Nouvelle-Calédonie
Le retour d’Ataï

lundi 3 mars 2014

Un moulage de la tête du chef Ataï, leader de la révolte kanak de 1878, a été présenté dans une récente exposition au musée du quai Branly, à Paris. Redécouvert en 2011 au Musée de l’Homme, il devrait bientôt être restitué aux Kanak.

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Le crâne d’Ataï, chef de l’insurrection kanak de 1878

Dans le contexte de la rivalité entre la France et l’Angleterre dans l’océan Pacifique, le contre-amiral Febvrier-Despointes, envoyé par Napoléon III, s’empare de la Nouvelle- Calédonie, le 24 septembre 1853. Entre 1864 et 1897, environ 30 000 personnes (22 000 condamnés aux travaux forcés, 4 000 délinquants récidivistes et 4 250 communards
déportés) ont été envoyées au bagne de l’île.

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Ataï

Entre 1853 et 1878, les Kanak se soulèveront à vingt-cinq reprises contre l’occupation française. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, s’implante dans la région de La Foa un important centre de colonisation, autour de l’établissement pénitentiaire. Ataï, chef de cette
région, s’oppose aux spoliations foncières et à la divagation du bétail des colons, qui détruit les plantations d’ignames et de taros, base de l’alimentation locale. Ce qui oblige les Kanak à abandonner les terres ancestrales pour chercher refuge toujours plus loin dans la vallée. Au gouverneur Jean Olry, qui lui conseille d’édifier des clôtures pour protéger ses champs, Ataï répond : « Lorsque mes taros iront manger tes bœufs, je mettrai une barrière autour de mes champs  » [1]. En avril 1878, convoqué par ce gouverneur à la demande de l’administrateur local qui se plaint de lui, le grand chef arrive avec deux petits sacs qu’il vide à ses pieds. Le premier est rempli de terre : « Voilà ce que nous avions. » Le second de pierres : « Voilà ce que tu nous laisses ! »

LA TÊTE D’ATAÏ EXPÉDIÉE À PARIS

N’admettant ni l’implantation coloniale, ni l’ordre nouveau qui lui est imposé, Ataï refuse de faire allégeance. Au gouverneur Olry qui lui demande d’ôter sa casquette lorsqu’il est en sa présence, il répond :
« Quand tu auras quitté la tienne, j’ôterai la mienne !  »
En 1876, l’administration décide de marquer les limites dans lesquelles les Kanak doivent être maintenus.

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Moulage de la tête du chef kanak Ataï

Deux ans plus tard, la révolte menée par Ataï embrase toute la côte ouest de la Grande Terre. Les insurgés, dont la plupart ont été en contact avec les Européens, coupent les lignes télégraphiques récemment implantées et attaquent les postes militaires susceptibles de receler des armes à feu. L’alliance dirigée par Ataï ébranle la colonie, mais ne parvient pas à rallier les tribus les plus nombreuses de la côte est. La plus puissante, celle des Canala, se rallie finalement aux troupes françaises, entraînant du côté des colons ses alliés du nord et du sud. L’armée trouve ainsi, dans les auxiliaires kanak, la connaissance du terrain qui lui manquait. Ataï est tué, le 1er septembre 1878, par un membre de la tribu des Canala. On lui coupe la tête pour l’expédier à Paris comme trophée militaire. «  Ils lui tranchèrent la tête, ainsi qu’au Canaque qui lui servait de médecin et de second, Naïna. Le gouverneur Olry commit à ce sujet un acte peu recommandable : il envoya les deux têtes à Paris ! Elles arrivèrent, dit-on, avant la fin que l’Exposition universelle ne clôturât », s’indigne le communard Jean Allemane, dans ses Mémoires [2].

L’ÉCHARPE ROUGE DE LOUISE MICHEL

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Louise Michel à Nouméa

Avec la mort d’Ataï, la révolte perd son chef le plus emblématique. D’autres lui succèderont, mais sans jamais parvenir à renverser les alliances, ni à reprendre le terrain perdu. « Dans leur majorité, les communards ont combattu les Canaques. Les exceptions ne sont que plus
méritoires
 », estimait l’historien Jean-Bruhat [3]. C’est notamment le cas d’Allemane et de Louise Michel. Dès son arrivée à la presqu’île Ducos, elle s’intéresse à la langue et à la culture kanak. Elle voit dans leur révolte un mouvement contre l’oppression.
« Eux aussi luttaient pour leur indépendance, pour leur vie, pour la liberté. Moi, je suis avec eux, comme j’étais avec le peuple de Paris, révolté, écrasé et vaincu  », écrit-elle. Louise Michel a fait porter à Ataï un morceau de son écharpe rouge de la Commune, en signe de solidarité [4]. Une vitrine de l’exposition Kanak, l’art est une parole, présentée l’hiver dernier au Musée du quai Branly, à Paris, lui était consacrée. On pouvait y voir deux documents : une gravure de Jules Gris représentant « la farouche Louise Michel  » débarquant en Nouvelle-Calédonie à bord de la frégate La Virginie, le 18 décembre 1873, et un exemplaire de son livre, Légendes et chants de gestes canaques, publié en 1885. La révolte kanak ne s’acheva qu’en 1879, comme le montre le récit de l’artilleur Michel Millet, arrêté à la date du 30 avril [5]. Le bilan fut très lourd. Aux morts et aux blessés, il faut ajouter les femmes et les enfants abandonnés comme butin aux troupes auxiliaires et les déportations massives aux îles Bélep et à l’île des Pins. Elles finirent de dépeupler les régions insurgées de Bouloupari, La Foa, Moindou, Bourail et Poya, libérant des terres pour la colonisation.

ATAÏ RETROUVÉ AU MUSÉE DE L’HOMME

L’insurrection de 1878 eut également pour conséquence la mise en place d’une politique de cantonnement des Kanak dans des réserves, qu’ils ne pouvaient quitter sans autorisation de l’administration. Le chef Ataï figure parmi les personnages historiques les plus populaires aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie. Son visage a été abondamment reproduit au XIXe siècle, dans les journaux de Nouméa et de Paris. L’image d’Ataï constitue depuis les années 1970 un symbole de l’indépendance et de la résistance kanak, comme le montrent les tee-shirts et les photos de peintures murales exposés au Musée du quai Branly. Mais il est impossible de savoir si le portrait est ressemblant, car on ne connaît aucune photographie de lui. Seul son masque mortuaire, moulé sur sa tête coupée, nous est parvenu. Il fut exhibé lors de l’Exposition universelle de Paris en 1889. Le moulage de la tête d’Ataï a été retrouvé dans les armoires du Musée de l’Homme, en 2011. Une « découverte » anticipée par l’écrivain Didier Daeninckx, dans son roman Le Retour d’Ataï (Folio), paru en 2001. Les Kanak réclament la restitution du crâne du grand chef. Le Premier ministre s’y est engagé l’été dernier, lors d’une visite sur la Grande Terre.

JOHN SUTTON


LE RETOUR D’ATAÏ (SUITE)

Après 136 ans passés dans les caves du Muséum d’histoire naturelle, à Paris, le crâne du chef kanak Ataï (lire La Commune n° 57) a été remis, le 28 août dernier, à ses descendants par la ministre des Outre-Mer, George Pau-Langevin. Ataï, leader de la révolte kanak de 1878 et ami de Louise Michel, était devenu un symbole politique et une pierre d’achoppement entre Paris et Nouméa. « Je commençais à désespérer de ne pouvoir assister de mon vivant au retour de mon aïeul », a déclaré à cette occasion Bergé Kawa, chef coutumier, au terme d’un long plaidoyer pour son peuple « désabusé et sinistré dans son propre pays ». « Mon passeport est toujours français, alors que l’accord de Nouméa [26 juin 1988] était censé m’accorder la nationalité kanak par un transfert de souveraineté », a tenu à rappeler Bergé Kawa.

JOHN SUTTON


[1Mémoires d’un communard, édit. La Découverte (2012).

[2Notes pour une histoire de la déportation des communards à La Nouvelle-Calédonie, La Commune n° 9-10 (mars 1978).

[3Michel, La Commune : Histoire et souvenirs, édit. La Découverte (1999).

[4Michel Millet, 1878, Carnets de campagne en Nouvelle-Calédonie, édit. Anacharsis (2013).

[5Michel Millet, 1878, Carnets de campagne en Nouvelle-Calédonie, édit. Anacharsis (2013).