PLACE DE LA RÉPUBLIQUE À PARIS : UN HYPER-LIEU ?

jeudi 7 décembre 2017


C’est une banalité de dire que nous vivons dans un monde globalisé : les trajets sont réduits, les moyens de communication informent 24 heures sur 24 en direct ; les écrans sont présents dans nos vies personnelles ou professionnelles et, en quasi-permanence, dans les mains de ceux qui se déplacent en ville. Dans un livre récent, un géographe, Michel Lussault, a forgé le concept nouveau d’hyper-lieu [1].
En introduction, il indique pratiquer «  la géographie pour comprendre la façon dont les individus et les sociétés fabriquent leurs cadres de vie et spatialisent leurs activités ». Il se demande si la spatialisation de l’espace implique obligatoirement une « forte atténuation des singularités des sociétés et de leurs territoires ». L’architecture de grande hauteur des villes ou de certains de leurs quartiers, les vastes centres commerciaux, les plates-formes autoroutières, ferroviaires [2], aéroportuaires vont effectivement dans le sens de l’uniformisation.

Comment définir un hyper-lieu ? C’est un lieu caractérisé par des flux de toutes sortes, économiques, politiques, touristiques, qui constituent un point de « concentration maximale  ». Parmi les divers lieux évoqués, l’auteur étudie Venise, localisation superbe et fragile née de l’ingéniosité des hommes, lieu touristique exemplaire «  de ce que le monde est devenu pour le meilleur et pour le pire  ». Tout autre est Times Square par exemple, ni véritable place ni caractéristiques architecturales particulières mais devenu l’emblème de la « Global City que constitue New-York  », sorte de « plateau de télévision à ciel ouvert  » connecté en permanence sur le monde.

À Paris un certain nombre de places, la Bastille, la Nation, la République, qui témoignent d’événements majeurs de notre histoire, sont devenues, depuis la fin du 19e siècle, des lieux de l’expression citoyenne : rassemblements, manifestations, points de départ ou de dispersion de parcours militants. Par ailleurs, un lieu peut être redéfini à partir d’événements spectaculaires et devenir pour un temps un point de cristallisation de l’attention collective. À partir de ce type de lieux, et « en raison même de leurs caractéristiques, certains entendent porter la contestation de la mondialisation capitalistique et même proposer de nouvelles formes spatiales de vie en commun  ». Il en fut ainsi de notre place de la République à Paris. Début janvier 2015, puis en novembre 2015, suite aux attentats commis à Paris ou lors de mouvements politiques et sociaux de grande ampleur en 2016, la place de la République est devenue un «  lieu-événement  » puis un «  alter-lieu  ».

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« La nouvelle place du Château-d’Eau » vers 1860, musée Carnavalet, cabinet des Arts graphiques, ©Carnavalet

Cette place, dénommée au début du 19e siècle place du Château-d’Eau, a pris une nouvelle configuration de 1856 à 1865, suite à l’ouverture de grandes artères haussmanniennes, puis sa dénomination actuelle en 1879, avec l’inauguration de la statue de la République le 14 juillet 1884. En 1870, à proximité de la place du Château-d’Eau, il y avait des lieux d’effervescence et de réflexion politique et sociale. Ainsi c’est au Tivoli-Vauxhall, rue Léon Jouhaux (à l’époque rue de la Douane), que fut constitué, le 15 mars 1871, le Comité central de la Garde nationale, qui joua un rôle déterminant dans la réussite de l’insurrection du 18 mars 1871. Très proche également, la place de la Corderie, survivance actuelle étonnante de ce que fut le Paris populaire de la fin du 19e siècle, avec au n°14 (à l’époque le n°6) l’immeuble qui fut le siège de la Fédération parisienne des Chambres syndicales, du Comité central républicain des vingt arrondissements et de la section parisienne de l’Internationale : c’est là qu’a été pensée et élaborée l’œuvre sociale de la Commune. C’est ici même qu’il y a quelques années, lors d’un parcours communard, notre ami Yves Lenoir, passeur érudit et chaleureux de tout ce qu’il savait de l’histoire de la Commune, a fait découvrir à quelques marcheurs, un beau texte de Jules Vallès concernant la place de la Corderie : « Connaissez-vous entre le Temple et le Château-d’Eau, pas loin de l’Hôtel-de-Ville, une place encaissée toute humide, entre quatre rangées de maisons. Elles sont habitées, au rez-de-chaussée, par des petits commerçants dont les enfants jouent sur le trottoir. Il ne passe pas de voitures. Les mansardes sont pleines de pauvres. On appelle ce triangle vide place de la Corderie
[…]
Regardez bien cette maison qui tourne le dos à la caserne du faubourg et jetez un œil sur le marché. Elle est calme entre toutes les autres. Montez.

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14 rue de la Corderie, de nos jours

Au troisième étage, une porte qu’un coup d’épaule ferait sauter, et par laquelle on entre dans une salle grande et nue comme une salle de collège. Saluez ! Voici le nouveau Parlement !
C’est la révolution qui est assise sur ces bancs, debout contre ces murs, accoudée à cette tribune, la révolution en habits d’ouvrier ! C’est ici que l’Association internationale des travailleurs tient ses séances et que la Fédération des corporations ouvrières donne ses rendez-vous
 » [3].

Pour Michel Lussault, si des villes de différents pays deviennent pour diverses raisons des espaces mondialisés présentant une certaine uniformisation, ces lieux conservent cependant leur spécificité, résultant de leur «  localisation  » et de leur passé. La place de la République correspond bien à ce schéma, ainsi qu’à la caractérisation des lieux de mémoire définis et recensés dans les ouvrages dirigés par Pierre Nora à partir des années 1980 [4] : « des lieux-carrefours donc, traversés de dimensions multiples  ». Si la place de la République ne figure pas en tant que telle dans les ouvrages de Pierre Nora, on y trouve le Sacré-Coeur à Montmartre et le Mur des fédérés au Père-Lachaise, des lieux de mémoire étroitement liés à l’événement-Commune, de l’insurrection du 18 mars à fin mai 1871.

ALINE RAIMBAULT


[1Michel Lussault, Hyper-lieux - Les nouvelles géographies politiques de la mondialisation, Editions du Seuil, 2017.

[2Un forum à la gare de Lille-Flandres s’est réuni, le 22 mai 2017 sur le thème de La gare, une nouvelle place en ville.

[3Jules Vallès, Le Cri du Peuple du 27 février 1871, texte repris dans L’Insurgé paru un an après sa mort en 1885.

[4Pierre Nora, Les Lieux de mémoire - La République – La Nation - La France, Gallimard, première édition successivement en 1984 (1 vol.), 1986 (3 vol.), 1992 (3 vol.), Quarto Gallimard, 1997 (3 vol.).