Les réunions populaires aux origines de la Commune

mardi 30 avril 2013

Dans les dernières années du Second empire, Napoléon III annonce une politique de libéralisation en vue de construire une société pacifiée socialement et un Etat au-dessus des classes. S’ensuit une grande «  libération de la parole  » à travers la presse et les réunions publiques.

L’acte essentiel de ce virement libéral est la loi sur la coalition du 25 mai 1864. Les ouvriers ont le droit de grève, mais pas celui de se réunir, et encore moins de s’organiser. Il faut attendre la loi sur les réunions publiques, proclamée le 6 juin 1868, pour pouvoir organiser des réunions.
Mais il s’agit d’une liberté très surveillée, car les réunions doivent-être autorisées et se déroulent sous l’oeil d’un commissaire de police. Un bureau de trois personnes, élu par l’assemblée à chaque réunion, garantit l’ordre du jour. Néanmoins, le bureau et l’assemblée doivent souvent résister aux tentatives de dissolution par le commissaire, menant ainsi à de nombreux affrontements.

Aux Folies-Belleville, la salle la plus grande et la plus populaire du XXe arrondissement, il y a plus de 150 réunions populaires, en 1869, dans lesquelles s’opposent souvent la salle et le commissaire.

En effet, dès la réunion du 30 janvier 1869, la salle propose « d’étrangler le commissaire » et ceci malgré les conseils du président de séance [1].

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Orateur dans un club

Dans les quartiers populaires, les premières réunions se sont organisées dès le 18 juin 1868.
Avec les élections législatives du printemps 1869, les réunions publiques deviennent de véritables lieux d’opposition notamment républicaines, au régime impérial et de préparation à la révolution. Malgré la répression de plus en plus vive (dissolution d’une réunion sur sept ou huit, 22 procès en correctionnelle, avec 39 inculpés), les assemblées populaires prennent de l’ampleur [2].

Après les élections du printemps 1869 jusqu’au plébiscite impérial de mai 1870, il y a plus de mille réunions dans les soixante-treize salles louées dans le Paris populaire [3].

Ces véritables lieux de parole permettent la rencontre entre le peuple de Paris et les révolutionnaires d’horizons les plus divers : les fouriéristes, les proudhoniens, les blanquistes, les collectivistes, les internationalistes, entre autres.

C’est dans les réunions publiques que les militants — dont beaucoup deviendront des communards — abordent les thèmes les plus brûlants. Ils reprennent l’idée abondamment répétée à l’époque : « La propriété, c’est le vol !  » [4]

Cette formule-choc de Proudhon ouvre le débat sur les questions de la propriété et du capital, menant souvent à des attaques contre le patronat et la propriété privée. Et tout cela sur fond de misère et de chômage [5].

On parle aussi de l’émancipation des femmes en rapport avec la famille et l’éducation. La haine de la religion est dans l’air, car l’athéisme et la libre pensée alimentent les débats des réunions publiques [6].

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Un club de femmes (Daumier)

Dans cette fin d’Empire, la révolution sociale émerge, et aux Folies-Belleville, comme ailleurs, «  l’affranchissement du travail  » trouve sa solution dans le socialisme. Ce n’est donc pas surprenant que l’idée d’une Commune émane de cette parole libérée ; en effet, dès le début de 1869, c’est la «  Commune sociale » que revendique le peuple dans ces réunions [7].

Les assemblées populaires sont les lieux d’activité politique et d’opposition au pouvoir bonapartiste à l’occasion des élections au corps législatif en mai-juin, puis des élections complémentaires de novembre-décembre 1869. Il s’agit surtout de critiquer la Constitution et l’armée impériales, mais aussi d’exiger le « mandat impératif » qui est inséparable de la démocratie directe, et qui s’appliquera pendant la Commune de 1871 [8] .

La révolte gronde dans le Paris populaire autour du plébiscite impérial. Puis avec la victoire du plébiscite du 8 mai 1870, de grandes manifestations se déroulent pendant quatre nuits dans Paris. Le soir du 10 mai, il y a des morts et des blessés faubourg du Temple et boulevard de Belleville. L’armée organise le blocus des quartiers et réprime sauvagement avec de multiples perquisitions, et environ trois cent cinquante arrestations [9].

Les émeutes de mai 1870 sonnent la fin des réunions publiques, devenues trop dangereuses pour le pouvoir. Naturellement, le Paris populaire acclame dans la joie la chute de l’Empire et la proclamation d’une République, le 4 septembre 1870.

Avec le retour de la liberté de la presse et des réunions, le peuple de Paris lutte pour imposer d’abord au côté du gouvernement de la Défense nationale, puis contre lui, la Commune de Paris [10].

C’est pendant le Siège de Paris par les Prussiens que les assemblées populaires reprennent les débats sur les mêmes questions sociales et politiques qu’à la fin du Second empire. Et naturellement sur la question de la défense nationale et celle de Paris.

Ces réunions publiques s’organisent et se structurent en devenant des clubs qui prennent le nom des salles où ils se sont établis. C’est le cas du grand bal Favier, au 13 rue de Belleville, qui deviendra, sous l’impulsion des révolutionnaires de Belleville, le club Favier.

La plupart des quelques vingt-huit clubs que compte Paris se prononcent pour la défense nationale jusqu’à la victoire et pour conforter la Garde nationale. Ils dénoncent les traîtres, notamment les généraux bonapartistes. Très vite, les clubs dénoncent donc le gouvernement, celui de la « trahison nationale  », et participent à une tentative manquée de proclamation de la Commune de Paris, en plein Siège, le 31 octobre 1870 [11].

La situation sous le Siège tourne à la catastrophe à la fin de 1870. Les révolutionnaires réclament : «  Place au peuple. Place à la Commune » dans une affiche rouge, le 6 janvier 1871 [12].

Le 23 janvier 1871, le gouvernement de la Défense nationale ferme tous les clubs et, le 29 janvier, proclame un armistice. Paris capitule.
C’est le début d’une lutte entre la Commune naissante et le gouvernement qui débouche sur la journée du 18 mars 1871 et la proclamation de la Commune de Paris, dix jours plus tard.
Pendant la Commune, les clubs s’installent dans presque toutes les églises des quartiers populaires. Ces assemblées révolutionnaires participent à la vie, à l’oeuvre, et à la défense de la Commune de Paris.

MARC LAGANA

Parmi les salles les plus importantes, rappelons la salle Molière au 159, rue Saint-Martin, dans le IIIe arrondissement ; l’Alcazar au 10, rue du Faubourg-Poissonnière, dans le IXe ; la salle de la Jeune-Gaule au 28, place du Trône, dans le XIIe ; l’Alcazar d’Italie et la Belle-Moissonneuse dans le XIIIe ; le Jardin de Paris au 21, rue de la Gaîté dans le XIVe ; la salle Chaput au 142, boulevard de Grenelle, dans le XVe ; la salle Robert au 54, boulevard de Rochechouart dans le XVIIIe ; et les Folies- Belleville au 8, rue de Belleville dans le XXe.


[1Alain Dalotel, Alain Faure et Jean-Claude Freiermuth, Aux origines de la Commune : le mouvement des réunions publiques à Paris 1868-1870, Paris, Maspéro, 1980, pp. 66-68, 131, 134.

[2Ibid., p. 35.

[3Ibid., pp. 43-74.

[4Ibid., pp. 231-32.

[5Ibid., pp. 156-158, 165-67.

[6Ibid., pp. 200-205.

[7Ibid., pp. 224-25, 255-56.

[8Ibid., pp. 296-98.

[9Ibid., pp. 358-64.

[10Jacques Rougerie, Paris Libre 1871, Paris, édition du Seuil, 1971, p. 30.

[11Ibid., pp. 51-4.

[12Ibid., pp. 59-63


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