Maxime Lisbonne, le saltimbanque de la Commune. Interview de Didier Daeninckx

dimanche 9 septembre 2012
par  Pierre

Dans son dernier roman, Le Banquet des affamés, publié chez Gallimard, Didier Daeninckx fait revivre la figure de Maxime Lisbonne, colonel des Turcos pendant
la Commune, puis déporté en Nouvelle-Calédonie, où il fut un des rares,
avec Louise Michel, à défendre la cause des Canaques. De retour à Paris, il
devient directeur de théâtres, de cabarets et d’une sorte de « Resto du coeur ». Daeninckx
a publié son premier livre en 1983, Meurtres pour mémoire (Folio policier), qui dénonçait
l’assassinat de centaines de militants algériens le 17 octobre 1961, à Paris. Depuis, il a
signé une quarantaine de romans et de recueils de nouvelles. Il a aussi écrit des ouvrages
en collaboration avec Willy Ronis, Tardi, et en 2012, avec le dessinateur Mako, Louise au
temps des cerises (éditions Rue du monde). Didier Daeninckx, membre de notre association,
s’est volontiers prêté à nos questions.

Pourquoi avoir choisi le personnage de Maxime Lisbonne ?

Il y a une douzaine d’années, j’ai fait la
connaissance de Claudine Cerf qui préparait un documentaire
sur Jacques Prévert et Aubervilliers, où j’habite. Elle
m’a parlé de Maxime Lisbonne et de la biographie écrite
par son père Marcel : Le d’Artagnan de la Commune. À sa
lecture, j’ai été emballé par le côté libertaire, fantasque et
extrêmement courageux du personnage. Dans les années
1970, Marcel Cerf avait retrouvé à la Bibliothèque historique
de la Ville de Paris le manuscrit original des Mémoires
de Lisbonne, écrits sur du papier pelure en Nouvelle-
Calédonie. En 2001, j’ai publié 12, rue Meckert dans la
Série noire, roman dans lequel j’ai donné le nom de Maxime
Lisbonne à mon détective. Ce personnage ne cesse de se
cogner au fantôme de son homonyme du XIXe siècle. Je
suis allé en Nouvelle-Calédonie pour me documenter pour
mes romans Cannibale et Le Retour d’Ataï. J’ai parcouru
la presqu’île de Ducos et le cimetière des communards sur
l’île des Pins à la recherche des traces de Lisbonne. J’en ai
trouvé très peu.

Didier Daeninckx (Photo Jacques Sassier/Gallimard)

Comment t’est venue l’idée du titre Le Banquet des affamés ?

Lorsque Lisbonne offre à manger aux
victimes de la crise des années 1880-1890, il utilise le
terme d’affamés, dans le sens :
« on les a affamés  ». Il y a une
dimension politique, revendicative
dans ce terme de « Banquet
des affamés
 ». Lisbonne va plus
loin que les Restos du coeur, car
il désigne les responsables de la
misère. Affamés rime ici avec
indignés.

Pourquoi Lisbonne ne figure pas parmi les « héros » de la Commune comme Louise Michel, Varlin ou Vallès ?

Louise Michel et Vallès ont laissé une oeuvre littéraire. En
revanche, Lisbonne n’a laissé derrière lui que des choses
éphémères : ses cabarets, ses pièces de théâtre, ses tournées
«  académicides ». Lisbonne a dû attendre très longtemps
pour trouver son biographe, en la personne de
Marcel Cerf, car c’est un personnage fantasque, insolent et
ironique. Il avait du mal à obéir malgré sa carrière militaire.
Les 25 000 communards parisiens assassinés ont été
traités par l’armée comme les indigènes pendant la
conquête de l’Algérie. Lisbonne a pris conscience de cela,
car après avoir été enrôlé dans un bataillon disciplinaire en Algérie, il a vu les mêmes officiers réprimer les communards.
Son ordonnance, Mohamed ben Ali, était un
tirailleur originaire du sud de l’Algérie, combattant pendant
la guerre de 1870 et rallié à la cause de la Commune.
Il est représenté portant le drapeau rouge sur une aquarelle
conservée dans les réserves du Musée Carnavalet, à
Paris. Mohamed ben Ali est mentionné dans L’Insurgé de
Jules Vallès et dans les Mémoires de Louise Michel.

Quel rôle va jouer Lisbonne à son retour du bagne ?

À son retour de Nouvelle-Calédonie et pendant quinze ans,
Lisbonne va mener une vie d’entrepreneur de spectacles.
Déjouant la censure, il fonde des cabarets comme La Frite
révolutionnaire
ou Le Casino des concierges. A La Taverne du
bagne
, il utilise l’« agit-prop » pour faire revivre l’esprit de
la Commune d’une façon libertaire et personnelle. Quand
on a représenté cette révolution, ce sont les visages des
« martyrs  » qui se sont imposés comme des héros.
Héroïque, Lisbonne l’a certes été, mais à cause de son ironie,
il n’a pas trouvé sa place dans ce panthéon. Marcel
Cerf lui a rendu l’hommage qu’il méritait.

D’où lui vient ce pseudonyme ?

C’est son vrai nom.
Maxime Lisbonne descend d’une famille juive chassée du
Portugal en 1492 et réfugiée dans le comtat Venaissin. Son
grand-père Jacob, membre de la Grande armée, a dû changer
son prénom par Auguste sur ordre de Napoléon Ier, qui
a obligé les juifs à abandonner leurs prénoms israélites.
Lisbonne est profondément athée, mais il sait que sa
famille a subi l’exil et a dû abandonner
son nom, en raison de
ses origines. Sur ses affiches
électorales, il mentionne ironiquement
qu’il est soutenu à la
fois par Edouard Drumont,
pamphlétaire antisémite, fondateur
de la Libre parole, et par le
grand rabbin de Paris…

PROPOS RECUEILLIS PAR JOHN SUTTON


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