NOUVELLE-CALÉDONIE
LA BARBARIE DU BAGNE POUR LES COMMUNARDS

samedi 19 septembre 2015

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Mouillage baie de Kuto
A l’ancre, le La guerrière

Depuis le milieu du XIXe siècle, l’autoritarisme du Second Empire impose aux travailleurs une discipline de fer malgré la promesse de « l’Extinction du paupérisme » [1]. Le mouvement de la Commune promet une libération morale, physique et politique de la population de Paris. Celle-ci vient d’éprouver un siège terrible de la part des Prussiens, son besoin de liberté va se manifester à l’intérieur de la ville face à un monde politique malhonnête. Adolphe Thiers remerciera sa clientèle électorale en s’opposant à l’impôt sur le revenu et en majorant celui sur la consommation. La victoire militaire des versaillais, les exécutions sommaires en masse et à l’aveugle furent suivies d’une répression impitoyable. Citons notamment l’égorgement des blessés dans l’ambulance du Dr Faneau, près du séminaire de Saint Sulpice, le 25 mai 1871. Ce dernier fut exécuté malgré ses cris d’innocence.

Roger Pérennès a fait une étude exhaustive de tous les condamnés à l’exil [2] à partir du camp de Satory jusqu’au bagne de Nouvelle-Calédonie. Le transfert se fait en wagons à bestiauxpour la majorité d’entre eux : une bâche recouvre le wagon, les portes sont fermées sur 600 prisonniers, l’eau est raréfiée, les biscuits de guerre sont jetés à terre ; chaque wagon comprend quarante prisonniers tassés les uns sur les autres durant plus de trente heures sur les 600 km parcourus. Les blessés et mourants sont piétinés au sol. En dehors des quatre ports de l’Atlantique, Toulon sera celui réservé aux condamnés aux travaux forcés en instance pour la Nouvelle-Calédonie ; 27 000 prisonniers seront détenus dans les forts et pontons, Satory étant vidé progressivement. Jusqu’en 1874, 400 prisonniers seront interrogés tous les jours sur la base de renseignements d’enquêtes de police, voire de lettres de dénonciation (près de 400 000), dont 25% anonymes. Lorsque les prisonniers comparaissent devant les tribunaux de guerre à Versailles, ils n’ont retrouvé aucun contact avec leurs familles, n’ont pas de défenseurs et sont condamnés avant d’être entendus. Ils retournent dans les forts et pontons en attendant leur départ vers les pénitenciers, l’un à Saint Martin de Ré, l’autre au bagne de Toulon qui restera en service jusqu’en 1874. Aucune distinction ne se fera entre prisonniers politiques et détenus de droit commun. Les prisonniers retenus durant neuf mois sur les pontons sont immatriculés. Ils ont droit à un hamac et une couverture, toute manifestation d’opposition est réprimée, la nourriture est réduite à un morceau de bœuf salé, des fèves, le tout assaisonné par de l’huile de poisson. La toilette se fait à l’eau de mer.
4 416 communards furent détenus dans les forts et pontons comme forçats, tous des hommes. Malheureusement, cinquante femmes très militantes partirent en Guyane pour un aller sans retour vers la «  guillotine sèche ».

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Cimetière des déportés
Île-des-Pins

LE CALVAIRE DÉBUTE DANS LE WAGON CELLULAIRE

La loi de transportation en 1854 est une loi de moralisation pour tromper l’opinion internationale sur l’expansionnisme du Second Empire : il fallait punir les communards en les « attachant au sol  » de la Nouvelle-Calédonie. Alexis Trinquet, dans son ouvrage, Dans l’enfer du bagne, décrit l’arrivée des 251 communards transportés à Toulon avant d’être acheminés au pénitencier de l’île de Nou. Son calvaire débute à la gare de Lyon dans l’ignorance de son sort par sa famille. L’incarcération commence dans le wagon cellulaire : menottes aux mains, entraves aux jambes, la station allongée est impossible durant le trajet jusqu’à Toulon. Le bagnard va être initié à la déshumanisation. Il est rasé, subit le ferrement à la forge avec une manille fermée par un clou rivé à froid, une chaise de 6 kg est solidaire du ferrement pour l’accouplement à un autre forçat. Appel à 5h du matin, station debout sans limite de temps, travail toujours enchaîné, couché sur une planche ; les chaînes sont jetées au sol sur ordre, un surveillant enfile une tringle dans chaque anneau des vingt-quatre condamnés, un cadenas fixant chaque extrémité. Le 24 novembre 1871 part le premier bateau : le Jura qui est un bateau usagé et rehaussé comprenant quatre cages rectangulaires pouvant contenir jusqu’à quatre-vingts condamnés, l’Atlantique est traversé deux fois vers l’Ouest, puis vers l’Est, la vitesse est de cinq nœuds sur 6 000 miles. Aucune protection n’est assurée contre le froid austral, le scorbut et la dysenterie font des ravages, toute révolte est durement matée. Le premier convoi arrive à Nouméa, le 25 septembre 1872, après cent-cinquante-cinq jours de traversée avec trois destinations : la presqu’île de Ducos pour les déportés en enceinte fortifiée, l’île des Pins pour les condamnés à la déportation simple, l’île de Nou pour les condamnés aux travaux forcés. La garde des déportés a été confiée à des gardes-chiourmes recalés de l’armée régulière. Les premiers arrivés doivent camper dans les bois, construire des paillottes en torchis avec cinq pelles et cinq pioches pour 483, une poussière d’oxyde de fer envahit les poumons et macule le linge. Le séjour des forçats se fera dans un isolement total, ils sont condamnés à l’oubli ; les femmes restées en France reçoivent rarement du courrier préalablement lu et détourné par l’administration pénitentiaire. L’inverse est vrai ; les déportés n’ont aucune information sur le sort de leur famille, ils sont torturés par un sentiment de culpabilité pour avoir voulu ruiner la France et abandonner leurs enfants, selon un discours officiel. Sur les 251 communards qui vont survivre à l’île de Nou, un arsenal de barbarie sans limite sera déployé. Les surveillants appelés « correcteurs » vident les poches et les sacs des détenus ; tout livre et toute photographie sont jetés à la mer, chaque arrivée de convoi assiste à la « bastonnade » avec martinets cloutés, le supplice dit de « la poussette » où le prisonnier est suspendu par les poches est le raffinement suprême.

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Nouméa et l’Île de Nou
(source bernard-guinard.com)

LA LIBERTÉ REPRENDRA SES ESSORS

Le travail du forçat consiste à défoncer à la barre à mine un plateau rocailleux par effectifs de quatre-vingts hommes où, dans des carrières, non protégés des éboulis, il faut transférer le calcaire sur des brouettes lourdes sur plusieurs kilomètres. 50% des détenus sont morts d’épuisement en octobre 1876. La nourriture est réduite par le « cambusier  », les surveillants, le cuisinier, leurs familles qui se servent en premier. Sur soixante-dix condamnés punis en sept ans, cinquante décéderont d’anémie avec 250 grammes de viande… trois fois par semaine. Lorsque le forçat se repose, il dort sur le sol recouvert de branches équarries, la «  barre de justice  » immobilisant ses chevilles. Signalons que ses effets ne sont jamais changés malgré l’humidité et le froid. Le travail des déportés et forçats n’était l’objet d’aucune organisation rationnelle et n’eut aucun effet sur l’enrichissement de l’île.

François Cron, dans ses Mémoires, se commit d’un poème (page 121) :
Instituteurs de la Démocratie,
Unissons-nous et malgré les efforts
Des partisans de l’aristocratie
La liberté reprendra ses essors […]
Petits enfants, c’est pour vous qu’on nous chasse
Nous reviendrons, adieu ! Ne pleurez pas.

L’abus de pouvoir des gardes-chiourmes, sur l’ordre du pouvoir central (Alleyron, le massacreur de femmes et d’enfants de la caserne Lobau, fut nommé gouverneur de l’île) avait pour but de dégrader physiquement et d’affamer les prisonniers.

En mêlant notre encre au sang des communards, déportés et forçats pour des délits d’opinion politique, la flamme d’une lutte pour une République démocratique et sociale survivra à jamais.

PHILIPPE LÉPAULARD


[1Titre d’un livre de Louis-Napoléon Bonaparte, écrit pendant son emprisonnement au fort de Ham en 1844.

[2Déportés et forçats de la Commune, de Belleville à Nouméa, Ouest éditions, Universités Inter-Âges de Nantes, Roger Pérennès, 1991