Le fort Fouras, dernière escale avant la Nouvelle-Calédonie

jeudi 5 avril 2012

En août 1871, le fort Vauban de Fouras (Charente-Maritime) devint une prison provisoire pour quelque cinq cents Communards, dans l’attente pour la plupart de leur déportation en Nouvelle-Calédonie. Le musée régional de cette station balnéaire, située entre Rochefort et La Rochelle, évoque brièvement le souvenir de cet épisode. Depuis le bombardement de Saint-Martin-de-Ré en 1696, jusqu’au débarquement sur l’île d’Aix en 1809, la France connaît des attaques fréquentes de la flotte anglaise sur la côte atlantique. Pour s’en prémunir, elle hérisse le littoral de l’Aunis et de la Saintonge d’une ceinture de forts de l’île de Ré à l’île d’Oléron, destinés à protéger notamment l’embouchure de la Charente et l’arsenal de Rochefort. Mais les progrès de l’artillerie aux XVIIIe et XIXe siècles rendront ces citadelles obsolètes, d’où leur transformation en prisons.

Dès 1871, vingt-huit mille Communards furent transférés dans des ports militaires français, dont cinq mille cinq cents pour le seul arrondissement maritime de Rochefort. A titre de comparaison, ils furent cinq mille cinq cents à Cherbourg, treize mille à Brest et quatre mille à Lorient. Malheureusement, les archives maritimes de ces villes ont été détruites par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, à l’exception de celles de Rochefort, où les registres d’écrou ont été conservés.

« Le fort de Fouras pourrait recevoir 270 insurgés »

Grâce aux recherches des historiens dans ces registres [1], nous avons une idée approximative de la répartition des cinq mille cinq cents condamnés emprisonnés dans la région de Rochefort : la moitié sur huit navires mouillés dans l’estuaire de la Charente et l’autre moitié dans les différents « Forts de mer » sur les îles d’Oléron, d’Aix, de Ré et Madame, le fort Boyard, et le Fort d’Enet construit sur un îlot faisant face à Fouras, seul fort situé sur le continent. Le 5 août 1871, le préfet maritime télégraphie à Paris que « le fort de Fouras pourrait recevoir 270 insurgés ». Cinq cents Communards y seront détenus en tout. Le plus célèbre d’entre eux, Laurent Ferré, y fut emprisonné du 27 juin au 1er décembre 1871. C’est à Fouras qu’il apprit la nouvelle de la mort de son fils, Théophile, délégué de la Sûreté générale de la Commune fusillé à Satory le 28 novembre, en compagnie de Rossel et de Bourgeois. Souvenir émouvant de la captivité de Laurent Ferré : une gourde sculptée de sa main est conservée dans une vitrine du musée régional installé dans le fort. Un pistolet d’époque, trois balles, et une gravure en couleur, intitulée : « Embarquement des condamnés de la Commune », rappellent brièvement cet événement.

Fort Fouras

Le scorbut, la vermine et les rats

Dès le 27 mai 1871, l’amiral préfet maritime annonce que tout est prêt à l’île d’Aix pour recevoir quatre cents « insurgés » gardés par une centaine d’hommes du 6e régiment de ligne de La Rochelle. Le 2 juin, trois cent quatre-vingt- sept prisonniers sont donc transférés au fort Liédot. Plus connu de nos jours, grâce au célèbre jeu télévisé, le Fort Boyard fut reconverti en prison spécialement pour les Communards [2]. Les 3 et 4 juin 1871, six cent un d’entre eux y sont internés. Leurs conditions de détention sont particulièrement rudes. La ration alimentaire quotidienne se compose d’une livre et demie de pain ou de biscuits souvent moisis et de fayots. L’ordinaire est complété de lard salé ou de fromage lorsque la viande est avariée, ce qui est souvent le cas. Les prisonniers ne reçoivent ni vin ni tabac. La privation de fruits et de légumes frais provoqua une épidémie de scorbut en août 1871. Ce qui entraîna l’évacuation sanitaire des détenus vers les forts des îles d’Aix et Madame, puis celui de Fouras. Les Communards entassés sur les pontons doivent se contenter d’un hamac pour deux, et s’allongent à tour de rôle sur le plancher, roulés dans une mince couverture. Dans les forts, les prisonniers sont enfermés dans des casemates baignant dans une humidité permanente. En guise de couchage, chaque homme n’a droit qu’à une poignée de paille, changée deux fois par mois. Les détenus subissent les as sauts de la ver mine et des rats.

Fort-Boyard

Fort-Boyard, citadelle noire en plein océan

Aussitôt les prisonniers inscrits sur les registres d’écrou, les renseignements les concernant sont transmis à Versailles et répartis par l’autorité militaire dans les différents commissariats de quartiers ou les gendarmeries, afin de connaître leurs antécédents judiciaires et leur rôle dans l’insurrection.

Ainsi, les officiers instructeurs, lorsqu’ils débarquent à Rochefort en juillet, disposent déjà de renseignements de police pour confondre les Communards. Après les interrogatoires, les dossiers sont transmis à la 1re division militaire, qui décide de façon expéditive du sort de chaque prévenu : non-lieu ou inculpation. Les inculpés sont ensuite dirigés vers un Conseil de guerre. En septembre, l’instruction est pratiquement terminée.

Dès la fin de 1871, le fort Boyard recevra les condamnés à la déportation en Nouvelle-Calédonie, dont Fran cis Jourde, Paschal Grousset et Henri Rochefort. Olivier Pain, qui collabora aux journaux de ces deux derniers, donne une vision effrayante de Fort-Boyard :
« Grande citadelle noire, bâtie sur un immense rocher en plein océan et semblant sortir des flots ». « De la chaloupe où on les entassait (...), les prisonniers se sentaient le cœur serré à l’aspect de cette prison, sorte de monstre marin dont la porte garnie d’une herse ainsi qu’une gueule armée de mâchoires, bâillait et s’apprêtait à les dévorer... », décrit le journaliste.

Les rares tentatives d’évasion depuis les forts de Charente-Maritime furent toutes vouées à l’échec. Le 8 dé cembre 1871, Joseph Pfotzer, marin de commerce interné à l’île Madame, profite d’une corvée d’eau pour s’enfuir sur le continent et essayer d’embarquer sur un navire suédois. Il sera capturé le lendemain et mis aux fers. Un an plus tard, Henri Rochefort tente de s’échapper de la citadelle de Saint-Martin-de-Ré, mais il est repris. Rochefort, Jourde et Grousset réussiront finalement à s’évader ensemble du bagne de Nouvelle- Calédonie, le 21 mars 1874...

John Sutton


[1Louis Bretonnière et Roger Pérennès. « L’internement des prévenus de la Commune à Rochefort » (1871-1872), édité par le Conseil général de la Charente-Maritime et l’Université inter-âges de Nantes (1991).

[2Jean-Luc Debry . « Pierre Pirotte ou le destin d’un Communard », éditions CNT (2005).