Mai 68 : Mémoire de la Commune

« Sous les pavés, la plage »

Depuis quelques mois, avant Mai 68, les luttes ouvrières s’intensifient. Le 17 mai 1966 et le 1er février 1967, les travailleurs sont appelés à une grève générale. Le 17 janvier 1968, de grandes manifestations ouvrières ont lieu à Redon et le 18, de sérieuses bagarres se déroulent à Caen. Ces luttes se développent sur fond de politique internationale tendue : Conférence de la Tricontinentale à la Havane, Révolution culturelle en Chine, intensification des bombardements américains au Viêt-Nam, coup d’Etat des colonels en Grèce, assassinat du Che en Bolivie, offensive du Têt du FLN vietnamien…
Quelques mois avant mai 68, une partie de la jeunesse politisée se regroupe dans des organisations d’extrême gauche formées par des militants issus de l’UEC. La plupart des étudiants de l’époque ne sont pas politisés, ils sont pour une grande majorité issus des couches privilégiées.

L’agitation étudiante commence fin février 68 à Nanterre. Le 3 mai, la Sorbonne est fermée aux étudiants et occupée par la police. C’est le début des premiers affrontements sévères entre la jeunesse et les forces de l’ordre. Le paroxysme est atteint dans la nuit du 10 au 11 mai, dite « nuit des barricades ». Le 13 mai des manifestations monstres ont lieu partout en France.

Après la jeunesse scolarisée, en quelques jours et sans qu’un mot d’ordre de grève générale ait été lancé, la France est pratiquement paralysée par les arrêts de travail et les occupations d’usines. Ces grèves sont d’une ampleur inégalée (de six à dix millions de grévistes) Les travailleurs du tertiaire, les « cols blancs », les cadres sont dans la lutte au côté des ouvriers.
Quant aux étudiants et lycéens, ils n’ont pas une vue précise et détaillée de la société qu’ils veulent mais ils savent parfaitement ce qu’ils ne veulent plus. D’ailleurs, un bon nombre de jeunes travailleurs se retrouvera à leur côté sur les barricades. Quelques slogans écrits sur les murs en témoignent : « j’ai quelque chose à dire mais je ne sais pas quoi » ou encore « la barricade ferme la rue mais ouvre la voie »

Si la référence principale des ouvriers était à ce moment le Front Populaire de 36, pour la jeunesse, la Commune de Paris sera très présente.

Bien sûr, il n’est pas concevable de comparer ces deux moments importants de notre histoire, mais comment ne pas voir des similitudes entre les ouvertures de « Clubs rouges » dans les églises durant la Commune et les lieux d’échanges intenses entre les différentes tendances à l’Odéon, à Science-po, la fac Censier, la Sorbonne les Beaux Arts et surtout dans la rue où la parole se libère.
Au lendemain de la nuit des barricades, le 11 mai nous avons tous vu ce slogan sur plusieurs murs du Quartier Latin : « Vive la Commune du 10 mai » et celui-ci : « Il y a en France 38.000 communes…nous en sommes à la seconde » Quoi de plus proche que le dessin de Daumier dans la série « les trains parlementaires » qui montre un membre de la droite effrayé par le drapeau rouge d’un cantonnier qu’il aperçoit au travers de la vitre du train l’amenant à Versailles et le slogan de Mai 68 : « Laissons la peur du rouge aux bêtes à cornes »

Sur les murs de la capitale, dans la presse de gauche ou d’extrême gauche, dans les chansons reprises dans les manifestations, le rappel des luttes de 1871 est présent.
Comme pendant la Commune une presse éphémère voit le jour ! Parmi ces journaux, « l’Enragé » [1] qui n’aura que 13 numéros (entre début mai et décembre 68) On y retrouve les signatures des plus grands dessinateurs politiques comme Bosc, Cabu, Wolinski, Sabadel, Siné, Topor, Soulas, Malsen, Willem, Flip, Reiser et bien d’autres que je ne connais pas.
« L’Enragé » est le journal de la jeunesse et distribué par les Comités d’actions. Dès le premier numéro, on y trouve les paroles de l’Internationale, Paris, juin 1871. Dans le numéro 2, un poème d’Eugène Pottier : « Assassin ! » qui relate les brutalités policières contre les manifestants au Mur des Fédérés le 24 mai 1885. Plus loin, une autre référence à la Commune, toujours d’Eugène Pottier avec un poème dédié à « mon ami le Dr Goupil, membre de la Commune » Dans le 8ème numéro du 1er août 1968 un poème versaillais celui là : « Grâce à Dieu, l’Ordre est rétabli ! »
« Les Lettres Française » , journal culturel de Louis Aragon un article [2] « Fais voir tes mains ! » de Bruno Marcenac relate ce qu’a vu et entendu une jeune étudiante : « Depuis notre refuge, on voyait des camarades assis par terre, au milieu de la rue, on entendait les CRS : « Fais voir tes mains ! » Les mains noires accusaient, jugeaient et condamnaient. Comme dans un autre printemps, celui de la Commune, les mains des insurgés noires de poudre… » Plus loin, dans le même journal [3] un dessin de Jean Effel

On y trouve quelques pages [4] après un article signé de Jean Bruhat où il se réfère largement à la Commune.
Le « Nouvel Observateur » fait paraître un numéro spécial : « La France face aux jeunes » Une enquête signée par trois journalistes qui relate une réunion au ministère de l’Intérieur le 10 mai 1968 [5] . L’entête d’un paragraphe : « C’est incroyable. C’est la Commune ! » « …Vers minuit, un commissaire de police arrive hors d’haleine chez le ministre : « Si vous voyiez ça ! C’est incroyable ! C’est la Commune » » Plus loin, Daniel Cohn-Bendit [6] signe un article « Notre Commune du 10 mai »
La référence à la Commune peut être également une arme pour critiquer une autre organisation ouvrière. C’est le PCF qui en fait les frais. Sa défense est prise par le journaliste Jacques-Armand Penent dans « Combat » [7] « …Mais lire dans un journal partisan qui se proclame de Front Populaire : « Aux yeux des petits-fils des Communards, le P.C.F. n’est rien d’autre que le parti des Versaillais », c’est pire qu’une aberration gauchiste, un crime ! »

Ces références nombreuses ne sont pas exhaustives, loin de là, les paroles de chansons écrites en mai juin 68 font largement la place à la Commune, ainsi qu’une multitude de slogans ou d’articles dans la presse. Tout cela montre que la Commune, les espoirs et les « utopies » de nos chers combattants étaient largement présents dans les têtes et les cœurs de la jeunesse de mai 68.

Pour notre part, à cette époque, notre association était présente. Durant 72 jours de mars à mai 1968, nous présentions une exposition sur la Commune à la mairie du IIIème arrondissement. Au moment de la montée au Mur, nous dûmes négocier avec les syndicats des grévistes qui barraient les portes du Père-Lachaise pour que notre délégation puisse fleurir, comme tous les ans, le Mur des Fédérés.

Comme toutes les grandes luttes du mouvement ouvrier depuis le XIXème siècle, « mai 68 » a laissé une empreinte particulière. Outre les avancées sociales significatives, les actions menées ont ouvert une large brèche dans l’idéologie de la classe dominante. Un des grands acquis restera ainsi l’émancipation des femmes.
Aujourd’hui le gouvernant tente de remettre en question nos victoires. Sarkozy, prenant certainement modèle sur le « nabot monstrueux » Adolphe Thiers, veut jeter « Mai 68 » à la poubelle. Nous ne pouvons et ne devons laisser faire. Les adhérents des Amis de la Commune, fiers de continuer la lutte de nos combattants de 71, se trouveront au coté des organisations politiques et syndicales qui se mobiliseront pour répondre aux attaques des nouveaux versaillais.

Pierre Korber.


[1Editeur et Directeur de publication : Jean-Jacques Pauvert

[2N° 1224, spécial étudiants, daté du 15 au 21 mai 1968, page 9

[3idem page 15

[4idem page 22

[5N°183, 15 au 21 mai 1968, page 27

[6idem page 32

[7N° 7429 du mardi 4 juin 68