Les aspects militaires de la Commune par le colonel Rol-Tanguy

jeudi 8 mars 2012

En tout temps comme en tout lieu, nos « Café du Commerce » n’ont jamais manqué de stratèges. Ah ! les brillants Etats-majors. En deux coups de cuiller à pot, tout était résolu. C’est évident ! C’était ça qu’il fallait faire ! Ah ! S’ils avaient été là, au bon moment, la face du monde aurait changé et le nez de Cléopâtre se serait retroussé.

La Commune n’y a pas échappé. Dès sa fin et encore de nos jours, cela continue. Certes, des recherches permettent d’expliquer et de mieux comprendre les raisons de succès et d’échecs de la Commune ainsi que le comportement des hommes et des femmes, des incompréhensions qui, encore aujourd’hui, posent problème.

Rol Tanguy, membre du Comité d’Honneur de notre Association, avait écrit un article en 1975 dans le N°1 de la revue La Commune. Il nous a paru opportun de le publier à nouveau, non seulement en hommage, mais aussi pour voir comment, en tant qu’homme, autant qu’en patriote militant, il sut pour sa part, de façon digne et mémorable, en tirer des enseignements pour la Libération de Paris La discussion reste ouverte et ce n’est jamais nous qui nous en plaindrons, hormis lorsque l’on insulte la Commune.

Robert Goupil

Les aspects militaires de la commune par le Colonel Rol-Tanguy

Le 2 septembre 1870, la défaite de Sedan jeta bas le second Empire et fit de Napoléon III un prisonnier. Mais la France n’était pas encore battue.

La crainte – pour les cercles dirigeants français, crainte d’avoir à rendre des comptes à un peuple indigné, dont les ressources profondes étaient intactes et, pour Bismarck, crainte de perdre le butin, d’être submergé par la levée en masse -, tel fut le ciment d’une inavouable alliance, du complot de classe international contre le peuple français.

* La défection nationale des milieux dirigeants

La haute armée, après le désastre de Sedan, ne pense qu’à capituler, à maintenir l’ordre, voire à rétablir l’Empire.

Sedan a mis à nu les tares des généraux de l’armée de métier. Ils « dirigent » les opérations, sans les organiser réellement, ni les coordonner. Ils subissent plus ou moins passivement la loi de l’adversaire. Contraints de se battre encore après le 4 septembre, ils ne veulent pas vaincre. Le soldat, lui, est endurant et discipliné. Il s’est fait tuer bravement comme à Saint-Privat, Gravelotte, Reichshoffen. Bref, on a pu dire de l’armée du second Empire : « Des lions conduits par des ânes ».

Alors que, sous l’impulsion de Gambetta, l’amalgame se réalise, dans l’action des armées de la Loire, de l’Est et du Nord, entre les troupes régulières, les mobiles et les corps de francs-tireurs, ni le gouvernement ni les généraux dans leur majorité ne veulent d’un renversement de la situation, car leur pouvoir et leurs plans seraient mis en péril. Il faut donc, d’abord, faire battre ces forces nouvelles.

Si la capitale est investie progressivement à partir du 16 septembre 1870, l’encerclement est relatif, et il ne dépassera pas trois cents hommes au kilomètre. Il est donc possible de percer et de briser l’étau.

A condition de concevoir et de réaliser un plan d’ensemble combinant les efforts offensifs et les essais de diversion des armées de province avec les actions de Paris, l’intervention des corps de francs-tireurs (cinquante mille hommes) avec celle des armées. Garibaldi rassemblera par exemple dans ses Eclaireurs jusqu’à size mille hommes, venus d’Alsace, du Sud-Est de la France et d’Italie.

Par incapacité et par calcul, le gouvernement présidé par Trochu refuse à la fois l’amalgame et l’action d’ensemble. Quant à Thiers, sa tournée européenne terminée, il contrecarre les efforts de Gambetta et la liberté d’action des généraux qui veulent se battre, comme Chanzy et Faidherbe.

Paris se prépare à la lutte, n’accepte pas la défaite. Il fabrique canons et munitions. On y dispose de cinq cent quarante mille fusils, dont deux cent mille chassepots – c’était le meilleur fusil du temps – et de deux mille six cents canons ; il sera d’ailleurs fabriqué deux cent trente autres pièces durant le siège. Cinq cent mille hommes sont mobilisés dans Paris et pour ses défenses extérieures, forts et redoutes, contre cent quatre-vingt mille Allemands, qui s’enterrent sur leurs positions et commencent à se démoraliser, à regarder avec nostalgie vers leur pays.

Trochu va ou bien laisser ces forces parisiennes, sciemment, dans l’inaction, en particulier la Garde nationale, ou bien les faire battre en détail jusqu’à l’armistice. Au lieu d’amalgamer les troupes d’origine diverse, il maintient trois formations distinctes : l’armée active, les mobiles et les civils armés, c’est-à-dire la Garde nationale sédentaire.

Cette dernière – hommes et cadres – sera laissée sans instruction militaire ; la masse des gardes nationaux ne sera pas aguerrie ; autant d’aspects négatifs, que l’initiative et l’esprit de sacrifice ne parviendront pas à surmonter lorsque la Commune aura à livrer combat contre les versaillais.

* La Garde nationale

La résistance s’organise cependant. Le 24 février, la Garde nationale, allégée de ses francs-fileurs bourgeois [1], se structure en une armée démocratique. C’était, dit Lissagaray, « le Paris viril tout entier ».

Les 25 et 26 février, l’armée fraternise avec la Garde nationale. Le général Vinoy s’en inquiète, mais il n’y peut rien. Les canons du Ranelagh, de la place Wagram sont conduits à bras dans les quartiers ouvriers : Montmartre, Ménilmontant, La Bastille.

Le 10 mars, Paris est décapitalisée. Un général de gendarmerie, Valentin, est nommé préfet de police. Face à ces provocations délibérées, la Garde nationale, aux ordres de son Comité central, prend progressivement possession de Paris.

Le 15 mars, le Comité central de la Garde nationale est définitivement constitué. C’est lui qui va diriger l’action contre l’agression versaillaise du 18 mars. Ce jour-là, placé devant le choix tragique : capituler à son tour ou se battre, Paris a choisi le combat.

Le Comité central apparaît comme l’inspirateur et l’organisateur de la résistance, de l’initiative révolutionnaire des masses. Le plus souvent individuellement, ses membres vont décider vite ; d’abord rassembler les bataillons sous la protection de l’effervescence populaire, qui paralyse les troupes ou les fait passer du côté du peuple ; élever des barricades ; s’emparer des points vitaux.

* La Commune sur la défensive

Le Comité central a su briser l’assaut, mais il va se mettre sur la défensive, oubliant le conseil de Marx, vieux de près de vingt ans : « … La défensive est la mort de tout soulèvement armé, il est perdu avant de s’être mesuré avec ses ennemis. »

Le Comité central croit l’armée gagnée ou neutralisée. Il attend, délibère, alors que Thiers peut encore faire jouer les ressorts de l’obéissance, à condition d’avoir quelque répit.

Le Comité central laisse partir l’armée qui, pourtant, échappait, tant qu’elle était au contact de la population, à l’emprise de ses chefs. En refusant de marcher sur Versailles, et en fait d’occuper le fort du Mont-Valérien ; en levant l’état de siège et en appelant aux élections « alors qu’ayant la force des fusils, ils auraient dû s’en contenter jusqu’à la victoire complète », [2]le Comité central donne à Thiers le répit qui va lui permettre de réorganiser l’armée de Versailles avec l’aide de Bismarck.

Le 21 mars, Thiers a déjà rassemblé plus de quinze régiments à Versailles. Bismarck, on l’a déjà rappelé ici, lui permettra de réunir cent soixante-dix mille hommes contre la Commune.

* Pas de Direction stratégique

A l’inverse de Thiers, qui garde en main, activement, la Direction militaire, le Comité central, puis la Commune vont s’en remettre aux militaires pour réorganiser la Garde nationale et la défense de Paris. Ce sera la source de sanglants déboires et de rivalités qui affaibliront mortellement la Commune.

Rappelons d’un mot les sorties mal organisées, « piégées » par les versaillais, transformées en paniques, d’autant plus démoralisantes qu’elles rappelaient le souvenir cuisant de celles du siège…

On ne peut douter du dévouement et de l’esprit de sacrifice de Flourens, Eudes, Duval, La Cécilia et Brunel. Ces derniers, anciens officiers, sont alors, avec Dombrowski et Wroblewski, les meilleurs tacticiens de l’armée de la Commune. Ils le prouveront au commandement de différents secteurs, extra-muros et intra-muros, comme se révéleront en tant que chefs militaires les Lisbonne et Ranvier.

Quant à l’organisation générale de la défense et à la stratégie confiées à Lullier, mais surtout à Cluseret et à Rossel, elles seront inopérantes. Paris sera attaquée le 21 mai sans défenses organisées. La ville immense, qui aurait pu être un gigantesque traquenard pour les versaillais, devra improviser un combat désespéré.

De caractère et de formation différents, Cluseret et Rossel avaient en fait le même comportement étroitement militaire et la tendance inquiétante à s’affranchir de la tutelle politique, tendance fanfaronne chez Cluseret, froide et raisonnée chez Rossel. Quel que soit le jugement porté sur ces hommes, le fait demeure qu’ils n’ont pas été capables de comprendre la Commune et, partant de là, d’en organiser et diriger l’effort de guerre.

Seule une forte direction politique, responsable de la défense en dernier ressort, qui, tout en ayant une certaine connaissance des problèmes militaires, aurait utilisé Cluseret et Rossel en tant que spécialistes, aurait donné à la Commune l’état-major qui lui a manqué. Voilà ce qui reste comme un enseignement fondamental de l’expérience militaire de la Commune, venant après celle de la grande Révolution française.

La conception « stratégique » de Cluzeret, exposée par lui-même le 4 avril 1871, suffirait à le condamner : « Notre position est celle de gens qui attendent qu’on vienne les attaquer. » Le 23 avril, il demande à la Commune … « les pleins pouvoirs ».

Pour « juger » Rossel, André Zeller [3]se propose ; c’est un militaire qui note un militaire, pour lequel il a d’ailleurs de la sympathie : « Rossel… est meilleur penseur que meneur d’hommes. Il impressionne plus qu’il ne convainc. Avide d’organiser, de construire, il lui faut un cadre d’autorité, de pouvoir absolu, il a des impatiences de représentant aux armées. » « Rossel, a dit Lissagaray, n’entendait rien à l’âme de Paris. Jusqu’au bout, il reste lové dans ses principes. »

En bref, Cluseret et Rossel ont buté sur leur méconnaissance profonde de la Commune, de ses forces bouillonnantes, indisciplinées certes, mais aussi dotées de cette souplesse d’initiative, de cette faculté de sacrifice exaltées par Karl Marx le 12 avril.

Ces qualité foncières du peuple de Paris avaient été comprises par La Cécilia, par Brunel, officiers tous deux comme Rossel. Et pourtant, les épreuves n’avaient pas été épargnées à Brunel : emprisonné par Trochu, libéré par la Garde nationale, emprisonné encore par la Commune le 15 mai pour avoir rudement protesté contre l’incurie militaire, libéré par Delescluze le jour de l’entrée des versaillais dans Paris. Brunel, chef modeste et valeureux, sera encore un des meilleurs organisateurs des derniers combats, qu’il ne quittera que grièvement blessé.

* La Semaine sanglante

Revenons à la situation militaire.
Sans rencontrer de résistances sérieuses, marquant temporairement le pas devant les coups de boutoir des Dombrowski, Wroblewski, La Cécilia, Lisbonne et Brunel, Mac-Mahon fait avancer les travaux de siège, démanteler les forts d’Issy et de Vanves, couper les communications parisiennes avec le Sud, enfin bombarder Paris et particulièrement les défenses du Point-du-Jour choisi pour faire la brèche. La trahison fait le reste, d’autant plus facilement qu’elle avait, en quelque sorte, droit de citer dans Paris. La « cinquième colonne » était à l’œuvre, avec ses brassards tout prêts, insolente déjà, semant à profusion l’or de la Banque de France, narguant la Commune, faisant exploser les poudrières.

Le 21 mai au soir, l’armée versaillaise pénétrait dans Paris sans tirer un coup de feu, ni recevoir un seul obus. Elle pouvait d’un trait s’emparer des deux tiers de Paris, du centre, éviter le massacre. Mais le plan Thiers-Mac-Mahon exigeait une reconquête méthodique de Paris et le massacre des communards, tout en tenant en main la troupe afin d’éviter le contact avec la population, sinon par le feu des fusils, du canon et des incendies.

L’affiche de Delescluze va d’autre part désorganiser la défense : « Assez de militarisme… Place au peuple, aux combattants aux bras nus… Le peuple ne connaît rien aux manœuvres savantes… » Lissagaray traduit : « Des centaines d’hommes restent inactifs… Au lieu de deux cents barricades stratégiques faciles à défendre, on en sema des centaines impossibles à garnir. »

Le 26 mai, la Commune n’a plus que trois ou quatre mille combattants pour faire face aux cinq corps d’armée de Mac-Mahon. Les Prussiens ont facilité le mouvement d’encerclement par le nord de Paris. Ils forment un cordon infranchissable de la Marne à Montreuil.

Mais ici, il faut, avec Engels, rendre « hommage au corps d’armée saxon », qui laissa passer bien des communards traqués ». On peut voir là un des résultats de ces meetings ouvriers en Allemagne qui, depuis juillet 1870, sous l’impulsion de l’Internationale, appelaient à soutenir les ouvriers français en lutte.

La défense improvisée de Paris reste à jamais la gloire des communards. Chacune des barricades – parfois tenues par des femmes – obligeait les Versaillais à tourner les réduits défensifs, à les démolir d’abord à coups de canon.

Dans cette héroïque défense, Dombrowski se fera tuer, au service de la Commune. La place de la Concorde, retranchée avait tenu deux jours avec Brunel, ainsi que la Butte-aux-Cailles avec Wroblewski. La place de la République et le boulevard Voltaire, trois jours et demi avec, encore, Brunel ; La Villette, trois jours, avec Ranvier.

Les Communards avaient fait payer cher aux Versaillais la conquête de Paris : 5 généraux tués et 10 blessés, 78 officiers tués et 420 blessés, 794 hommes de troupe tués et plus de 6000 blessés.

Carte blanche est donnée par Thiers à Mac-Mahon pour fusiller. L’effroyable hécatombe est connue.

* Cinq enseignements principaux

Quels sont, esquissés à grands traits, les enseignements de la brève expérience militaire de la Commune de Paris, du cas concret qu’elle présente ?

Premièrement, la nécessité d’une organisation de forces structurées, instruites, capables d’être rassemblées et engagées rapidement. Or, l’organisation de la Garde nationale liée au découpage administratif, son inaction relative, et partant de là ses échecs mêmes ont constitué autant d’obstacles à sa transformation en une force de combat souple et puissante. Le gaspillage de ses forces, laissées à l’état brut, sans entraînement ni aguerrissement, prive la Garde nationale, dans sa masse, de toute valeur militaire réelle. Il faut voir là le caractère négatif des influences anarchistes et proudhoniennes.

Deuxièmement, la nécessité d’une véritable discipline, librement consentie et strictement respectée, puisant sa force et sa constance dans le sens civique, l’esprit d’initiative et de sacrifice des masses, et dans l’exemple des chefs, dans leur sens du commandement. Duval et Brunel, pour ne citer qu’eux, renforceront une telle discipline dans leurs bataillons. Ce ne fut pas le cas pour l’ensemble de la Garde nationale.

Troisièmement, la nécessité de former des cadres nouveaux surgis du peuple parallèlement à l’utilisation judicieuse des spécialistes militaires. Les premiers se forment dans l’action, dans l’exercice du commandement, mais aussi auprès et avec l’aide des cadres militaires confirmés.

Quatrièmement, la nécessité de gagner l’armée, de ne laisser échapper aucune possibilité de réaliser, aussi vite et aussi complètement que possible, l’union de l’armée et du peuple.

Cinquièmement, nous savons que le Comité central et la Commune de Paris se sont pratiquement dessaisis de la direction militaire entre les mains de militaires professionnels. De là découle l’enseignement essentiel – déjà magistralement donné par la grande Révolution française – c’est-à-dire la nécessité d’une direction politique ferme, ayant une certaine connaissance des problèmes militaires, direction capable d’orienter et de contrôler le commandement militaire, en sachant lui laisser toute sa part d’initiative et de décision propres.


[1Fuyards

[2Lepelletier : Histoire de la Commune

[3André Zeller : Les Hommes de la Commune


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