THE GRAPHIC LA VISION DE LA COMMUNE
DANS UN JOURNAL ANGLAIS DE L’ÉPOQUE

samedi 19 septembre 2015

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La manchette du journal

La presse anglaise contemporaine de la Commune de Paris s’est beaucoup intéressée à l’événement qui se passait en France en 1871. Deux grands hebdomadaires illustrés existaient en Angleterre alors. Le plus ancien, The Illustrated London News, qui commença à paraître en 1842 sur 16 pages incluant 32 estampes, inspira le journal français L’Illustration dont le premier numéro sortit le 4 mars 1843. Mais nous nous intéresserons ici à un journal plus récent, encore plus novateur, et d’une qualité artistique supérieure : The Graphic édité pour la première fois le 4 décembre 1869. Il est créé par William Luson Thomas (1830-1900), artiste graveur sur bois, ami de Charles Dickens et réformateur social. Il travailla d’abord à The Illustrated London News et il y acquit la conviction que les illustrations pouvaient avoir une grande influence sur l’opinion publique. Aussi lorsqu’il créa The Graphic, il veilla particulièrement à recruter des artistes de qualité pour l’illustrer, espérant ainsi inspirer le public pour lutter contre les maux de la société victorienne.

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En haut, « Gamins réparant une embrasure Porte Maillot. Batterie de gauche »
En bas, « Un instant de repos. Porte Maillot. Batterie de droite »
Parution du 13 mai 1871

The Graphic est un somptueux hebdomadaire de 24 pages imprimé sur un papier d’une qualité telle qu’elle permet des gravures sur bois bien supérieures à celles des hebdomadaires français de la même époque. Le journal paraît le samedi au prix de six pence à l’origine. Il connaît dès le départ un grand succès et va employer plus de 1 000 personnes. Sur une année, il publie de 1 000 à 1 200 gravures de différents formats.

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Couverture du N°77-VOL.III du samedi 20 mai 1871

C’est dire, sur la période qui nous intéresse, combien ces gravures constituent un ensemble iconographique très riche et intéressant beaucoup plus original que la presse française équivalente. Alors que cette dernière saisit des scènes collectives vues de loin (les barricades, les scènes militaires, la chute de la colonne Vendôme, les incendies, les ruines de Paris), les artistes du Graphic regardent tout de façon très détaillée, la vie quotidienne des gens à hauteur d’homme, de façon humaniste qu’on pourrait comparer aux photographes français après 1945 (Ronis, Boubat, Doisneau, Cartier-Bresson) : ainsi dans une queue devant une charcuterie, on voit les gens du peuple, dans leur diversité, des enfants, mais aussi des vieillards, quelques bourgeois mieux habillés, tous faisant la queue sous la pluie calmement et avec patience (mars). Chacun est individualisé avec « sa bouille  ».

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« Traversée d’une rue sous les bombardements – Une scène à Paris »
Parution du 27 mai 1871

Même calme dans une autre scène simple, croquée sur le vif de traversée de la rue sous le feu (27 mai) [1] avec des hommes en sabots, des mères tenant leurs enfants tendrement. Une autre gravure montre des femmes distribuant des boissons aux combattants derrière les barricades (15 avril) ; encore un rassemblement des femmes du peuple dans une gravure en gros plan d’une grande puissance artistique (29 avril) ; une manifestation à Londres de soutien à la Commune avec musique, banderole et drapeau (29 avril). Les scènes collectives n’éliminent pas la vision de près. D’autres scènes de groupe : un grand rassemblement pour les funérailles de gardes nationaux tués au combat avec beaucoup d’enfants et de femmes recueillis et graves (6 mai) ; un meeting d’un club républicain rouge avec uniquement des hommes, la plupart barbus, écoutant l’auditeur sur l’estrade, certains lisant le journal ou devisant en petits groupes (25 mars) ; on note ici le souci du détail réaliste ou même parfois humoristique.

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« Réunion d’un Club communard dans l’église Saint-Nicolas-des-Prés. »
Parution du 10 juin 1871

Un autre meeting mêlant hommes, femmes et enfants dans l’église de Saint-Nicolas-des-Prés (10 juin 1871) ; un meeting d’un club de femmes à la Boule noire, boulevard Rochechouart (3 juin) ; un enterrement devant une fosse commune au Père-Lachaise en présence d’une foule nombreuse et recueillie (27 mai). Enfin, le journal s’attarde sur la Semaine sanglante et la répression versaillaise ; communards enchaînés conduits à Versailles ; gros plan sur une femme, mains ligotées, tirée par une corde, marchant au milieu des soldats à cheval ; femmes essayant de voir les prisonniers à Versailles (24 juin). On peut remarquer que la présence des femmes et des enfants est très importante dans toutes ces gravures.

Donc une très riche documentation, mais aussi de véritables gravures d’art faites par de grands artistes anglais : Horace Harral, Thomas Charles Leeson, E.Buckman, Mathew White Ridley (plusieurs gravures ne sont pas signées ou le sont par des initiales à identifier), mais aussi français : G. Durand, Félix Régamay qui s’implique dans la Commune et doit s’exiler pendant plusieurs années après mai 1871 à Londres où il aidera financièrement Rimbaud et Verlaine lorsqu’ils y arrivent en 1872.

Le fait que The Graphic soit un journal étranger lui donne un recul, une liberté de ton et une certaine objectivité que n’ont pas eu les journaux français de l’époque et en fait une mine de documentation qui reste encore à explorer comme le reste de la presse britannique.

PAUL LIDSKY


[1Les dates font référence à la publication dans le journal.


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