Lyon et la Commune

vendredi 16 mars 2012

A Lyon, le 4 septembre 1870, à sept heures et demie, à la lecture des affiches annonçant la défaite de Sedan, des groupes de manifestants occupent l’Hôtel de Ville où siègent le préfet et la Commission municipale nommés par le pouvoir impérial. Le préfet est fait prisonnier. A 9 heures, la République est proclamée, une demi-journée avant Paris. Le drapeau rouge flotte au sommet de l’édifice. Il y restera jusqu’au 4 mars 1871.

JPEG - 18.1 ko
Les Communes de Lyon et Paris, par Moloch

Les insurgés mettent en place un comité de salut public (CSP) composé d’une majorité de militants appartenant à la tendance néo-jacobine, radicale, libre-penseuse, associés à quelques internationalistes admis à titre individuel. On y trouve aussi des républicains modérés comme l’ex député Hénon, battu aux élections de 1869 par le radical Bancel, ami de Raspail [1].

JPEG - 15.6 ko
François Raspail

La presse bourgeoise lyonnaise accable les « inconnus » portés au pouvoir. Six mois plus tard, les journaux de droite auront la même attitude à l’encontre des communards parisiens.

Au même moment, un comité de sûreté générale s’empare de l’hôtel de la police et un comité révolutionnaire s’installe à la mairie d‘arrondissement de la Guillotière. Les gardes nationaux des quartiers populaires s’arment en occupant les forts Lamothe et de la Vitriolerie.

Trois commissions, finances, guerre et intérêts publics, préparent des décrets communiqués au public au moyen d’affiches sous le titre de « COMMUNE DE LYON » en caractères beaucoup plus importants que le sous-titre, « République française ».

En dix jours, du 5 au 15 septembre, les décisions prises par le CSP anticipent sur celles de la Commune, six mois plus tard à Paris : suppression des aides aux organisations religieuses, séparation de l’Église et de l’État, suppression de l’octroi, création de chantiers nationaux pour remédier au chômage et activer les travaux de défense, restitution des objets déposés au Mont-de-Piété, impôt exceptionnel sur les valeurs mobilières et immobilières, élection des commissaires de police… De fait, un pouvoir déjà communaliste s’est installé à Lyon.

Devant de telles hardiesses, le gouvernement de défense nationale installé à Paris réagit en nommant, dès le 5 septembre, Challemel-Lacour, ami de Gambetta, préfet du Rhône. Ce dernier est fraîchement accueilli par le comité de salut public qui précise, dès le 6 septembre, qu’il le reçoit, non comme préfet, mais comme « délégué du gouvernement provisoire » et que : « le comité se réserve tout ce qui regarde la Commune ».

Challemel-Lacour va jouer habilement des désaccords qui apparaissent rapidement au sein du comité de salut public pour permettre aux modérés de dominer le conseil municipal élu le 15 septembre. Louis Hénon devient maire mais, sous la pression populaire, le conseil municipal ne peut pas entièrement remettre en cause la politique démocratique et révolutionnaire du comité de Salut public. C’est ainsi que le conseil municipal, pour ne pas heurter la population, décide, le 24 septembre, que le drapeau rouge, « signal de la patrie en danger, restera arboré sur l’Hôtel de ville jusqu’à ce que le péril ait cessé ».

LES EVENEMENTS DU 28 SEPTEMBRE 1870.

À Lyon, les dirigeants de l’Internationale sont fortement influencés par Bakounine [2], initiateur, au sein de l’organisation, de l’Alliance internationale de la démocratie socialiste.

JPEG - 13.4 ko
Michel Bakounine

Bakounine arrive à Lyon le 15 septembre. Il anime, avec Albert Richard [3], Eugène Saignes et Gaspard Blanc, responsables lyonnais de l’Internationale, des réunions qui rassemblent plusieurs centaines de personnes, au cours desquelles est décidée une manifestation, le 28 septembre, devant l’Hôtel de ville. Ce jour là les ouvriers des chantiers nationaux, occupés à des travaux de renforcement des fortifications, ont décidé de manifester au même endroit pour protester contre la décision du conseil municipal de diminuer leur paie journalière de 50 centimes.

L’Hôtel de ville est occupé par les manifestants. Du haut du balcon, Saignes lit une déclaration annonçant la création d’une Fédération révolutionnaire des communes.

Il nomme Cluzeret [4], arrivé quelques jours plus tôt de Paris, général en chef des armées révolutionnaires et fédératives.

JPEG - 13.3 ko
Cluzeret Gustave-Paul (1823-1900)

La situation est très confuse. Bakounine et Cluzeret sont arrêtés puis relâchés. Dans l’après-midi, une partie des manifestants de la première heure, notamment des ouvriers des chantiers nationaux, quittent la place. Dans la soirée, à l’appel du maire, les gardes nationaux de la Croix-Rousse interviennent et mettent en fuite les instigateurs du soulèvement.

Au soir de cette journée, l’Internationale est déconsidérée à Lyon, ses responsables désorientés ou en fuite, les forces populaires divisées. La majorité modérée du conseil municipal est renforcée.

Parallèlement, les forces réactionnaires reprennent du poil de la bête. Lors des élections à l’Assemblée nationale du 8 février 1871, dans la ville qui avait triomphalement élu en 1869 les républicains radicaux Raspail et Bancel, les treize candidats conservateurs sont élus et les démocrates irrémédiablement battus.

LA COMMUNE DU 23 MARS.

Malgré cette situation défavorable, les quartiers populaires de la ville restent animés de sentiments révolutionnaires. La nouvelle des événements du 18 mars à Paris ranime leurs espoirs. À l’appel du Comité central démocratique de la Garde nationale, resté fidèle à la révolution du 4 septembre 1870, et avec l’appui de responsables locaux de l’Internationale qui avaient conservé du crédit, une assemblée réunie le 22 mars après-midi au Palais Saint-Pierre, proche de l’Hôtel de ville, exige le ralliement de la municipalité à la Commune de Paris.

Vers six heures du soir, devant les manœuvres dilatoires du maire Hénon et du préfet Valentin, nommé par le gouvernement de Versailles à la place de Challemel-Lacour, plusieurs compagnies du 22e bataillon du quartier de la Guillotière pénètrent dans l’Hôtel de ville. Une commission provisoire est constituée. Elle proclame la Commune, fait hisser le drapeau rouge, destitue le préfet et le maire, nomme à la tête de la Garde nationale Riciotti Garibaldi, fils du général révolutionnaire italien.

Au matin du 23 mars, une affiche annonce la proclamation de la Commune de Lyon dont le but est de continuer la politique du comité de salut public du 4 septembre 1870 et de soutenir la Commune à Paris. Improvisé hâtivement, traversé de courants contradictoires, le nouveau pouvoir se révèle fragile. En face de lui, les autorités militaires réunissent autour de Lyon, les troupes nécessaires à la reprise en main de la situation. Leur tâche est facilitée par l’entrée dans la ville, le 25 mars, des mobiles de Lyon ayant participé à la défense de Belfort, qui sont accueillis avec enthousiasme par la population. Le vent a tourné. Ce soir-là, la commission provisoire renonce au pouvoir.

Sans qu’il soit nécessaire de verser une goutte de sang, la Commune du 23 mars avait vécu.

DERNIER SOUBRESSAUT LE 30 AVRIL.

Cependant, une partie importante de la population ouvrière reste favorable à la Commune de Paris proclamée le 28 mars.

JPEG - 54.5 ko
Lyon répression le 30 avril 1871

Des drapeaux rouges sont brandis dans le quartier de la Guillotière. La loi municipale versaillaise du 14 avril 1871 prévoit des élections municipales pour le 30 avril mais refuse aux villes de plus de 20 000 habitants le droit d’élire leur maire. A Lyon, un état-major clandestin, avec des internationalistes et des hommes d’action de tendance blanquiste, élabore un plan visant à soulever la ville et à empêcher les élections. À la Guillotière, les choses se passent comme prévu. Les locaux municipaux sont envahis. Une manifestation de 20 000 personnes empêche l’armée d’intervenir. Des barricades sont dressées contre lesquelles, à la nuit tombante, les forces de répression, commandées par le préfet Valentin, tirent au canon. Au matin du 1er mai, on dénombre une trentaine de morts. La dernière tentative de rétablir la Commune à Lyon a été noyée dans le sang.

YVES LENOIR

Bibliographie

Ouvrages de Maurice Moissonnier : La première internationale et la commune à Lyon, Éditions sociales, 1972 ; Lyon communard, Revue d’histoire de l’association des Amis de la Commune de Paris, n°6, mars 1977.


[1Raspail François (1794-1878), médecin, chimiste et homme politique républicain. Participe aux révolutions de 1830 et 1848. Condamné à six ans de prison en 1849 pour avoir participé à l’organisation d’une manifestation de soutien à la Pologne. Libéré en 1853, il s’exile en Belgique. Rentré en France en 1863, il est élu député radical de Lyon en 1869. Vote contre la déclaration de guerre à la Prusse. Il fustige la répression contre la Commune. Réélu député en 1877, il participe, aux côtés de Victor Hugo, à la campagne pour l’amnistie des communards qui sera votée deux ans après sa mort.

[2Bakounine Michel (1814-1876), révolutionnaire russe, théoricien de l’anarchisme. Membre de l’Internationale, il s’oppose aux conceptions de Karl Marx et fonde l’Alliance internationale de la démocratie socialiste.

[3Richard Albert (1846-1916), journaliste et publiciste, devient, à partir de 1868, animateur de la puissante section lyonnaise de l’Internationale. Poursuivi par la justice impériale en mai 1870. Participe, comme lieutenant de Bakounine aux événements de septembre 1870 à Lyon. Reste en coulisse pendant les événements du printemps 1871.

[4Cluzeret Gustave-Paul (1823-1900) Participe, comme lieutenant, à la répression de juin 1848. Il démissionne de l’armée sous l’Empire. Prend part à la guerre de Sécession aux États-Unis, dans l’armée nordiste, avec le grade de général. Rentré en France, il collabore à la presse d’opposition et adhère à l’Internationale. Pendant la Commune, participe activement aux mouvements de Lyon et de Marseille. Rentré à Paris, il est délégué à la Guerre (3 avril), élu à la Commune le 16 avril. Emprisonné le 30 avril après la chute du fort d’Issy, il est acquitté le 21 mai. À la chute de la Commune, se réfugie en Angleterre, Turquie, aux États-Unis et en Suisse.