TRACES DES COMBATS DE MAI
LE CAS DE NOTRE-DAME-DE-LORETTE

lundi 22 mai 2017

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Le quartier de Notre-Dame-de-Lorette en 1870

Il faut le constater : les vestiges de la Semaine sanglante qui subsistent de nos jours sont rares. Encore s’agit-il le plus souvent d’impacts de balles des pelotons d’exécution versaillais, ou de vestiges de monuments détruits. Les traces des combats proprement dits sont l’exception [1].

Bon nombre de constructions existant en 1871 ont en effet disparu. Pour les autres, les ravalements, ou simplement la dégradation naturelle, ont fait leur oeuvre.
D’où l’intérêt particulier que revêt à cet égard l’église Notre-Dame-de-Lorette, dans le IXe arrondissement [2]. Celui-ci repose sur deux éléments : d’une part, la mention dans les Souvenirs d’un insurgé, de l’ancien communard Paul Martine [3], de la présence « derrière les murs de l’église, [des] nombreuses traces des balles versaillaises qui visaient les défenseurs de la barricade » ; d’autre part, l’existence actuelle d’impacts présumés que l’on peut remarquer sur la partie gauche du chevet de celle-ci.

PAUL MARTINE (1845-1913)

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Paul Martine (1845-1913)

Martine (1845-1913) est un communard atypique. Normalien, agrégé d’histoire à 20 ans, il exerce la plus grande partie de sa carrière d’enseignant au lycée Condorcet. Pendant la Commune, il est adjoint au maire des Batignolles (XVIIe arrondissement), Benoît Malon. Fin mai, il parvient à quitter Paris et à gagner Saint-Pétersbourg. Il rentre à Paris en 1880 et reprend son métier d’enseignant au lycée Condorcet. Il prend sa retraite en 1910.
Connu pour sa vie littéraire et artistique (la « Nouvelle Athènes »), ses nombreux cabarets (Lisbonne y aura les siens après la Commune), sans oublier les fameuses « lorettes » aux mœurs très libres, le quartier de Notre-Dame-de-Lorette [4] ne semblait pas destiné a priori à devenir un champ de bataille pendant la Semaine sanglante. Ce serait oublier qu’il occupe un emplacement stratégique. C’est en effet un point de passage obligé pour qui descend de Montmartre et des grands boulevards, au nord, en direction du centre de Paris.
Le matin du 23 mai, après la prise de Montmartre, le Ve corps d’armée versaillais du général Clinchant commence à s’avancer vers le centre de la capitale depuis le boulevard de Clichy. Il progresse notamment par la rue des Martyrs en direction de l’église. Du côté des fédérés, la mise en défense du quartier se fait dans l’improvisation. Un homme va pourtant s’y faire remarquer : Louis Brunereau.

LOUIS BRUNEREAU (1816-1880)

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Louis Brunereau (1816-1880)

Brunereau est un gaillard solide et énergique. En 1848, il avait été délégué à la Commission du Travail du Luxembourg. En 1871, il est un commerçant aisé de la rue des Martyrs ; mais il a aussi commandé un bataillon de gardes nationaux de l’arrondissement dès le premier siège. Il fait figure d’épouvantail chez les versaillais qui le surnomment «  le terrible fourreur de la rue des Martyrs  » en l’accusant d’avoir voulu mettre le feu à l’église [5].
Sous son impulsion, la résistance se met en place tant bien que mal. Une barricade est édifiée en particulier tout en bas de la rue des Martyrs [6]. Malgré la disproportion des forces, il semble bien que la résistance des fédérés y ait été acharnée. Mais devant le risque d’être pris à revers [7], ceux-ci doivent se replier par les rues adjacentes, à l’est de l’église. Martine évoque dans ses Souvenirs, sur la base de témoignages oculaires, les multiples exécutions sommaires qui s’ensuivent alors de la part des versaillais, notamment des blessés que leurs camarades n’ont pu emporter, les uns massacrés sur place, les autres traînés jusqu’à la place Saint-Georges devant l’hôtel de Thiers et fusillés contre le mur du jardin. Brunereau parvient à gagner l’est de la capitale. Le 24, c’est lui qui, au cimetière du Père-Lachaise, enveloppe le corps de Dombrowski dans un drapeau rouge [8] avant de le déposer dans un caveau vide. Il réussira à gagner Genève où il retrouvera d’autres exilés, dont Maxime Vuillaume.

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Impacts de balles sur le chevet de Notre-Dame-de-Lorette avec une vue agrandie.

EXAMEN DES IMPACTS

Il convient maintenant d’examiner les impacts actuels présumés qui parsèment la partie gauche du chevet et de voir s’ils peuvent correspondre à ceux repérés par Martine. Ils se présentent sous la forme de «  taches » de plusieurs centimètres de diamètre, donc bien plus grands que celui des balles du fusil Chassepot (11mm). Mais il faut dire que ces balles avaient un faible pouvoir de pénétration dans la pierre. Elles la faisaient éclater par contre autour de leur point d’impact, dont lavisibilité sur le mur s’en trouvait ainsi accrue. Enfin, on peut remarquer que les marques observées ici ne présentent ni la même nuance de gris ni le même grain que la pierre de l’édifice. On peut donc confirmer que ces «  taches  », loin d’être la conséquence par exemple d’un simple délitement naturel de la pierre, correspondent en réalité à des trous qui ont été bouchés avec un autre matériau.
Autre constatation, d’ordre balistique cette fois-ci, à propos de l’emplacement de ces impacts : ils se trouvent exactement dans l’axe de la rue des Martyrs, celle par laquelle, selon Martine, les soldats de Clinchant sont descendus. On peut logiquement en déduire qu’une partie des projectiles versaillais sont passés au-dessus des fédérés qui défendaient la barricade et sont allés frapper la partie du chevet qui se trouvait derrière, de l’autre côté du carrefour.
Les tirs à l’origine de ces impacts ne pouvaient d’ailleurs provenir que de la rue des Martyrs, à l’exclusion des autres rues qui débouchaient sur le carrefour, notamment la rue Notre-Dame-de-Lorette. En effet, leur orientation par rapport à cette partie du chevet ne permettait pas de l’atteindre, tout au plus de lui être tangent [9].
Ces considérations techniques corroborent donc le récit de Martine. Puis les points d’impacts ont été bouchés ; mais ils refont surface peu à peu. On dira sans doute qu’une accumulation d’indices ne fait pas une preuve et qu’il reste des zones d’ombre. Par exemple, pourquoi Martine ne cite-t-il pas la rue Notre-Dame-de-Lorette, alors que l’on sait par d’autres sources que l’on y trouvait au moins une barricade ?
Est-ce parce que les « lignards  » qui s’y étaient engagés ont obliqué en chemin vers la rue des Martyrs ? Une question — parmi d’autres — qu’il faudra élucider.

HUBERT DE LEFFE

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Arrivée de réfractaires au service dans la Garde nationale
à Notre-Dame-de-Lorette où ils seront incarcérés.

[1Des impacts de projectiles dans une glace d’un salon du premier étage de l’École militaire ; dans une salle de la mairie du VIIIe arrondissement ; ou encore sur la tombe monumentale de Charles Nodier dans le cimetière du Père-Lachaise.

[2Sous la Commune, l’église est sécularisée : elle est transformée en club, puis le 13 mai en cantonnement pour les fédérés ; à partir du 20, on y incarcère aussi les réfractaires au service armé, nombreux, semble-t-il, dans le quartier. Le curé a été arrêté et son vicaire, l’abbé Sabatier, fera partie des otages fusillés rue Haxo le 26 mai.

[3Publiés pour la première fois en 1971. Analyse dans Le Mouvement social. Bulletin trimestriel, 1974, n°1.

[4C’est aussi ce que l’on pourrait appeler d’un point de vue sociologique un quartier de transition : plus vraiment populaire, mais pas encore totalement bourgeois. Des populations de sensibilités politiques très différentes s’y côtoient. Thiers y a son hôtel particulier place Saint-Georges, mais Delescluze et Millière y ont aussi habité.

[5Ce que Brunereau démentira par la suite.

[6C’est cette rue qu’empruntent, avant l’attaque versaillaise, Nathalie Le Mel et ses compagnes, rescapées de la défense de la barricade de la place Pigalle.

[7D’autant plus que l’aile gauche du IVe corps d’armée versaillais du général Douay progresse elle aussi vers Notre-Dame-de-Lorette.

[8Plus vraisemblablement une grande pièce d’étoffe écarlate faisant office de drapeau, si l’on se base sur les dimensions des quelques drapeaux rouges qui nous sont parvenus.

[9On peut écarter l’hypothèse selon laquelle ces impacts dateraient de la Libération de Paris : il y a bien eu alors des combats dans le quartier, mais pas à proximité de l’église.


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