Léo Fränkel, toujours d’actualité

mardi 13 mars 2012

Léo FränkelLa biographie de Léo Fränkel ayant fait l’objet d’une brochure [1], notre regard portera sur les fondements de son action au sein de la Commune : l’application des doctrines de l’économie politique qu’il possède étonnamment, ses convictions politiques.

Rosa LuxembourgRosa Luxemburg, appelée par Camélinat "la petite fille de la Commune", définit l’économie politique comme "la science qui nous explique l’essence de l’économie d’un peuple, c’est-à-dire les lois selon lesquelles un peuple, par son travail, crée sa richesse, l’augmente, la répartit, la consomme et la crée à nouveau" [2] ; cette science évolue dans le temps [3] [4]. Le mercantilisme de Colbert où les métaux précieux constituent la richesse des Etats ; la physiocratie de Quesnay considère l’agriculture comme la seule source de richesse. La liberté du travail et des échanges, dogme fondateur du libéralisme, prônée par Turgot, prétend que les maux créés par la liberté sont guéris par les bienfaits qu’elle amène ; Smith et Ricardo placent la source des richesses dans le travail. Cabet, Saint-Simon, Owen, Fourier s’insurgent contre la dissymétrie sociale créée par le capital, unique propriétaire des moyens de production ; le mutuellisme de Proudhon, le socialisme scientifique de Marx donnent naissance à une économie politique nouvelle et révolutionnaire énonçant les règles de la production et de la distribution des biens à travers les différents éléments du corps social.

Fränkel est internationaliste. En militant dans la section française de l’Internationale, il a le souci de conférer à cette organisation un rôle moteur dans l’élaboration des réformes. Il déclare : "L’union des prolétaires de tous les pays est accomplie, aucune force ne peut les diviser". Fränkel est socialiste : de ses relations avec Marx, il déduit "Si nous pouvions amener un changement radical des rapports sociaux, la Révolution du 18 mars serait la plus féconde des révolutions". Il proclame : "Nous ne devons pas oublier que la Révolution du 18 mars a été faite exclusivement par la classe ouvrière. Si nous ne faisons rien pour cette classe, nous qui avons pour principe l’égalité sociale, je ne vois pas la raison d’être de la Commune". Ce postulat guide Léo Fränkel tout le long de son action.

Le 26 mars 1871, il est élu membre de la Commune et le 29 mars, membre de la commission du Travail, Industrie et Echange. En faisant d’un hongrois, son ministre du Travail, la Commune de Paris demeure en avance sur notre époque où l’on assiste au réveil des nationalismes exacerbés et des conflits ethniques et religieux.

Le programme de la commission du Travail, Industrie, Echange, porte sur : les réformes des services publics, les rapports des travailleurs avec les patrons, la révision du Code du commerce, l’éducation professionnelle avec une pédagogie nouvelle basée sur la méthode expérimentale et scientifique [5], les voies conduisant à la révolution sociale. Pour cela, la commission est confiée à des socialistes, fédéralistes, pour la plupart ouvriers et membres de l’Internationale, et dirigée par Fränkel. Le substantif, Industrie, dans l’intitulé de la commission montre que celle-ci prend en compte l’importance de l’industrie en tant que moteur de l’économie. La Commune donne aux questions économiques et sociales une place importante.

Affiche de la CommuneLa commission s’appuie sur des principes démocratiques exigeant que les citoyens soient appelés à régler eux-mêmes leurs intérêts, pour que les décrets soient l’expression des intérêts professionnels. Varlin précise : "c’est par l’organisation démocratique de la production et du travail que l’on parviendra à la réforme sociale". Une telle organisation implique : les producteurs choisissent les modes de fonctionnement ; ils se forment en corporations, l’effet d’échelle réduit les coûts et ouvre plus de débouchés ; les corporations se transforment en coopératives ou associations ouvrières de production, qui se fédèrent et mettent en œuvre la nouvelle organisation du travail.

C’est dans cette perspective révolutionnaire que se situe le décret du 16 avril 1871 concernant les ateliers abandonnés et devant être exploités par les coopératives des ouvriers qui y sont employés. Ce décret est l’œuvre maîtresse de la commission du Travail, Industrie et Echange, décret, à caractère socialiste, qui jette les prémices d’une transformation sociale, d’une réflexion politique touchant aux fondements de la société et à la refonte de l’appropriation des moyens de production. L’expérience reste à son stade initial, faute de temps, quelques dizaines d’ateliers sont confisquées. Avec des démarches voisines, sous la direction d’Elisabeth Dmitrieff, les Chambres syndicales et fédérales des travailleuses unies des branches : vêtement, blanchisserie... munitions organisent la production.

Elisabeth DmitrieffDepuis le début du XIXe siècle, apparaissent des déséquilibres économiques traduisant un écart entre le niveau de production et celui de la demande solvable. Leur multiplication, la persistance du chômage de masse posent problème. Les uns donnent aux crises des causes d’ordre naturel, les mauvaises récoltes sont la source du déséquilibre. J.-B. Say, maître de la doctrine libre-échangiste énonce que la demande des uns correspondra à l’offre des autres, les faits ne lui donnent pas raison. Les socialistes rendent le capitalisme responsable : les dissymétries sociales, dues à la propriété privée, empêchent une répartition équitable des biens et détruisent l’équilibre entre la consommation et la production, les pauvres n’ayant pas le pouvoir d’acheter ce qu’ils produisent, c’est là qu’apparaît la nature contradictoire du capitalisme. Devant l’enrayage des mécanismes économiques, l’homme se demande ce qu’il doit faire. N’y a-t-il pas d’autres voies que l’automatisme économique (libéralisme) opposée à celle de l’économie dirigée (dirigisme) ?

De longue date et depuis la reconnaissance des syndicats en 1884 et 1920, les ouvriers se groupent : soit en syndicats pour défendre leurs revendications, soit en coopératives de production en vue de se gérer eux-mêmes ; ils n’ont pas réussi dans cette voie. Les syndicats font naître une législation à caractère collectif, comme la convention collective du travail rendue obligatoire en 1936. Plus tard, les avancées syndicales permettent d’être informé des restructurations, des licenciements. En 1968, quelques velléités de participation aux choix de gestion voient le jour, mais sont découragées par les dirigeants. Aujourd’hui, les stratégies de gestion avec leurs retombées sur l’emploi restent sous la férule du capital. Le droit boursier l’emporte sur les droits des travailleurs. Le politique, face aux bouleversements de l’économie, ne propose plus de solutions innovantes. Le Medef (6) avance son projet de "rénovation sociale" néo-libéral, les travailleurs doivent accepter les réformes des retraites, des impôts, du service public, de l’assurance-chômage, de la réglementation du travail, de la Sécurité sociale.... le gouvernement met en œuvre.

Les bouleversements de l’économie impliquent des réformes différentes de celles obéissant à la dictature des marchés financiers. Les nouvelles technologies font surgir des besoins considérables d’emplois. La révolution informationnelle conduit à de nouvelles règles de maîtrise du marché du travail (rapports des hommes avec les moyens de travail). Le partage de la valeur ajoutée demeure une question fondamentale dans une perspective de transformation sociale. Aux critères de rentabilité financière proposons ceux concernant l’efficacité des capitaux. Il faut créer des systèmes démocratiques de pouvoir faisant émerger une nouvelle citoyenneté. N’y a-t-il pas lieu d’intervenir sur la stratégie des entreprises ? Et dans l’esprit de la Commune, bâtissons la démocratie sociale. [6]

Bientôt, nous commémorerons le 18 mars, nous appelons ceux qui veulent transformer la société en tenant compte des enseignements de la Commune à réfléchir aux actions à mener au moment : où la loi des 35 heures, qui a limité les licenciements et créé des emplois, est mise à mal ; où 600 000 allocataires vont être exclus du régime d’assurance-chômage… Certes, nous ne sommes plus en 1871 : usines, écoles, villes ont évolué, mais les idées, les principes, la dialectique restent d’actualité. Ce serait rendre un bel hommage à Léo Fränkel, décédé le 29 mars 1896, qui mentionne dans son testament : "La seule distinction que je demande c’est d’envelopper mon corps dans un drapeau rouge ; le drapeau du prolétariat international, pour l’émancipation duquel j’ai donné la meilleure part de ma vie, et pour laquelle j’ai toujours été prêt à la sacrifier".

B.Eslinger


[1Amis de la Commune : Léo Frankel "Le premier ministre du Travail du premier gouvernement ouvrier".

[2Rosa Luxemburg : Introduction à l’économie politique, Editions Anthropos 1970.

[3Ibarrola et Pasquarelli : Nouveau dictionnaire économique et social, Editions sociales.

[4Larousse : Grand Mémento Larousse Tome I, pages : 630 à 637.

[5Charles Rihs : La Commune de Paris, sa structure et ses doctrines, pages 133 et 134, Edition Seuil.

[6Amis de la Commune : Bulletin N° 19.


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