JULIEN HIPPOLYTE DEVICQUE

 

Un artiste communard complètement tombé dans l’oubli

En redécouvrant des artistes communards, on prend de plus en plus conscience du fait que

la répression qui a suivi ce mouvement révolutionnaire a littéralement anéanti l’avenir d’artistes connus avant 1871. Si parmi ceux qui sont parvenus à s’exiler, certains ont pu réussir leur carrière à l’étranger et revenir en France après l’amnistie pour reprendre sans encombre leur travail (Dalou notamment), en revanche, ceux qui ont été arrêtés et condamnés à la déportation par les tribunaux versaillais, ont, dans leur presque totalité, sombré dans l’oubli et il est aujourd’hui difficile de retrouver leur trace. Le sculpteur Capellaro échappe à ce sort grâce à des conditions exceptionnelles, dues à ses soutiens artistiques : il arrivera en Nouvelle Calédonie très tardivement (janvier 1875) et en repartira deux ans après, sa peine ayant été commuée en dix ans de bannissement (1). En revanche, ceux qui sont restés au bagne de nombreuses années, sont usés et meurent prématurément. C’est le cas de Julien Hippolyte Devicque.

Vue de Saint-Denis. Cliché Musée d'Art et d'HistoireVue de Saint-Denis. Cliché Musée d'Art et d'Histoire

Né à Paris le 13 août 1821, il entreprend une carrière artistique. Élève du peintre néoclassique François Dubois, il expose aux Salons de 1859 à 1866 et va devenir un spécialiste de la lithographie de vues en ballon de grands formats. Depuis le XVIIe siècle, les scènes panoramiques avaient du succès, mais étaient souvent centrées sur un château et son jardin (2). Avec le développement des ballons, les vues à vol d’oiseau vont aussi se multiplier. La caractéristique de Julien Devicque est de concilier la vue panoramique avec le souci du détail très minutieux : dans sa lithographie de Saint-Denis (1863), il survole la ville et la campagne environnante, mais on aperçoit dans le lointain le canal (inauguré en 1821) et le train qui passe, en même temps qu’on découvre, dans le premier plan, des passants. On peut voir au Musée Carnavalet d’autres vues de la région parisienne à vol d’oiseau : Levallois et Champerret. Il a produit aussi des gravures de la Suisse et du Jura (3).

Lorsque survient la Commune, il s’engage résolument, au poste de sergent-major du 91e bataillon, première compagnie. Interrogé, lors de son procès devant le douzième conseil de guerre du 6 décembre 1871 sur les raisons de sa participation à la Commune, « l’accusé répond qu’il a servi la Commune par mécontentement d’avoir vu les choses marcher si tristement pendant le premier siège, par crainte aussi d’une monarchie quelconque et enfin parce que c’était dans ses convictions. » Le rapport, après avoir indiqué les opérations auxquelles il a participé, signale que, le 22 mai au soir, « il est à l’Hôtel de ville, garde la barricade de la rue de Rivoli près de la Tour Saint-Jacques et défend successivement les barricades de la rue Saint-Antoine, de la Bastille et du faubourg Saint-Antoine. Les renseignements recueillis sur le compte de Devicque ne sont pas favorables (...)

L’accusé raconte tous ces faits sans forfanterie mais il cherche à ne rien cacher ; c’est un sectaire fanatique et convaincu, qui parle de la fraternité des peuples et qui, en attendant la réalisation de ses rêves, à jamais impossibles, n’a pas hésité à prendre une arme et à tirer sur les soldats de la France. » (Le substitut Abrial) (4).

Il est condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée en Nouvelle Calédonie ; embarqué à Brest le 11 juin 1872 sur le navire La Guerrière, il arrive à Nouméa le 2 novembre 1872. Devicque va illustrer successivement le journal Le Courrier de la Nouvelle-Calédonie et La Revue illustrée. Sa gravure de la presqu’île Ducos a servi d’illustration au roman d’Henri Rochefort L’Évadé. Gracié le 15 janvier 1879, il est autorisé à rentrer en France à bord du Navarin. On perd ensuite sa trace et il meurt deux ans plus tard, le 25 août 1881, à l’âge de soixante ans.

PAUL LIDSKY

 

(1) Cf. La Commune n°73, pages 28-31.

(2) Voir les gravures d’Etienne Allegrain (1644-1736), consacrées au château de

Versailles et au domaine de Saint-Cloud.

(3) Lithographie de la ville de Berne ; Dix vues de la vallée du lac de Joux, 1852.

(4) Archives de la Défense, château de Vincennes.