La présentation de l’histoire de la Commune dans les manuels scolaires - 3

mardi 6 mai 2014

Les auteurs se copient

Certaines expressions se rencontrent dans l’ensemble des manuels : pratiquement tous les auteurs les recopient sans vergogne ! L’immense succès de deux d’entre elles est tout à fait emblématique.
D’abord, les événements de la Commune se sont déroulés – horreur suprême – « sous les yeux des Allemands » « (ou des Prussiens) ».
Enfin, les communards ont incendié – et ils en seront à jamais impardonnables – « les plus beaux monuments de Paris ».

On lit très souvent aussi que la Commune qui « prétendait légiférer pour la France » a, pendant deux mois, « régné impunément sur Paris ».
Il est intéressant d’étudier de plus près les manuels best-sellers et notamment ceux qui ont été publiés chez Hachette, chez Eugène Belin, chez Armand Colin chez Hatier et chez Charles Delagrave [1].

Bien qu’ils soient tous hostiles à la Commune,

les auteurs de ces manuels le sont plus oumoins : chez Eugène Belin, Désiré Blanchet, l’est beaucoup, qui déplore «  la fureur  » des communards et « les crimes odieux  » qu’ils ont commis ; chez Hatier, E. Segond, proche des catholiques, l’est également passablement, dénonçant l’assassinat des généraux et «  l’insurrection criminelle » au terme de laquelle « des forcenés mirent le comble à l’horreur en fusillant l’archevêque de Paris, Mgr Darboy, et un grand nombre de prêtres, de gendarmes et de soldats  » ; chez Armand Colin, Ernest Lavisse l’est bien moins, pour qui les fédérés incendient «  pour couvrir leur retraite » et « sont fusillés sans jugement », et qui déplore l’année terrible, « l’un des moments les plus tristes de notre histoire  ».

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Manuel de 1947

Une place à part doit être faite, chez Hachette, à la dynastie des Malet : Albert Malet, Pierre Grillet, Jules Isaac, André Alba, Henri Béjan, Antoine Bonifacio, dynastie qui publie de 1911 à 1953 [2]. Son analyse des causes de la Commune dénote un mépris certain du peuple : «  La population parisienne, surtout la population ouvrière des quartiers de l’est, était sortie du siège dans un état de déséquilibre physique et moral, les nerfs malades, la santé délabrée par le manque de vivres joint à l’abus de l’alcool » [3]. « Alors qu’elle avait manqué de pain pendant près de deux mois, cette population avait eu sans cesse à pleins tonneaux le vin et l’alcool » [4].

Dans un tel état de dépendance, le peuple a été facilement manipulé par des meneurs : « En cet état d’esprit, le peuple de Paris était prêt à suivre quiconque l’appellerait aux armes sous prétexte d’empêcher de nouvelles trahisons et de sauver la République. Or il existait à Paris, depuis les dernières années de l’Empire, un groupe de socialistes et d’internationalistes, qui exerçaient une grande influence sur beaucoup d’ouvriers. Ceux-ci se trouvant encore militairement organisés dans les bataillons de la Garde nationale, et ayant conservé leurs armes, l’occasion était unique pour les chefs socialistes d’essayer de conquérir le pouvoir et de réaliser leur programme  » [5].

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1940

Dans le même manuel de 1922, un paragraphe – par ailleurs émaillé d’inexactitudes – mêle les fédérés à « la lie de la population » : « La ville était couverte de barricades, beaucoup armées de canons, toutes défendues avec rage.
Dans une crise de folie de destruction, les Fédérés, auxquels s’était mêlée toute la lie de la population, suivirent le conseil des partisans de la “guerre scientifique” et incendièrent au pétrole les Tuileries, le Louvre, le Palais Royal, la Cour des Comptes, le Palais de Justice, la Préfecture, l’Hôtel de Ville, les Magasins Généraux, la Gare de Lyon, un peu partout de très nombreuses maisons : la Seine coulait entre deux murs de feu. Les obus incendiaires, lancés des hauteurs de l’Est, pleuvaient sur le centre de la ville. Les otages étaient assassinés (24-26 mai). Exaspérés par ces horreurs, les troupes ne faisaient pas de quartier. Le dernier combat eut lieu au cimetière du Père-Lachaise
 » [6].

Les auteurs se copient dans les moindres détails.

On trouve aussi beaucoup d’inexactitudes, notamment sur les dates : déjà bon nombre d’exemples (notés : sic) en figurent dans les citations données dans cet article. Tout cela conduit à s’interroger sur les sources qu’utilisent les auteurs de manuels : elles semblent être peu nombreuses et manquer d’objectivité.

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2012

S’ils émaillent trop souvent de jugements personnels défavorables aux communards le récit qu’ils donnent des événements, les auteurs des manuels scolaires les plus anciens bénéficient peut-être de circonstances atténuantes. La société de la fin du XIXe siècle dans laquelle ils vivent est, en effet, farouchement, viscéralement — à hauteur de la peur qu’elle a ressentie — hostile à la Commune, parce que la Commune a ébranlé le système sur lequel elle est assise. La majorité des écrivains de l’époque est d’ailleurs plus hostile encore à la Commune que les auteurs de ces manuels.

Comme l’a excellemment montré Paul Lidsky, dans son ouvrage Les écrivains contre la Commune [7], les écrivains (et pas n’importe lesquels : il ne s’agit pas que de Maxime Du Camp ; il s’agit des Goncourt, de Flaubert, de Sand, de Leconte de Lisle, de Dumas, de Renan, de France, de Daudet, de Zola…) sont bien plus excessifs dans leurs jugements que les auteurs des manuels scolaires. Pour eux, les dirigeants de la Commune sont des déclassés avides de revanche et de pouvoir, voire des fous réellement du ressort de la psychiatrie [8], et la populace, cette « canaille  » alcoolique et avinée qui les a écoutés et suivis, est une race génétiquement proche de la bête. Ils ne voient aucune dimension politique dans la Commune : « la classe ouvrière recherche la simple satisfaction de ses appétits bestiaux et la destruction de la civilisation et de la société » [9]. Citons George Sand : «  Le mouvement a été organisé par des hommes déjà inscrits dans les rangs de la bourgeoisie et n’appartenant plus aux habitudes et aux nécessités du prolétariat. Ces hommes ont été mus par la haine, l’ambition déçue, le patriotisme mal entendu, le fanatisme sans idéal, la niaiserie du sentiment ou la méchanceté naturelle  » [10].

GEORGES BEISSON

A suivre dans le prochain numéro :
La version catholique. Les manuels contemporains.


[1Dans notre échantillon de 90 manuels, 22 sont édités chez Hachette, 9 chez Eugène Belin, 7 chez Armand Colin, 6 chez Hatier, 5 chez Charles Delagrave, 2 chez Bordas, 2 chez Masson, 2 chez Nathan, 2 aux éditions de l’Ecole, 2 à la Bibliothèque d’éducation. 31 autres éditeurs n’ont fait paraître qu’un seul de ces manuels. On retiendra cette dispersion : notre échantillon de 90 manuels provient de 41 éditeurs différents.

[2C’est en 1902, sur la recommandation d’Ernest Lavisse, alors au faîte de sa carrière, qu’Albert Malet se vit confier par les éditions Hachette la rédaction d’un nouveau manuel. L’édition de 1992, ouvrage de référence en édition de poche destinée au grand public, n’a plus le caractère d’un manuel scolaire.

[3Jules Isaac & André Alba (Cours d’histoire Malet Isaac), Histoire contemporaine, Hachette, 1930, p. 321-330.

[4Albert Malet, Op. cit., 1911, p. 670. Également, à l’identique : Jules Isaac, 1922, p. 479.

[5Jules Isaac (Cours complet d’histoire, A. Malet & P. Grillet), XIXe siècle, Histoire contemporaine (1815-1920), Librairie Hachette, Paris, 1922, p. 479.

[6Jules Isaac, Idem, 1922, p. 485.

[7Paul Lidsky, Les écrivains contre la Commune, La Découverte, Paris, 2010, 210 p.

[8Zola, dans Le Sémaphore de Marseille, considère Miot, Rigault, Delescluze comme des fous dangereux.

[9Paul Lidsky, op. cit., p. 49.

[10G. Sand, Réponse à un ami, Le Temps, 3 octobre 1871 (cité par Paul Lidsky, op. cit., p. 58).