VAILLANT ET LA LAÏCITÉ

jeudi 18 février 2016

Le combat laïque est primordial pour Vaillant. D’une part, il correspond à un engagement de jeunesse. Ce jeune homme de bonne et catholique famille se passionne à l’adolescence pour la critique de la religion. Il entre en correspondance et rend visite à Ludwig Feuerbach (1804-1872), philosophe allemand au prestige alors immense. Son matérialisme athée, porteur d’une critique radicale de la religion, exerce une profonde influence sur ce jeune esprit à la recherche de l’émancipation. De l’autre, la lutte pour une société laïcisée, « désenchantée » diraient certains, s’affirme chez lui comme la clef de voûte de tous les combats. Si c’est Jaurès qui a écrit que « la chaîne était au cœur », Vaillant l’a fortement pensé et a toujours agi en conséquence.

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Ludwig Feuerbach (1804-1872)

LES PRINCIPES DE LA COMMUNE

Membre de la Commune, Vaillant manifeste une incontestable « vigueur laïque  » [1]. Il sert alors de trait d’union entre les blanquistes, dont il partage l’essentiel des analyses, et les membres de l’Internationale, à laquelle, étudiant à l’étranger, il avait précédemment adhéré.
Délégué à l’Intérieur, puis à l’Instruction publique, il en est un des principaux dirigeants.
La séparation des Églises et de l’État décrétée le 2 avril, se réclame de la liberté, « premier des principes de la République » et donc de la « liberté de conscience [...] première des libertés » [2]. Mais elle ne dissimule pas non plus ses intentions anticléricales. La délibération votée rappelle dans ses considérants que «  le clergé a été le complice des crimes de la monarchie contre la liberté  » [3] et prévoit, outre la suppression du budget des cultes, la nationalisation des biens du clergé. Les ecclésiastiques se retrouvent sans grande surprise aux premiers rangs des adversaires à combattre et fournissent une part significative des otages, dont l’exécution sera vivement reprochée aux communards. Il est vraisemblable que ce soit la raison principale qui empêche les laïques de la génération suivante de trop se réclamer de ce premier exemple. Contrairement à bien des membres de la Commune ou de leurs principaux soutiens, de Marx à Lissagaray en passant par Vallès, Vaillant ne semble pas avoir regretté cet épisode. Dans l’exil, il continue à affirmer des positions tranchées. Le fameux « Appel aux Communeux  » adopté par la Commune révolutionnaire en juin 1874, dont il est un des principaux rédacteurs, justifie les mesures extrêmes de la Semaine sanglante et revendique un athéisme sans concession : « Nous sommes athées, parce que l’homme ne sera jamais libre, tant qu’il n’aura pas chassé Dieu de son intelligence et de sa raison […] cette notion monstrueuse d’un être, d’un principe en dehors du monde et de l’homme, forme la trame de toutes les misères dans lesquelles s’est débattue l’humanité, et constitue l’obstacle principal à son affranchissement. […] Expulser Dieu du domaine de la connaissance, l’expulser de la société, est la loi pour l’homme s’il veut arriver à la science, s’il veut réaliser le but de la révolution. […] Dans la Commune il n’y a pas de place pour le prêtre : toute manifestation, toute organisation religieuse doit être proscrite. »

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Edouard Vaillant
en tenue de légionnaire Garibaldien

Aussi, n’est-il pas surprenant de voir Vaillant à la pointe du combat anticlérical et anticatholique dans les publications et les organisations qu’il anime à son retour d’exil. Du Comité Révolutionnaire Central (1881-1898) au Parti Socialiste Révolutionnaire (1898-1905), lui et ses amis se singularisent par la radicalité de leurs positions, même au sein d’une extrême-gauche socialiste déjà nettement anticléricale dans son ensemble. Les autres courants socialistes ne peuvent pas être qualifiés de complaisances, en dehors des jeux polémiques habituels, mais même les allemanistes ne peuvent rivaliser en ce domaine avec les vaillantistes !
Les récits abondent, et c’est par exemple dans cette mouvance que Jaurès rencontre le plus de quolibets et d’acrimonie lors de la polémique qui suit la première communion de sa fille, Madeleine (été et automne 1901).

LIBERTÉ ET LAÏCITÉ

Il faut toutefois éviter de trop verser dans un récit tourné vers l’anecdote, nostalgique pour les uns, plus moqueur chez d’autres, sur cette phase de combats des révolutionnaires laïques. Avec des formulations qui sont de leur temps, Vaillant promeut l’organisation d’une société échappant à toute emprise religieuse. Cela passe d’abord et notamment par un enseignement laïque.
Prenons un militant initialement blanquiste comme Jean-Baptiste Calvignac à Carmaux : son premier combat politique pour la gestion municipale de la ville consiste en l’établissement d’une école publique dans le quartier ouvrier de Sainte-Cécile alors que le clan patronal du « marquis » de Solages, son adversaire, soutient une école catholique tenue par des frères maristes. Situation emblématique qui se retrouve dans bien d’autres cas... À Paris et dans le Cher, Vaillant est l’organisateur principal de cette action de longue haleine.

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Jean-Baptiste Calvignac (1854-1934)

Il synthétise toute sa pensée sur le sujet lorsqu’il dépose avec ses camarades Maurice Allard et Victor Dejeante un contre-projet de Séparation des Églises et de l’État. Le but est toujours d’organiser une société pleinement laïque, et donc l’État et les communes doivent « conserver les biens, les édifices, les ressources qu’ils donnaient aux cultes alors qu’ils étaient un service public » [4]. Vaillant veut « désarmer » l’Église et diminuer sa puissance politique. C’est en effet le terrain principal de sa critique : l’Église et l’État bourgeois se soutiennent l’un l’autre dans leur lutte commune contre le prolétariat socialiste. Celui-ci s’affranchit progressivement de son respect envers dieu et sa représentation surnaturelle comme envers le patron ou le maître à la ville et à la campagne. En même temps, son exposé est largement historique, rappelant plus d’un siècle de combats. À l’évidence, Vaillant a conscience que l’effort de laïcisation demande et demandera du temps. Ce n’est sans doute pas seulement sous la Révolution qu’il a été porté par une « minorité intellectuelle libre de toute superstition  ». D’où son engagement à soutenir en cas de besoin le projet de la commission rapporté par Aristide Briand, éventuellement amendé, afin de faire aboutir cette réforme à la valeur sociale « considérable  ». Il se contente aisément de ne réunir pour l’heure qu’une poignée de députés (59), socialistes et radicaux, souvent francs-maçons ou libres penseurs, en faveur de cette Séparation intransigeante. Il serait excessif de dire que Vaillant se montre enthousiasmé par le projet en discussion et qu’il applaudisse les efforts de Jaurès, Pressensé et autres pour parvenir à un compromis acceptable par les modérés et les catholiques. Il regrette que soit laissée gratuitement à ces derniers la jouissance des édifices religieux et, le moment venu, il vote contre l’article 4 qui accorde aux associations cultuelles le droit de gérer leurs biens «  en se conformant aux règles d’organisation générale du culte dont elles se proposent d’assurer l’exercice  ». Néanmoins, il laisse faire et ne combat pas l’équilibre trouvé par la loi promulguée le 9 décembre 1905 et finalement appliqué malgré l’opposition virulente de ses adversaires, et notamment du pape Pie X. C’est au moins la preuve d’une intelligence politique qui sait voir au-delà des aléas.

Comme Vaillant l’explique au sujet d’une autre loi en discussion, une position de principe ne doit pas aboutir à un résultat contraire de celui qu’on souhaite obtenir. La liberté est le fondement de l’organisation républicaine. Vaillant aurait pu dire, avec Maurice Agulhon, « La République en France marche avec la Liberté » [5].
Le but de son action politique, de ses convictions sociales et culturelles, peut certainement être qualifié d’anticatholique et d’antireligieux, mais il ne peut concevoir d’obtenir ce résultat par des méthodes en contradiction complète avec ses principes. C’est à ce titre qu’il est pleinement laïque, à la fois républicain et révolutionnaire.

GILLES CANDAR


[1Jean Bruhat, Jean Dautry, Émile Tersen, La Commune de 1871, Paris, Éditions sociales, 1970 [1960], p. 227.

[2Jean-Paul Scot, « L’État chez lui, l’Église chez elle ». Comprendre la loi de 1905, Paris, Seuil, « Points Histoire », 2005, p. 87.

[3Cité par Jacqueline Lalouette, La Séparation des Églises et de l’État. Genèse et développement d’une idée, Paris, Seuil, «  L’univers historique  », 2005, p. 309.

[4Discours à la Chambre des députés, séance du 10 avril 1905. Même référence pour les citations suivantes.

[5Maurice Agulhon, Coup d’État et République, Paris, Presses de Sciences Po, 1997. Il s’agit de la première phrase du livre.


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