Les amis communards de Rodin

vendredi 13 avril 2012

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Auguste Rodin par Félix Nadar, 1893

Rodin est issu d’un milieu de paysans normands émigrés à Paris à la faveur de l’expansion industrielle naissante. Le jeune Auguste, né en 1840 rue de l’Arbalète, passe son enfance dans le quartier St Marcel non loin des Gobelins où travaillent de nombreux artistes et déménage souvent tout en restant dans les faubourgs de la rive gauche. Myope, il s’entête à dessiner comme sa tante qui sert de modèle à un peintre à la mode, Drölling, et contre l’avis de son père devenu employé, puis commissaire à la Préfecture de police. Il fait ses premières études au quartier latin, à la « Petite École  », tenue par Lecocq de Boisbaudran, violemment opposé à l’Académie. Parmi les élèves, il y a aussi Jules Dalou, Edgar Degas, Alphonse Legros qui deviendra graveur et Arthur Barnouvin son ami.

Sa mauvaise vision l’oriente vers le modelage et, malgré le manque permanent d’argent, les artistes se retrouvent pour de longues discussions dans quelques cafés accueillants comme le café Guerbois. Ses compagnons d’atelier participent au Salon des refusés organisé par le pouvoir impérial pour justifier les choix de l’Académie.

La première oeuvre modelée du jeune Rodin est L’homme au nez cassé, buste d’un mendiant qu’il pouvait ne pas payer comme un modèle professionnel. Il se situe nettement dans ce côté réaliste de la génération de 1848 défendu par Daumier et Courbet.

En 1870, il est mobilisé comme caporal de réserve au 158e régiment de la Garde nationale, mais réformé pour mauvaise vision dès la signature de l’armistice. Employé chez le sculpteur Carrier-Belleuse depuis 1864, il rejoindra en mars 1871 à Bruxelles, traditionnelle terre d’accueil des artistes depuis David, au moment même où son ami Dalou s’engage dans la Commune.

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Buste de Jules Dalou par Rodin

Lorsque après l’amnistie des Communards, Dalou revient de Londres, le plaisir des retrouvailles, le sentiment d’avoir affaire à un héros, incitent Rodin à entreprendre en 1882 le buste de son camarade. Lors d’Entretiens sur l’Art réunis par Paul Gsell dans l’atelier de l’artiste une trentaine d’années plus tard, Rodin commente ainsi son oeuvre : «  C’est une tête fière et provocante, un cou maigre et tendineux d’enfant des faubourgs, une barbe broussailleuse d’artisan, un front crispé, des sourcils farouches d’ancien communard, un air fiévreux et rogue de démocrate irréductible.  »

Dalou n’a peut-être pas apprécié ou pas eu de quoi payer ce portrait car il resta dans l’atelier de l’artiste et se trouve de ce fait maintenant au musée Rodin.

A plusieurs reprises, Rodin parle aussi de son ami le journaliste Bazire. Or Edmond Bazire fut co-fondateur avec Prosper Lissagaray du journal L’Action qui militait pendant la Commune pour la collectivisation des moyens de production industriels et c’est cet ami qui présenta le sculpteur à Victor Hugo en vue de la réalisation de son buste. Alors qu’il y travaillait, Jules Dalou demanda à Rodin de le présenter à Victor Hugo. Ce qu’il fit volontiers pour cet ami et néanmoins rival, mais Hugo «  étant mort peu après, Dalou ne put faire son buste que d’après une empreinte prise sur le visage du défunt », raconte Rodin. Au fil du temps leur amitié se perdit, leur vision des choses continuant à évoluer différemment, ils ne se parlaient plus et Rodin, ambigu, déclare dans la même série d’entretiens : « Dalou était un grand artiste, et plusieurs de ses sculptures sont d’une superbe allure décorative qui les apparente avec les plus beaux groupes de notre dix-septième siècle. Il n’eût jamais produit que des chefs-d’œuvre s’il n’avait eu la faiblesse d’ambitionner une situation officielle. Il aspirait à devenir le Le Brun de notre République, et comme le chef d’orchestre de tous les artistes contemporains. Il est mort avant d’y parvenir. Si Dalou était toujours demeuré dans son atelier à poursuivre paisiblement son labeur, il aurait sans doute enfanté de telles merveilles que la beauté en aurait soudain éclaté à tous les yeux, et que le jugement universel lui aurait peut-être décerné cette royauté artistique à la conquête de laquelle il usa toute son habileté. Son ambition ne fut pourtant pas entièrement vaine, car son influence à l’Hôtel-de-Ville nous a valu l’un des plus augustes chef-d’œuvre de notre temps. C’est lui qui, malgré l’hostilité non déguisée des commissions administratives, fit commander à Puvis de Chavannes la décoration de l’escalier du préfet ».

Il y a indéniablement, au-delà du réalisme commun aux deux artistes, des différences esthétiques et plus probablement encore politiques.

C’est aussi par l’intermédiaire de Bazire, secrétaire de La Marseillaise, puis de L’Intransigeant que Rodin entra en relation avec Henri Rochefort qui était le directeur de son journal. Avec lui, pas de rivalité d’artiste. Rodin ne tarit pas d’éloges : « C’était un enchantement de l’entendre tant il avait de verve joyeuse, mais il ne pouvait rester immobile un seul instant. Il me reprochait plaisamment ma conscience professionnelle. Il disait en riant que je passais tour à tour une séance à ajouter une boulette de glaise et une autre à la retirer  ».

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Buste d’Henri Rochefort par Rodin

Alors que Paul Gsell et Rodin se trouvent devant le buste d’Henri Rochefort, l’artiste cache d’une main sa coiffure en toupet et de l’autre sa barbiche, et demande : « — Quelle impression vous produit-il ainsi ? — On dirait un empereur romain. — C’est précisément ce que je voulais vous faire dire. Jamais je n’ai retrouvé le type latin classique aussi pur que chez Rochefort  ».

Alors que l’histoire de l’art n’ignore presque plus rien concernant les oeuvres et les biographies des plus grands artistes du XIXe siècle, il reste à mettre en lumière les amitiés et surtout les débats qui ne sont pas qu’esthétiques dans le milieu artistique. Qui se souvient que le brave père Tanguy, marchand de couleurs à Paris, qui faisait crédit aux artistes démunis était un ancien communard ? Les fulgurantes avancées théoriques de la Fédération des Artistes ont déchaîné l’imaginaire et l’audace qui ont permis l’invention artistique sur plusieurs générations.

EUGÉNIE DUBREUIL