Le monde ouvrier et les étrangers à la fin du second empire

mercredi 14 mars 2012

Le démarrage significatif de la société industrielle se situe approximativement dans le deuxième tiers du XIXe siècle.

C’est la mise en application des techniques et technologies nouvelles, de la nouvelle division du travail qui en découle, de la concentration de la main-d’œuvre et du grossissement de l’unité de production.

En France, la révolution industrielle tarde à se développer. Le noyau prolétarien n’est encore que de faible importance, les artisans dominent.

Sous le Second Empire, si l’on ne peut encore parler d’une complète révolution industrielle, l’entreprise va évoluer avec les nouvelles techniques et technologies, avec le besoin de concentration pour réduire les coûts face à la concurrence. Dans ces conditions, le nombre d’ouvriers par employeur augmente, la division du travail et la gestion de la main-d’œuvre sont plus poussées, les changements technologiques altèrent le statut des ouvriers. L’entreprise va passer du stade du travail à domicile à l’atelier, de la petite et moyenne entreprise puis à l’entreprise-usine qui est la forme supérieure de l’organisation du travail, de l’emploi de machines plus complexes à meilleure productivité. Les entreprises-usines n’occupent que 50 ouvriers au maximum, quelques-unes comptent quelques milliers d’ouvriers. Cependant, la plupart du tissu industriel français reste composée de micro-entreprises, d’établissement proches de l’artisanat ou de l’atelier. L’économie du Second Empire est un mélange de phénomènes nouveaux et de pratiques anciennes qui restent encore très dominantes. A l’ère des marchands et des négociants succède celle des techniciens et des ingénieurs, lorsqu’au XIXe siècle le progrès technique gagne tous les secteurs de l’industrie. Le patronat trouve ses racines dans la bourgeoisie. Le réseau familial assure la réunion des capitaux indispensables au démarrage d’une entreprise. Bien que les attitudes conservatrices dominent, apparaissent lentement les cadres, les contremaîtres, les employés : les improductifs.

Pour assurer le développement de l’industrie, la France entreprend une révolution dans les domaines des banques, du crédit. Les lignes ferroviaires, à l’état de tronçons souvent non raccordés, peu utilisables, passent de 3.248 km en 1851, à 16.645 km en 1869 ; le nombre de voyageurs/km est multiplié par quatre ; le rail est un moteur du développement économique. Il en est de même dans les transports maritimes. Le besoin de main-d’œuvre provoque un exode rural vers les villes, sous le Second Empire, Paris passe de 1.400.000 à 1.850.000 habitants avec de l’ordre de 10 % d’étrangers, le nombre d’étrangers résidant en France double et passe à 740.000 soit 2 % de l’ensemble de la population. Ce brassage des peuples est favorable à la reconnaissance de l’autre. La Commune va donc trouver un terrain favorable à l’application de sa politique à l’égard des étrangers.

L’industriel admet difficilement que l’amélioration de la productivité résultant de l’application des technologies et moyens nouveaux, qui lui permettent de résister à la concurrence tout en maintenant le bénéfice, profite aussi à l’ouvrier ; d’où de violentes réactions ouvrières. Il est important de noter que les revendications mettent en avance des exigences d’un niveau qualificatif nouveau. Si la demande d’une augmentation de salaire est présente, s’y ajoutent d’autres revendications fondamentales et nouvelles comme la réduction du temps de travail journalier, la révision des règlements d’entreprise, la gestion ouvrière des fonds sociaux. Il faut noter que ces impulsions nouvelles sont la base de l’action et des revendications.

La période du Second Empire est cruciale pour la société française, c’est le moment où émerge une nouvelle bourgeoisie d’entreprises, différente de la bourgeoisie traditionnelle, un monde entièrement nouveau des classes moyennes urbaines, ainsi qu’un monde ouvrier en voie de transformation. Le mouvement ouvrier et républicain, déstabilisé après la Révolution de 1848, se reconstruit.

A l’occasion de l’Exposition universelle de Londres en 1862, Napoléon III, par pure démagogie et pour obtenir le soutien des classes laborieuses, décide d’envoyer à Londres une délégation ouvrière parisienne. Pour déjouer la manœuvre de l’Empereur, le ciseleur Tolain reçoit l’assurance que la délégation ne sera pas choisie par le pouvoir et que des élections auront lieu dans chaque profession pour désigner les délégués.

Cent quatre-vingt-trois ouvriers sont élus et partent pour Londres le 19 juillet 1862. Ils sont reçus fraternellement par les travailleurs anglais. Ils constatent que l’ouvrier anglais vit mieux que l’ouvrier français. Le développement considérable de l’industrie anglaise s’est accompagnée de la naissance d’une puissante organisation syndicale (les trade-unions) qui défend la condition ouvrière.

A leur retour en France, les délégués réclament la création de chambres syndicales et la reconnaissance du droit de grève. En février 1864, lors d’une élection partielle, soixante ouvriers publient un manifeste rédigé par le ciseleur Tolain. Ils se plaignent que les ouvriers ne soient jamais élus : « Nous ne sommes pas représentés, car dans une séance récente du Corps législatif aucune voix ne s’éleva pour formuler comme nous les entendons nos aspirations, nos désirs et nos droits, nous ne sommes pas représentés, nous qui refusons de croire que la misère soit d’institution divine » [...]

TolainCette évolution de conscience de classe qui renforce les revendications ouvrières n’est pas sans effet sur la politique gouvernementale : le droit de coalition (action commune) est reconnu par la loi du 25 mai 1864. L’idée de fonder une association internationale des travailleurs est dans l’air. Lors d’un meeting tenu à Londres le 28 septembre 1864, la Première Internationale est constituée. L’adresse inaugurale a été rédigée par Karl Marx qui a tenu compte des propositions formulées par les représentants ouvriers français. C’est un texte fondamental dans l’histoire du mouvement ouvrier, seize ans après le Manifeste du Parti Communiste.

1867. Grève des bronziers parisiens, la solidarité joue à plein : « Ouvriers, nous sommes tous attaqués, levons-nous tous unanimement ! » Dix-huit délégués des corporations ont lancé cet appel. L’Internationale organise la collecte des fonds en province et aussi à l’étranger (les trade-unions se montrent particulièrement généreux). Grâce à cette solidarité internationale, les ouvriers bronziers ont pu résister et obtenir satisfaction à leurs revendications.

Les rencontres entre travailleurs de différentes nationalités vont se multiplier. Dans la période de tension précédant la guerre franco-allemande, les déclarations de solidarité entre les deux peuples se font pressantes. Le 12 juillet 1870, les sections parisiennes de l’Internationale publient un appel contre la guerre : « Frères d’Allemagne, au nom de la paix, n’écoutez pas les voix stipendiées ou serviles qui cherchent à vous tromper sur le véritable esprit de la France. Restez sourds à des provocations insensées, car la guerre entre nous serait une guerre fratricide ». Les travailleurs de Berlin répondent : « Nous aussi, nous voulons la paix, le travail et la liberté. Nous savons que des deux côtés du Rhin vivent des frères avec lesquels nous sommes prêts à mourir pour la République universelle ». Ces belles paroles, hélas, furent étouffées par les clameurs de haine et de chauvinisme des va-t-en guerre virulents, et le 19 juillet 1870, la guerre est déclarée. Les premières défaites de l’armée française sont suivies de la chute du Second Empire.

Les sections françaises de l’Internationale et les sociétés ouvrières adressent un manifeste au peuple allemand et à la démocratie socialiste de la nation allemande :[…] « Sur les deux rives du fleuve disputé, Allemagne et France, tendons-nous la main, oublions les crimes militaires que les despotes nous ont fait commettre, les uns contre les autres. Proclamons : la liberté, l’égalité, la fraternité des peuples. Par notre alliance, fondons les États-Unis d’Europe. Vive la République universelle ! »

Le 22 juillet 1870, la première adresse du Conseil général de l’Internationale est un message d’espoir : « Tandis que la France et l’Allemagne se précipitent dans une lutte fratricide, les ouvriers de France et d’Allemagne échangent des messages de paix et d’amitié. Ce fait unique, sans parallèle dans l’histoire du passé, ouvre la voie à un avenir plus lumineux ».

C’est la Commune de Paris qui recueillera le bilan de l’ensemble des transformations sociales, économiques, démographiques, urbaines, mises en place sous Napoléon III.

Marcel Cerf et Bernard Eslinger


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