Le 6 mai 1871, avaient lieu, vers Brest, Lorient et Belle-Isles les premiers départs des “communeux” du Camp de Satory. 1500 déportés constituaient ce premier convoi.

Les convois des insurgés empruntent le réseau Ouest des chemins de fer, ils partent de la Gare de Versailles Rive Gauche ou de Versailles-Chantiers (1).

Le réseau Ouest (2)

Bataille du Mans – La gare

Pendant la guerre de 1870 le réseau Ouest des chemins de fer a beaucoup souffert, des lignes et des ponts ont été détruits, tant par les Français que par les Prussiens.

Entre Versailles et le Mans: on compte 12 viaducs et 2 souterrains inutilisables; plusieurs gares ont été incendiées ; on s'est battu dans la gare du Mans.

Réseau de l'Ouest - 1860

Pour le réseau Ouest, il y a 12 millions de francs (de 1870) de dégâts.

Cependant les compagnies de chemins de fer, aidées par le Génie militaire, rétablissent rapidement la circulation des trains, le plus souvent en construisant des ouvrages provisoires à voie unique. Les réalisations définitives se feront attendre.

A partir du 16 mars les trains circulent, pas très vite, mais ils circulent. L'anarchie la plus totale règne depuis début mars 1871. Les représentants des compagnies avaient été appelés au Quartier général du Louvre pour définir les besoins et les ordres de priorité. Mais rien ne sortit de cette réunion, le Général Vinoy était incapable de prendre une décision.

 

Les convois

L'indicateur Chaix de septembre 1871 donne les temps de transport suivants pour les trains de voyageurs empruntant le réseau des chemins de fer de l'Ouest :

    • Paris-Brest : 611 kms, 19 h 20
    • Paris-Lorient : 559 kms, 16 h 01
    • Paris-Lorient-Brest : 699 kms, 20 h 18
    • Paris-Cherbourg : 354 kms, 12 h 01
    • Paris-La Rochelle : 468 kms, 17 h 08.

Les trains de voyageurs ne roulent pas beaucoup plus vite que les trains de marchandises et les convois militaires, les sections d'itinéraires à voie unique et les réparations effectuées sur les ponts ralentissent la marche des convois.

De plus, les trains de voyageurs ont priorité et les convois de prisonniers doivent souvent attendre, dans les gares de triage, l'autorisation de poursuivre leur route.

Ceci explique le temps de transport très important de ce type de convoi. Pour atteindre Brest, via Lorient, il fallait compter 31 heures de voyage, soit 50 % de plus que la normale.

En principe, les trains partent de la gare de la rive gauche, sauf quelques-uns qui empruntent celle de Versailles-Chantiers. Les convois en direction de Cherbourg sont déviés sur Mantes-La-Jolie, et de cette gare reprennent l'itinéraire habituel des trains partant de la gare Saint-Lazare.

 

Les conditions de “voyage” (3)

Jean-André Foucher raconte ainsi leur voyage et leur arrivée à Brest.

« Dans des wagons à bestiaux, les fédérés prisonniers partent de Sartory en direction de Brest. Ils sont 40 par wagons. Ils ne peuvent respirer que par des fentes du bois. Ils n’ont rien à manger et à boire et il leur faudra attendre Lorient pour recevoir un petit morceau de pain. Pendant trente et une heures de voyage, les uns deviennent fous, les autres se battent pour gagner un peu de place. Parmi les bagnards traités de la sorte se trouve Reclus dont tous les géographes d’Europe commencent à demander avec insistance la libération … »

« Les marins du navire qui transporte les détenus jusqu’à Quélern sont plus humains. Mais le Capitaine de gendarmerie aux soins desquels ils sont confiés à Quélern, le nommé Chevreuil est un soldat grossier et stupide, point trop méchant et par trop préoccupé par son règlement.

En fait la minorité des déportés sera hébergée à Quélern, car c’est surtout aux pontons, en rade de Brest, que l’on songea pour y parquer les insurgés. »

Hommes 40 - Chevaux 8

 

Le témoignage d’Élisée Reclus

« Vous avez sans doute aussi entendu parler des wagons à bestiaux dans lesquels nous avons été transportés à Brest. Nous étions quarante empilés dans le wagon, jetés les uns sur les autres. C'était un fouillis de bras, de têtes et de jambes. Les bâches étaient soigneusement fermées autour de la cargaison de chair humaine, nous ne respirions que par les fentes et les interstices du bois. On avait jeté dans un coin un tas de biscuits en miettes; mais jetés nous-mêmes sur ce tas, sans savoir ce que c'était, nous l'avions bientôt écrasé, réduit en poussière. Pendant vingt-quatre heures, pas d'autres vivres, pas de boisson à Lorient seulement, on nous donna un morceau de pain de la grosseur du poing. Mais, de tout le voyage, pendant trente et une heures, nul de nous ne put descendre et respirer. Les excréments des malades se mêlèrent à la boue de nos biscuits; la folie s'empara de plusieurs d'entre nous : on se battait pour avoir un peu d'air, un peu de place plusieurs d'entre nous, hallucinés, furieux, étaient autant de bêtes fauves. »

Collection Musée de l'Histoire Vivante - Montreuil 

Extrait de « Histoire de la Commune » de Prosper-Olivier LISSAGARAY

« Il y a sur les pontons des tortures réglementaires. Les traditions de Juin 48 et de Décembre 51 furent religieusement suivies en 71. Les prisonniers, parqués dans des cages faites de madriers et de barreaux de fer, disposées à droite et à gauche des batteries, ne recevaient un filet de lumière que des sabords cloués. Nulle ventilation. Dès les premières heures, l'infection fut intolérable. Les sentinelles se promenaient dans le couloir central, avec ordre de tirer à la moindre plainte. Des canons chargés à mitraille enfilaient les batteries. Ni hamacs, ni couvertures.

Pour toute nourriture, du biscuit, du pain et des haricots. Pas de vin, pas de tabac. Les habitants de Brest … ayant apporté des provisions et quelques douceurs, les officiers les renvoyèrent ....

Le régime des pontons variait suivant l'humanité des officiers. ABrest, le commandant en second de la Ville de Lyon défendait qu'on insultât les détenus, tandis que le capitaine d'armes du Breslaw les traitait en forçats …

Les cachots de terre ferme furent aussi cruels que les pontons. A Quélern, près de Brest, ils enfermèrent jusqu'à quarante prisonniers dans la même casemate. Celles du bas donnaient la mort. Les fosses d'aisance « y suintaient leur contenu et, le matin, l'essence fécale couvrait le plancher à deux pouces de hauteur ». Il y avait à côté des logements salubres et disponibles on ne voulut pas y transférer les prisonniers. Jules Simon vint, « trouva que ses anciens électeurs avaient fort mauvaise mine, et décida qu'on aurait recours à la sévérité. » Elisée Reclus avait ouvert une école et tiré de l'ignorance 151 détenus qui ne savaient ni lire ni écrire. Le ministre de l'Instruction publique fit fermer ce cours ainsi que la petite bibliothèque créée par les détenus.

Les prisonniers des forts, comme ceux des pontons, étaient nourris de biscuit et de lard. Plus tard, on ajouta de la soupe et du bouilli tous les dimanches. Les couteaux et les fourchettes étaient interdits. On batailla plusieurs jours pour obtenir des cuillers. Les bénéfices du cantinier qui, d'après le cahier des charges devaient être limités à un dixième, atteignirent "jusqu'à 500 pour cent."  »

Sources :

(1) - Extrait de « Brest La rouge 1847-1906 » de Georges-Michel Thomas, page 85.

(2) - « Déportés et forçats de la Commune – De Belleville à Nouméa » de Roger Pérennès (Ouest Editions)

(3) - « La véritable Histoire de la Commune – L’agonie de la Commune » (Tome III) de J-A. Foucher