Les Montées au Mur

jeudi 5 avril 2012

En mai 1871, le cimetière du Père-Lachaise, situé au cœur du Paris populaire, sert de camp retranché à deux cents Fédérés. Suite à l’assaut des Versaillais, les survivants, ainsi que des prisonniers de Mazas, sont fusillés contre le mur Est du cimetière et, avec des milliers d’autres corps de Fédérés tombés dans les quartiers voisins, enterrés dans la fosse commune.

Dès la Toussaint 1871, le mouvement ouvrier étant décimé, ce ne sont d’abord que quelques mains anonymes qui viennent fleurir la fosse. Par la suite, les premiers rassemblements politiques se font sur certaines tombes, comme celle de Gustave Flourens à partir de 1876, mais pas encore auprès du Mur.

C’est le 23 mai 1880 qu’a lieu la première montée au Mur des Fédérés. Les journaux socialistes, comme L’Égalité de Guesde, ayant lancé un appel, un cortège se forme depuis la Bastille et monte au Mur, derrière deux couronnes mentionnant : «  L’Égalité, aux 24 000 fusillés de mai 1871  » et «  la Chambre fraternelle de Narbonne ». La police charge, détruit les couronnes, et s’interpose entre la fosse commune et les manifestants qui lancent des bouquets d’immortelles rouges par-dessus les policiers. La presse bourgeoise, y compris radicale, condamne et minimise la manifestation. Mais le 11 juillet 1880, la loi d’amnistie plénière est votée en faveur des condamnés de la Commune.

Dès 1882, le rassemblement et la parole sont autorisés au bord de la fosse, avec, l’année suivante, des drapeaux et des gerbes suspendues au Mur. Le cortège devient une tradition, avec des manifestations gérées par les anciens combattants de la Commune. Le relais est ainsi pris : la Commune n’est pas morte !

Cela n’exclut pas les affrontements avec la police qui se font plus nombreux avec l’arrivée de Lépine à la Préfecture de Police. Ce dernier impose, à partir de 1895, un fractionnement de l’entrée dans le cimetière par groupes de deux cents et interdit discours, chants et cris devant le Mur. Cela entraîne de sérieux accrochages en dehors des murs. La rigueur de ces mesures fait décroître le nombre des participants.

25 mai 1885. La manifestation au Père-Lachaise pour les obsèques de Cournet, ancien communard, est chargée par les gardiens de la paix et les gardes républicains.

Beaucoup y renoncent en réprobation à ces dispositions inacceptables. Jusqu’en 1905, les socialistes divisés se retrouvent pour honorer la mémoire de la Commune.

Puis, suite à la réunification, Jaurès appelle, en 1907, à être «  vraiment fidèle à la pensée des grands morts  ».

En 1908, le Comité du monument reprend vie et obtient gain de cause auprès de la République radicale fraîchement victorieuse aux plans national et local. Le Comité affecte les 1400 francs qu’il possède à deux monuments destinés aux cimetières du Montparnasse et du Père-Lachaise.

En mai 1908, c’est l’inauguration de la plaque de marbre, gravée « Aux morts de la Commune, 21-28 mai 187 » [1] et d’un monument à Eugène Pottier, dans la 95e division, avec libre accès1, drapeaux, discours, et même une tribune devant le Mur. Dix mille personnes participent à cet événement.

Cette manifestation intéresse les partis politiques qui s’en occupent, à partir de 1908 pour la toute récente SFIO des socialistes réunifiés et, après la Guerre de 14-18, pour le Parti Communiste Français. Le cortège tend à être plus ordonné, comme le 27 mai 1910, qui est un succès avec 30 000 manifestants et se déroule sans heurts.

Il est interdit en 1913 ; le Parti socialiste tient cependant à faire une démonstration de force et organise un grand meeting au Pré-Saint-Gervais qui rassemble 150 000 personnes.

Jean Jaures au Pré-Saint-Gervais en 1913

Jaurès y est un orateur très remarqué. Les discours commencent tous par un hommage aux Fédérés, et une couronne est déposée, au pied du Mur, par la direction du Parti socialiste. Pendant la guerre de 14-18, le rite est malgré tout perpétué avec le dépôt de quelques gerbes.

L’année 1936 retient tout particulièrement l’attention. En effet, le cortège suit de très près la victoire du Front populaire aux législatives. L’insigne officiel est « 1871-1936 » ; 600 000 personnes défilent pendant neuf heures de la Nation au cimetière. Léon Blum est présent dans le cortège ; on y annonce les victoires des premières grèves avec occupation. Des ouvriers en grève se rencontrent au Mur, parlant de leurs luttes ; et cette commémoration de la Commune favorise la grève générale.

600 000 personnes "montent" au Mur. Parmi elles, on peut reconnaître Maurice Thorez, Léon Blum et Marcel Cachin.

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, une des manifestations de la Résistance est d’aller fleurir le Père-Lachaise. Après guerre, en 1945 et en 1946, les montées au Mur sont d’une grande ampleur ; les résistants fusillés ravivent le souvenir des morts de 1871. Dans le dernier chapitre de son roman, La Montée au Mur, Hélène Parmelin décrit le cortège de 1945. On y lit toute l’émotion de cette première montée au Mur après la Libération. Dans le cimetière et les rues environnantes, les portraits des Résistants et des Communards se côtoient. Des déportés récemment rentrés sont présents : « Les déportés de la guerre fasciste marchaient vers le Mur des Fédérés ; Mauthausen, Buchenwald, Auschwitz firent la liaison avec les martyrisés de la Commune, les affamés des camps de Thiers, les tués du Père-Lachaise. » [2]

Les événements de 1968 réactivent, à leur façon, la mémoire de la Commune, et alors même qu’en mai 68, le Père-Lachaise est fermé, « les Amis de la Commune » négocient avec le personnel CGT en grève. En effet, le Mur des Fédérés, ayant toujours été fleuri, même sous l’occupation nazie, le serait aussi en mai 68. Le personnel du cimetière ouvre à la sauvette pour faire entrer une délégation avec Jacques Duclos au titre de président de l’Association, et Emmanuel Fleury, alors secrétaire général.

Depuis le début des années 60, l’« Association des Amis de la Commune de Paris-1871 » appelle ses adhérents à rejoindre le groupe de tête. Dans les années 70, elle reprend l’organisation de la manifestation dont le succès ne se dément pas ; les partis de gauche y sont conviés.

La banderole des Amis de la Commune se dirige vers le Mur.

La montée au Mur des Fédérés est un événement unique qui attire toujours une foule très diverse, motivée par des idéaux communs et une même envie d’agir, consciente de la nécessité de sa présence sur la voie ouverte par les Communards.

MICHÈLE CAMUS

Nous recommandons tout particulièrement la lecture du livre de Danielle Tartakowsky, Nous irons chanter sur vos tombes, Aubier, Collection historique, 1999.


[1En 1990, cette plaque, enlevée et remplacée par une nouvelle, a été apposée au siège des « Amis de la Commune de Paris-1871 » .

[2Hélène Parmelin, La Montée au Mur, Les Editeurs Français Réunis, 1950 ; prix Fénéon 1951.