Les comités secrets de 1870-71

vendredi 13 avril 2012

Le 6 avril, les députés ont voté, à l’unanimité, la levée du secret sur les comptes rendus des « comités secrets  » pendant la guerre de 1870 et au début de la Commune, découverts récemment dans les sous-sols de l’Assemblée nationale, où ils avaient été oubliés depuis 140 ans.

Les 777 feuillets des compte rendus des comités secrets de 1870-71 seront « transcrits, présentés, annotés et contextualisés  » par Eric Bonhomme, historien de la IIIe République, dans un livre qui sera publié ennovembre prochain [1], a annoncé le président de l’Assemblée, Bernard Accoyer. La découverte de ces comptes rendus est due à la curiosité d’un fonctionnaire du service de la bibliothèque et des archives, qui, alors qu’il parcourait de vieux inventaires en 2009, se demanda à quoi pouvaient correspondre ces « comités secrets », ignorés même des historiens [2]. Il ne tardera pas à trouver la réponse dans un coffre-fort des sous-sols du Palais-Bourbon, qui renfermait quatre épaisses enveloppes jaunies par le temps dont les cachets de cire rouge avaient sauté. On suppose qu’elles ont été ouvertes pendant l’Occupation, lorsque les archives parlementaires ont été transférées à Châtel-Guyon, près de Vichy.

Trois de ces comités secrets se sont réunis les 13, 25 et 26 août 1870, dans l’hémicycle du Palais-Bourbon, où était installé le Corps législatif impérial. Ils se déroulent un mois après la déclaration de guerre à la Prusse (19 juillet). L’opposition républicaine modérée, dénonce les revers militaires subis par Napoléon III. Jules Ferry supplie le ministre de l’Intérieur « de presser l’armement de la Garde nationale  ». Le député de Paris s’étonne que sur les 18 000 volontaires que compte le XIe arrondissement, le gouvernement ne veuille en armer que 2 500.

Clemenceau : “Vous serez responsables de ce qui va suivre !”

Mais tout le monde sait que le régime impérial craint de distribuer des fusils dans les faubourgs. C’est «  la partie la plus énergique de la population  », plaide Jules Ferry, qui déplore des « préoccupations politiques déplorables ». Son collègue, Adolphe Crémieux, partage cet avis : «  C’est vrai ! Qu’on ne nie pas la lumière du jour ! Nous sommes en comité secret. Nous pouvons tout nous dire.  » Le quatrième et dernier comité a lieu sept mois plus tard. Entre temps, la France a connu de multiples bouleversements. La République a été proclamée le 4 septembre 1870, Bazaine a capitulé à Metz le 27 octobre, l’armistice avec les Prussiens a été signé le 28 janvier 1871 et les élections du 8 février ont vu le triomphe d’une droite monarchiste et rurale, pressée d’en découdre avec le peuple de Paris. La Chambre des députés compte 360 monarchistes, une quinzaine de bonapartistes, contre 150 républicains, dont une quarantaine de radicaux. C’est dans ce nouveau contexte que, déménagée en catastrophe à Versailles sur l’ordre de Thiers, l’Assemblée tient un nouveau comité secret. Nous sommes le 22 mars, quatre jours après le début de l’insurrection et une semaine avant la proclamation de la Commune à l’Hôtel de Ville. Quelques élus républicains modérés, semblent encore croire à une « troisième voie », comme en témoignent les fameux comptes rendus.
Ils plaident pour de nouvelles élections, contre l’avis de Jules Grévy, président de l’Assemblée.

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Georges Clémenceau

Un jeune député du parti républicain, Georges Clemenceau, maire de Montmartre et ami de Louise Michel, se distingue par sa clairvoyance. Il semble entrevoir les conséquences de l’intransigeance et de ses amis. Clemenceau met en garde les défenseurs de l’ordre : «  Vous serez responsables de ce qui va suivre !  » Une déclaration qui sonne aujourd’hui comme un avertissement aux futurs massacreurs de la Commune. Dans la marge du compte rendu, on peut lire cette annotation : « Vives réclamations. La séance est levée à 2 heures du matin, le jeudi 23 mars.  »

JOHN SUTTON

Précisions utiles de René Bidouze sur les comités secrets de 1870-1871

Dans l’article ci-dessus consacré aux « comités secrets » de la guerre de 1870 et de la Commune de Paris, il est indiqué que les commentaires de presse n’ont pas fait état de certaines précisions : non seulement les documents que l’on découvre aujourd’hui n’ont jamais été perdus et figuraient — comme le président de l’Assemblée l’a indiqué — dans les inventaires de l’Assemblée nationale, mais ils sont explicitement mentionnés dans le Guide des sources de la Commune de Paris et du mouvement communaliste (1864-1871.)

C’est une lacune de l’information que d’aucuns estimeront peut-être anecdotique, mais que j’ai personnellement de bonnes raisons de considérer autrement.

Après avoir consacré plusieurs ouvrages à la Commune de Paris, j’ai pris l’initiative de la création en 2001 d’une «  équipe scientifique  » au sein de l’association des Amis de la Commune pour l’élaboration de ce guide qui sera réalisé avec le concours de la direction des Archives de France et le soutien de la Ville de Paris et publié en septembre 2007 à la Documentation française.

Pour parvenir à ce résultat, il a fallu vaincre une incroyable accumulation d’obstacles de toutes sortes. Je regrette qu’il soit encore nécessaire aujourd’hui d’informer les analystes et commentateurs de son existence.

La reproduction ci-après des extraits du Guide qui mentionnent les comités secrets est une occasion de rappeler que ce gros volume de 736 pages (qui couvre une période d’une quinzaine d’années encadrant les 72 jours de la Commune) analyse et présente de façon quasi-exhaustive les fonds d’archives conservés dans les bibliothèques, musées, institutions et services d’archives publics et privés de Paris et de la région Ile-de-France. Il a l’originalité d’être accompagné de la mise en ligne sur le site internet commune1871.org des bases de données relatives aux dossiers individuels de communards référencés au Département de l’armée de terre du Service de la Défense, aux Archives nationales et à la Préfecture de police.

Faut-il s’étonner que Bertrand Delanoë, maire de Paris, après avoir indiqué dans la préface qu’il est «  le résultat d’un long travail et d’une véritable aventure », ait estimé qu’il est «  une oeuvre de science qui offre aux historiens un outil de travail exemplaire » et que Martine de Boisdeffre, directrice des Archives de France, ait salué dans l’avant-propos : «  le fruit d’un travail de très grande envergure  » ?

Extraits concernant les « comités secrets »

X/5 — Comité secret du 12 mars 1968 sous la présidence du baron Jérôme David. Examen d’une demande de poursuites judiciaires contre Le Figaro. Page 179 (…)

XII/1 — Comité secret (originaux des comptes rendus sténographiques) : comité secret du 13 août 1870 – organisation de la défense nationale – 2 enveloppes contenant feuillets (compte rendu incomplet) ; comité secret du 13 août 1870 pour la discussion d’initiative, sur la proposition de MM. J. Favre, Gambetta et autres députés relative à la nomination d’un comité exécutif de défense choisi dans le sein du Corps législatif (compte rendu in extenso) ; comité secret formé le 25 août sur la demande de M. Gambetta pour l’examen de la situation militaire (compte rendu in extenso) ; comité secret formé le 26 août 1870 pour entendre les observations de M. Jules Ferry sur l’armement de la population de Paris (compte rendu in extenso). Page 179 (…)

XV/3 — Comité secret du 22 mars 1871 (Commune) compte rendu du comité secret sur les « événements qui ensanglantent la capitale depuis le 18 mars 1871 à la suite de l’installation des canons dans Paris et le départ du gouvernement pour Versailles » (Annales p. 54) ; épreuves sténographiques ; procès verbal original analytique original de la séance. Page 180

René Bidouze


[1Éditions Perrin.

[2Depuis 1940, il n’y a plus eu de comités secrets à l’Assemblée. Toutes les séances de la IVe et de la Ve République ont été publiques et ont fait l’objet d’un compte rendu imprimé. Ceux des huit comités secrets qui se sont tenus pendant la Première Guerre mondiale ont été publiés


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