Les mitrailleuses pendant la Commune
Une arme révolutionnaire ?
Première partie : les origines

mercredi 4 décembre 2013

Étudier le rôle des mitrailleuses pendant la Commune de Paris peut d’emblée paraître incongru.
La chanson ne dit-elle pas à propos du drapeau rouge, emblème de la Commune : « A tous les peuples de la terre, porte la paix et le bonheur  » ? Ce serait oublier que si les communeux dénonçaient le militarisme et les armées permanentes, ils n’en étaient pas pour autant non-violents. A leurs yeux, la mise en place de mesures de transformation sociale et la conduite de la guerre contre Versailles n’étaient nullement exclusives l’une de l’autre. Puisque l’antagonisme politique débouchait sur une confrontation armée, il fallait assurer le succès de son camp. La question de l’armement notamment, loin d’être considérée comme secondaire, devint alors une préoccupation centrale. En outre, parce qu’ils étaient largement des « manuels », les fédérés vouèrent à leurs armes le même attachement qu’à un outil de travail. On en a de multiples témoignages.

Dans l’histoire de l’armement et la manière d’utiliser le matériel de guerre, la Commune ne s’inscrit donc pas comme une parenthèse vide, par désintérêt ou idéalisme. C’est le cas en ce qui concerne les mitrailleuses.

LES ORIGINES.

Pour mieux comprendre l’emploi des mitrailleuses sous la Commune, il faut d’abord remarquer que l’apparition de celles-ci, dans les années 1860, est liée à l’histoire de l’artillerie. Il convient donc de rappeler à grands traits l’évolution de cette dernière.

On s’était rendu compte très tôt que les projectiles pleins (boulets en pierre, puis en fonte) n’étaient efficaces qu’à leur unique point d’impact ; ils l’étaient donc essentiellement contre les fortifications et très peu contre les hommes, même à découvert. D’où les recherches entreprises pour multiplier les projectiles au cours d’un seul tir : on a alors l’idée dans un premier temps de remplacer le boulet par des morceaux de ferraille que la charge explosive propulse hors du canon et qui se dispersent à la sortie de celui-ci (on parlera alors de « charger à mitraille » un canon). A partir de 1670, on diminue l’imprécision du tir en plaçant des balles ou des galettes de fonte, appelées parfois « biscaïens  », non plus directement dans le canon, mais dans une enveloppe légère qui se déchire seulement à la sortie de celui-ci : ce sont les «  boîtes à mitraille  », encore utilisées au temps de la Commune.

LE XIXe.

Au milieu du XIXe siècle, l’artillerie connaît de nouveaux perfectionnements avec l’obus explosif, d’abord sphérique puis cylindrique avec une pointe ogivale, dont le chargement dans le canon se fait désormais par la culasse (à l’arrière) et non plus par la bouche (à l’avant). Ces obus sont soit pleins, soit creux. Les obus pleins sont utilisés principalement contre les fortifications, les obus creux surtout contre les hommes. Ces obus creux contiennent des balles sphériques qui se dispersent non pas à la sortie de la pièce, comme dans le cas des boîtes à mitraille, mais seulement à l’explosion au moment de l’impact. On les appelle « obus à balles  » ou «  à mitraille » ou encore «  shrapnels », du nom d’un de leurs inventeurs.
On accroît dans le même temps la portée et la précision des tirs au moyen de rainures hélicoïdales sur la face interne des tubes. On donne à ces nouvelles pièces l’appellation de « canons rayés », par opposition aux « canons lisses  ». Il faut remarquer qu’au moment de la Commune, les boîtes à mitraille continuent à coexister avec les obus à balles, de même que les canons lisses avec les canons rayés.

Mais le milieu du XIXe siècle voit aussi apparaître dans plusieurs pays, principalement les pays anglo-saxons, la Belgique et la France, une autre direction de recherche qui va être à l’origine de la mitrailleuse. Plutôt que de se focaliser sur le perfectionnement des canons et de leurs munitions, on étudie le moyen d’envoyer à partir d’une même pièce des projectiles beaucoup plus petits mais qui se succèdent à très grande cadence. Le développement de la nouvelle arme est facilité par la mise au point de la douille métallique (1860).

Ce principe général va donner lieu dans son application à deux « écoles » : l’école américaine et l’école belge et française. L’école américaine est représentée essentiellement par les frères Gatling. Leur mitrailleuse, mise au point de 1861 à 1865, est constituée de 6 ou 10 tubes accolés qui tournent ensemble, en boucle, autour d’une culasse fixe. Chaque tube reçoit à tour de rôle une cartouche à partir d’un chargeur, fixe également. Une fois le coup parti, chaque tube est réapprovisionné à son tour automatiquement, puisque l’ensemble des tubes continue de tourner. Le tout est actionné généralement au moyen d’une manivelle.
La mitrailleuse Gatling va être utilisée pendant la guerre de Sécession, lors de certaines expéditions coloniales anglaises, au cours de conflits en Amérique latine, semblet-il, mais aussi pendant la guerre franco-allemande, puis la Commune.

L’ÉCOLE FRANÇAISE.

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Canon mitrailleuse 1866 Reffye

Les mitrailleuses de l’école belge et française sont également constituées de tubes accolés. Mais ici ils sont fixes et approvisionnés tous en même temps à partir d’un bloc métallique amovible où sont disposées les cartouches de telle sorte que chacune soit placée en face d’un tube et puisse être insérée dans celui-ci. Tout à l’arrière, une grande vis avec une manivelle permet de mettre le bloc-chargeur au contact de l’extrémité des tubes. Une «  vis de déclenchement » placée sur le côté permet de provoquer successivement le tir de chaque cartouche par percussion. Un prototype est mis au point en Belgique dès 1851 par le capitaine Fafschamps, mais ce sont deux industriels de ce pays, Montigny et Christophe, qui réalisent le premier modèle opérationnel en 1863.

Napoléon III, qui avait une formation d’artilleur et était curieux des innovations techniques, s’intéresse dès le début à cette nouvelle arme. C’est le capitaine Verchère de Reffye, d’abord officier d’ordonnance de l’empereur, qui va mettre au point en secret au camp de Satory, de 1863 à 1866, le principal modèle français (il y en aura d’autres en province), appelé alors « canon à balles ». Celui-ci s’inspire largement au début de la mitrailleuse belge. Il est composé de vingt-cinq tubes rayés en acier de calibre 13 mm, eux-mêmes englobés dans un autre tube, en bronze, de plus grand diamètre. Celui ci était monté sur un affût de canon muni de grandes roues comme les pièces d’artillerie. D’où la confusion fréquente avec les canons classiques [1]. Sur les gravures et les photographies prises pendant la Commune, on peut reconnaître les mitrailleuses à quelques indices : elles sont plus courtes que les canons, ce qui leur donne un aspect plus « trapu » ; leur extrémité avant est percée de trous correspondant aux tubes qui les composent ; certaines comportent de grandes plaques d’acier perpendiculaires (les « boucliers », pour protéger les servants), d’où leur nom à l’époque de «  mitrailleuses blindées » ; sur celles qui arment les barricades, enfin, on peut souvent distinguer la grande manivelle placée tout à l’arrière, dont sont dénués les canons.

Le canon à balles, adopté en 1867, est fabriqué à l’atelier de Meudon, en banlieue parisienne, et, au moment de la guerre franco-allemande, en province, notamment à Nantes et au Creusot. Le financement est assuré au début par les fonds secrets de l’empereur, les crédits militaires étant largement entamés par la fabrication en série du fusil Chassepot.


Au moment des essais, le canon à balles est apprécié pour sa précision, au moins jusqu’à 1 000 m, sa quasi-absence de recul (en raison de son poids, 1485kg avec l’affût) et sa facilité d’emploi. On regrette par contre la quasi-impossibilité de réaliser un effet de balayage pendant le tir ainsi qu’une cadence de tir (125 coups/minute au maximum) inférieure à la mitrailleuse Gatling, partiellement automatisée grâce à son système à barillet.

Mais c’est surtout une doctrine d’emploi déficiente, plus que ses défauts de conception, qui
va pénaliser l’utilisation du canon à balles. Il était considéré – ainsi que son nom l’indique –
comme une pièce d’artillerie, non une arme d’infanterie. A ce titre, il était destiné à combler le vide entre 500m (la portée des boîtes à mitraille) et 1200m (la portée minimale des shrapnels). Il était lui-même hors d’atteinte du fusil allemand Dreyse qui tirait à 600m. On escomptait en particulier qu’il pourrait causer des dommages parmi les servants des canons prussiens, supérieurs à ceux de l’artillerie française.

A la déclaration de guerre, 168 canons à balles, groupés en batteries de 6 pièces, sont disponibles pour le service en campagne. Leur utilisation au sein de l’artillerie, apporte surtout des déconvenues : ils sont surclassés par les canons prussiens qui tirent plus loin. En outre, quand il capitule à Metz (27 octobre 1871), Bazaine va livrer 12 batteries à l’adversaire. Pourtant, lorsque dérogeant à la règle, les canons à balles sont utilisés contre l’infanterie ou la cavalerie, ils provoquent de véritables hécatombes. C’est le cas par exemple à la bataille de Saint-Privat, pourtant défaite française (18 août), où la Garde prussienne est décimée par le tir des canons à balles. Mais à la chute de l’Empire, le bilan de leur utilisation est globalement négatif.
Ce sont finalement les Fédérés de la Commune qui, bien que n’étant pas des soldats de métier, vont au cours de la guerre contre Versailles tirer un meilleur parti des mitrailleuses en les utilisant de fait comme une arme au service de l’infanterie.

(A suivre)

HUBERT DE LEFFE


[1Ainsi, certains historiens, en se fondant sur le tableau « Le Triomphe de l’Ordre », laisseront entendre qu’au Mur des Fédérés, les prisonniers ont été fusillés…au canon !