Le terrorisme d’État en 1871

mardi 6 mai 2014

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Massacre à la caserne Lobau

Hobbes et son Léviathan (1651) est le précurseur et le justificateur du terrorisme d’État appliqué en 1871. Le redémarrage du capitalisme français, immobilisé après la défaite et la capitulation de Napoléon III à Sedan, va se faire après l’élection de l’Assemblée nationale décidée le deux février, réalisée le 8 du même mois sous protectorat prussien. Cette élection a pour but, derrière la promesse d’un traité de paix définitive, de restaurer les privilèges des royalistes divisés et des républicains conservateurs.
Elle se fera sans campagne, sans professions de foi, au scrutin de liste majoritaire à un tour, le recours à une tête de liste nationale délocalisée étant vivement recommandé sachant que les ouvriers migrants sont dans l’impossibilité de voter.

Cette représentation de la classe dominante va utiliser l’appareil d’État en fonction de ses objectifs de classe par le principe de hiérarchie chargé de l’obligation d’obéir et d’imposer sa volonté à autrui dans un ordre garant de l’équilibre collectif négocié (oligarques, citoyens-contribuables, puissance étrangère). Sa méthode sera la violence, la répression centralisée et unifiée pour assurer les conditions politiques de la reproduction des rapports d’exploitation de l’homme par l’homme. Accumulation pour accumulation de richesses plus surproduction dans l’objectif de plus-value (Marx).

À partir de la désignation de Thiers, le 12 février 1871, comme chef du pouvoir exécutif de la République, la classe dominante des propriétaires va détenir le pouvoir politique, économique donc fiscal. Son but est de maintenir l’ordre social au besoin par la force (rien ne doit changer depuis 1789), en réduisant l’ouvrier à une marchandise, l’obligeant à se vendre comme force de travail.

THIERS DÉCLARE LA GUERRE SOCIALE

La guerre sociale de 1871 est actée. Elle trouve son prologue dans l’insurrection ouvrière durement réprimée à Lyon du 9 au 12 avril 1834.
Le 15 avril, rue Transnonain à Paris, la troupe de Bugeaud, Thiers étant ministre de l’Intérieur, tire sur les habitants d’une maison où périrent quatorze vieillards, femmes et enfants.
En 1871, les intérêts de classe vont sceller l’union sacrée entre monarchistes, républicains conservateurs et ruraux. C’est l’aversion contre le fisc, plus particulièrement l’impôt des quarante cinq centimes, voté par la République de 1848, qui va déchaîner l’hostilité contre la Commune ainsi que le souvenir du rejet de l’indemnité parlementaire de vingt-cinq francs versés à sept cent cinquante bénéficiaires après l’élection du 13 mai 1849.

L’aspiration à la paix en 1871 est la conséquence des conditions imposées par la Prusse (sept cent quatre-vingt mille soldats). Les municipalités ploient sous le fardeau des frais d’hébergement, des frais de ravitaillement (foin, grain), frais d’équipement (vêtements, chaussures), des réquisitions et surtout du paiement des impôts directs.

Les préliminaires de paix acceptés le 26 février sont ratifiés par l’Assemblée ; les conditions sont humiliantes : perte de l’Alsace et du nord de la Lorraine, du bassin minier, versement d’une indemnité de cinq milliards de francs-or qui sera couverte plusieurs fois par des emprunts spéculatifs, sans contrôle de légalité.

L’Assemblée supprime, le 15 février, la modique solde de un franc cinquante qui fait vivre les gardes nationaux depuis le siège ; le 10 mars, elle refuse d’examiner la question des loyers impayés depuis juillet 1870, décrète l’exigibilité immédiate des échéances commerciales prolongées depuis la guerre. Il n’y a plus d’argent à Paris où toute activité est interrompue.

Le 18 mars, Thiers envoie quatre mille hommes pour récupérer les canons à Montmartre qui menacent les Prussiens. Ces canons ont été payés par souscription populaire après l’Exposition universelle de 1867 qui avait donné une vitrine gratuite aux canons des usines Krupp. Le 19 septembre, commence le siège de Paris par les armées allemandes et l’armistice du 28 janvier 1871 confirme la soumission totale à l’occupant.

Le voyage européen du chef du gouvernement de la « défection » nationale, en février, est considéré comme un échec.

En réalité il avait pour but de franchiser sans risques la future guerre sociale. Promettre aux cours européennes la restauration de la monarchie alors que les orléanistes et les légitimistes ne sont d’accord sur rien, l’élimination radicale de tout ferment révolutionnaire international, la retenue du tsar vexé après la guerre de Crimée dans son désir de réparer la passivité de son prédécesseur en 1815.

LA PIRE RÉPRESSION ANTISOCIALE

Sur le plan intérieur, les versaillais vont simuler une négociation avec les communards sur la
personne de monseigneur Darboy, victime auto désignée de l’échange avec Auguste Blanqui, prisonnier des versaillais. En réalité, c’est un personnage encombrant politiquement car il a été sénateur d’Empire et favorable au gallicanisme, cristallisant l’opposition du Vatican à la politique romaine de l’empereur. Sa disparition pourrait favoriser un rapprochement avec le pape qui a décrété son infaillibilité depuis l’encyclique Syllabus.

Le terrain est dégagé pour la pire répression sociale du XIXe siècle dans l’impunité absolue.
Bismarck voit l’Empire quitter la France pour l’Allemagne selon les thèses de son maître à penser Clausewitz. La France est morcelée, endettée, confiée à des oligarques : «  la République des Jules ».

Dès le 5 janvier, une pluie d’obus s’abat sur Paris encerclé et affamé pour ne cesser que le 26 janvier : sept mille obus sont tirés par les Allemands, mille six cents bâtiments publics et mille quatre cents maisons sont touchés.
Les bombardements versaillais prennent la relève en ayant pour cibles des places fortes. La
violence sonore rend fou car on ne connait pas la cible et la balistique du son en décuple l’effet dans une atmosphère alourdie par la chaleur de l’incendie provoqué.

Les fédérés fatigués, mal protégés dans la redoute du Moulin Sacquet furent assaillis par des soldats versaillais. Ils dormaient sous la tente, les versaillais éliminèrent les sentinelles, égorgèrent une cinquantaine de fédérés, déchiquetèrent les cadavres avant de capturer deux cents prisonniers que l’on ne reverra jamais.

DES MILLIERS DE VICTIMES

L’explosion de la cartoucherie de l’avenue Rapp le 17 mai, anticipée par Catulle Mendes, mutilera quarante victimes innocentes. Durant la Semaine sanglante, la férocité des versaillais n’eut pas de limites : corps éventrés, boyaux dévidés sur le canon des baïonnettes, goulots enfoncés dans la bouche des cadavres.

Le charnier de la tour Saint-Jacques montrait des mains, des bras, des têtes et des pieds. Dans le parc Monceau, l’École polytechnique, devant les Invalides, les corps étaient entassés sur cent mètres de long ; les lacs des Buttes Chaumont étaient rouges de sang. Les corps, flottant, furent entassés sur des bûchers géants.

Le 28 mai, les prisons de la Roquette et de Mazas envoyaient aux abattoirs des condamnés à mort par milliers. Les cheveux gris (ils avaient connu Quarante-huit), les godillots (ils avaient servi dans l’armée des fédérés) étaient des critères suffisants pour condamner à mort. Des femmes et des enfants, jugés sur leurs mines atterrées n’échappèrent pas au verdict fatal.

Les cours prévôtales spontanées, répliques cyniques des franchises municipales du XIVe siècle, accusaient et condamnaient sans droit de réponse de la part de la défense. Les prisonniers qui gagnaient Versailles sous le joug du marquis de Galliffet furent nombreux à ne jamais l’atteindre : traînards et attachés, les pieds en sang, ils étaient abattus sur les bas-côtés.

L’ARRÊT DE MORT DE LA COMMUNE

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Anonyme, Plaisanteries devant le cadavre d’un communard, 1871 ?
Huile sur toile, 91,7 x 63,8 cm

Prussiens et versaillais, bonapartistes et monarchistes, abbés et ruraux n’avaient qu’un seul ennemi : le partageux. Le mythe napoléonien de grandeur nationale avait volé en éclats avec « la politique des pourboires » ridiculisée par Bismarck. Les adversaires des communards ne voulaient pas les écouter un seul instant. Il fallait les dépolitiser pour mieux les détruire. Les républicains conservateurs voulaient se venger d’avoir été écartés du pouvoir par l’empereur autocrate et démagogue. Les abbés, protégés par le nouveau pouvoir politique, attendaient de pénétrer dans les familles avec leur catéchisme de l’ordre moral.
Les monarchistes, haïssant l’aristocratie militaire de l’Empire, accusaient le désordre social de 1848 de les avoir privés de vingt ans de règne, les militaires bonapartistes, «  collectionneurs de nez et d’oreilles en Algérie », voulaient se réhabiliter et faire oublier leur cuisante défaite, les paysans, obsédés par le grain à entasser, voulaient récupérer leurs fils pour fertiliser leurs terres agricoles. La force des bras devait reprendre sa supériorité sur les rouages de la machine.

L’arrêt de mort de la Commune fut largement partagé par la littérature, point de départ des écrits polémiques d’extrême-droite, dans le but d’humilier et de salir une classe sociale déjà affaiblie sous les régimes précédents. Le sadisme des vainqueurs par les armes fut complété par une jouissance du regard pervers : voir les blessés se tordre de douleurs et de fièvre à travers les soupiraux des écuries de Versailles, les observer se «  désaltérer » dans les flaques d’eau au voisinage des ordures déposées par les geôliers, exposer et lyncher les prisonniers, leur crever les yeux avant de les abattre, transporter les proscrits vers les pontons dans des wagons à bestiaux.

Quant à l’industrie du crime de la Semaine sanglante, un jour perdu dans l’application du traité avec les Allemands entraînait un jour de dette supplémentaire. La responsabilité des actes de barbarie sera noyée dans l’anonymat d’autant qu’il fallait montrer à l’ennemi d’hier, devenu l’allié du jour, que l’on savait faire du chiffre. La propagande du pouvoir se chargea de répandre l’idée fausse que les communards étaient payés par les Prussiens pour continuer la guerre.

Le silence tomba sur Paris après les derniers coups de pelles, le bruit des roues des convois chargés de corps, puis on entendit des gémissements de blessés, certains recouverts de chaux vives, et des cris d’enfants appelant leurs parents. Les sociétés d’horticulture avec un bon tutorat les attendaient.

PHILIPPE LÉPAULARD