaillais – réussissent à entrer dans Paris. Une horrible bataille de rues s’engage, qui dure une semaine. Le palais des Tuileries et l’Hôtel de Ville sont brûlés. Des milliers de Parisiens périssent sur les barricades, sont fusillés ou condamnés aux travaux forcés. Ce n’est qu’en 1880 que fut promulguée l’amnistie pour les condamnés, c’est-à-dire une sorte de “pardon” général
 » [7].

Ces « concentrés » présentent un grand intérêt car ils montrent bien ce qui paraît essentiel aux auteurs : une guerre civile, des combats violents qui se déroulent «  sous les yeux des Allemands », l’incendie « des plus beaux monuments de Paris  », une répression féroce ; peu d’explications sur les raisons de la révolte, rien sur le point de vue des révoltés ni sur ce qu’ils ont essayé de réaliser.

Cours supérieur et préparation du certificat d’études primaires. Ils n’ont en général qu’une seule page. Ils différent peu de ceux du cours moyen : beaucoup sont d’ailleurs communs à ces deux niveaux.

Dans l’enseignement secondaire. Le thème de la Commune est développé davantage : entre 2 et 4 pages et demi en troisième, de 4 à 6 pages en première, de 2 à 9 pages en terminale. Les auteurs s’attachent à mieux comprendre les origines de l’insurrection et donnent davantage de détails sur les événements. La misère de la condition ouvrière, la rigueur du froid, les privations pendant le siège, la faim sont le plus souvent évoquées ; mais aussi le patriotisme de la population, sa volonté de ne pas abandonner la lutte contre les Prussiens et son impression d’avoir été trahie par le gouvernement ; enfin l’attachement des Parisiens à la République, leur défiance à l’égard de l’Assemblée nationale et leur crainte de la voir restaurer la monarchie sont soulignés. Les détails abondent sur les opérations militaires, sur l’entrée des Versaillais au Point-du-jour et sur les barricades ; enfin on en dit beaucoup sur la mise à bas de la colonne Vendôme, sur les principaux monuments incendiés et sur les personnalités exécutées comme otages. Cependant, les auteurs restent tout aussi muets sur les motivations profondes des insurgés, sur leurs réalisations et sur leurs objectifs.

GEORGES BEISSON

A suivre dans le prochain numéro : Les auteurs, malgré une apparente diversité, se copient et reprennent les mêmes formules.


[2E. Segond, Histoire de France – Cours élémentaire, Hatier, Paris, 1927, p. 166-167.

[3Gauthier & Deschamps, Cours d’Histoire de France, cours élémentaire, Hachette, Paris, 1922, p. 88.

[4Gustave Hervé & Gaston Clémendot, Histoire de France à l’usage des cours élémentaire et moyen, Bibliothèque d’Éducation, Paris, 1904, p. 244-249.

[5J. Vidal, Petite Histoire de France, cours moyen, Hachette, Paris, 1920, p. 82.

[6Ernest Lavisse, avec la collaboration de M. Pierre Conard, Histoire de France, cours moyen 2e année, Librairie Armand Colin, Paris, 1934, p. 315.

[7David, Ferré, Poitevin, Histoire, cours moyen et supérieur, Fernand Nathan, Paris, 1956, p. 225.