« Le dirigeant emblématique de la Commune », dit le Maitron(1) ; en tout cas, l’un de ses dirigeants les plus importants et les plus respectés. Sa mort sur la barricade du Château d’Eau, le 25 mai, lui a donné une aura de martyr, et l’a fait entrer au panthéon des héros républicains. « Un nouveau Baudin », écrira Maxime Vuillaume(2) . Des années plus tard, le 26 mars 1882, lorsque le Conseil municipal de Paris vota l’attribution à Delescluze d’une concession perpétuelle au Père-Lachaise, Jacques Songeon, président du Conseil municipal de Paris, déclarait : « La République doit une sépulture à Delescluze qui a vécu pour elle, qui est mort dans la conviction qu’il donnait sa vie pour elle. »

Prolès, Les hommes de la Commune 1871 - Delescluze, Chamuel Éditeur, 1898 (Source BNF - Gallica)

Nous sommes le 25 mai 1871. Depuis la veille, les derniers membres de la Commune, Delescluze en tête, comme délégué civil à la Guerre, se sont repliés sur la Mairie du XIe, qui a pris l’allure d’un camp retranché. Les Fédérés, après la prise de la Butte-aux-Cailles et du Panthéon, affluent vers la place Voltaire. La bataille fait rage à la Bastille et au Château-d’Eau, où résiste encore la grande barricade du boulevard Voltaire.
La situation est désespérée. Mais on s’accroche encore à un espoir. Parmi les nombreux témoignages de ces heures tragiques, voici celui d’Arnold, rapporté par Vuillaume(3) :

Portrait de Delescluze Louis Charles, (1809-1871), publiciste, membre de la commune - Carjat & Cie , Photographe (Musée Carnavalet - Histoire de Paris)« Dans la matinée de jeudi, je reçus, à la mairie du onzième, la visite d’un de mes parents, commerçant, installé boulevard Voltaire, qui me dit connaître quelqu’un qui se chargerait d’obtenir, par l’entreprise des Prussiens, l’acceptation par le gouvernement de Versailles de la cessation des hostilités, à certaines conditions à débattre… Je fis part, sans tarder, de la situation à mes collègues de la Commune, qui étaient encore une vingtaine présents à la mairie.
La proposition fut acceptée. Il fut convenu que la délégation accompagnant l’intermédiaire (4)… serait composée de Delescluze, Vaillant, Vermorel et de moi-même… Nous partîmes, suivis d’un détachement de gardes recrutés sur la place Voltaire.
Delescluze était, selon son habitude, en costume civil, chapeau haut de forme, pardessus gris, écharpe rouge sous la redingote. Je portais l’uniforme de chef du 164e bataillon. Mes collègues portaient l’écharpe rouge apparente, en sautoir, et, à la boutonnière, la rosette rouge frangée d’or.
Le chemin de la mairie à la Porte de Vincennes se fit sans incident. Il n’en fut pas de même quand nous fûmes à la Porte même. Il était entre deux et trois heures quand nous y arrivâmes. Les gardes de service, quand nous voulûmes franchir le pont-levis, nous barrèrent nettement le passage. Et comme nous montrions nos écharpes de membres de la Commune :

- Non. Vous ne passerez pas. Personne ne passera.

Delescluze se nomma.

- Non. Vous ne passerez pas.

Encore une fois, Delescluze protesta :

- Mais, je suis le citoyen Delescluze, délégué à la Guerre.
- Personne ne sortira d’ici.

Il n’y avait pas à s’insurger. Nous convînmes d’envoyer un de nous chercher l’ordre de Ferré à la mairie du onzième. Delescluze et nous qui l’accompagnions fûmes conduits par les gardes, baïonnettes aux fusils, chez un marchand de vin de la place de la Nation.
Là, Delescluze se laissa tomber sur une chaise, écroulé, tué par la douleur et la honte.

- Je ne veux plus vivre ! répétait-il. Non. Tout est fini pour moi… »

Suivons maintenant le récit que donne Lissagaray, qui a vécu ces heures qui précèdent la mort de Delescluze :

« Toute la rive gauche est à l’ennemi. La Bastille et la Château-d’Eau deviennent le centre du combat.
Ils arrivèrent à trois heures à la porte de Vincennes. Le commissaire de police refusa le passage. Ils montrèrent leurs écharpes, leurs cartes. Le commissaire exigeait un laisser-passer de la Sûreté. Pendant cette discussion, les fédérés accoururent… Il y eut un douloureux débat. Les fédérés crurent que les membres de la Commune voulaient fuir la bataille. On allait même leur faire un mauvais parti, quand quelqu’un reconnut Delescluze. Ce nom sauva les autres…
Delescluze revint à la mairie où il écrivit cette lettre, confiée à un ami sûr.

Lettre de Delescluze à sa sœur, le 25 mai 1871 Reproduite dans Charles Prolès, Charles Delescluze, 1830-1848-1871, Paris, Chamuel, 1898. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k53278162/f1.item

« Ma bonne sœur, je ne veux ni ne peux servir de victime et de jouet à la réaction victorieuse. Pardonne-moi de partir avant toi qui m’as sacrifié ta vie. Mais je ne me sens plus le courage de subir une nouvelle défaite après tant d’autres. Je t’embrasse mille fois comme je t’aime. Ton souvenir sera le dernier qui visitera ma pensée avant d’aller au repos. Je te bénis, ma bien-aimée sœur, toi qui as été ma seule famille depuis la mort de notre pauvre mère. Adieu. Adieu. Je t’embrasse encore. Ton frère qui t’aimera jusqu’à son dernier moment. »(5)

"Place du Château D'eau".  G.C. (initiales) , Photographe (CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet)

Aux abords de la mairie [du 11e] une foule criait après des drapeaux surmontés d’aigles qu’on venait – disait-on – de prendre aux Versaillais, ruse enfantine pour exciter les courages. On ramenait des blessés de la Bastille. Mme Dimitrieff, blessée elle-même, soutenait Frankel blessé à la barricade du faubourg Saint Antoine. Wroblewski arrivait de la Butte-aux-Cailles. Delescluze lui proposa le commandement général : « Avez-vous quelque mille hommes résolus ? » dit Wroblewski. « Quelques centaines au plus », répondit le délégué. Wroblewski ne pouvait accepter aucune responsabilité de commandement dans ces conditions et il continua la lutte comme simple soldat. C’est, avec Dombrowski, le seul général de la Commune qui ait montré les qualités d’un chef de corps…
L’attaque se rapproche de plus en plus du Château d’Eau… Les barricades du boulevard Voltaire et du Théâtre Déjazet supportent désormais les feux de la caserne du Prince-Eugène, du boulevard Magenta, du boulevard Saint-Martin, de la rue du Temple et de la rue de Turbigo. Derrière leurs fragiles abris, les fédérés reçoivent vaillamment cette avalanche…
La place du Château-d’Eau est ravagée par un cyclone d’obus et de balles. Des blocs énormes sont projetés ; les lions de la fontaine traversés ou jetés bas ; la vasque qui la surmontent est tordue. Les flammes sortent des maisons. Les arbres n’ont plus de feuilles et leurs branches cassées pendent comme ces membres hachés que soutient un lambeau de chair. Des jardins retournés volent des nuages de poussière. La main de la mort s’abat sur chaque pavé.
À sept heures moins un quart environ, près de la mairie, nous aperçûmes Delescluze, Jourde et une cinquantaine de fédérés marchant dans la direction du Château-d’Eau. Delescluze dans son vêtement ordinaire, chapeau, redingote et pantalon noir, écharpe rouge autour de la ceinture, peu apparente comme il la portait, sans arme, s’appuyant sur une canne. Redoutant quelque panique au Château-d’Eau, nous suivîmes le délégué, l’ami. Quelques-uns de nous s’arrêtèrent à l’église Saint-Ambroise pour prendre des cartouches. Nous rencontrâmes un négociant d’Alsace, venu depuis cinq jours faire le coup de feu contre cette Assemblée qui avait livré son pays ; il s’en retournait la cuisse traversée. Plus loin, Lisbonne blessé que soutenaient Vermorel, Theisz, Jaclard. Vermorel tombe à son tour, grièvement frappé ; Theisz et Jaclard le relèvent, l’emportent sur une civière ; Delescluze serre la main du blessé et lui dit quelques mots d’espoir. À cinquante mètres de la barricade, le peu de gardes qui ont suivi Delescluze s’effacent, car les projectiles obscurcissaient l’entrée du boulevard.

La barricade du Château-d’Eau, à l’entrée du boulevard Voltaire - Photographie anonyme prise le 30 mai 1871 (CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet - Histoire de Paris)

Le soleil se couchait derrière la place. Delescluze, sans regarder s’il était suivi, s’avançait du même pas, le seul être vivant sur la chaussée du boulevard Voltaire. Arrivé à la barricade, il obliqua à gauche et gravit les pavés. Pour la dernière fois, cette face austère, encadrée dans sa courte barbe blanche, nous apparut tournée vers la mort. Subitement, Delescluze disparut. Il venait de tomber foudroyé sur la place du Château-d’Eau. […]
Il n’avait prévenu personne, même ses plus intimes, n’ayant pour confident que sa conscience sévère. Delescluze marcha à la barricade comme les anciens Montagnards allèrent à l’échafaud. La longue journée de sa vie avait épuisé ses forces. Il ne lui restait plus qu’un souffle ; il le donna. Il ne vécut que pour la justice. Ce fut son talent, sa science, l’étoile polaire de sa vie. Il l’appela, il la confessa trente ans à travers l’exil, les injures, dédaigneux des persécutions qui brisaient ses os. Jacobin, il tomba avec des socialistes pour la défendre. Ce fut sa récompense de mourir pour elle, les mains libres, au soleil, sans être affligé par la vue du bourreau. »

Il faudrait aussi citer le long récit de Jourde(6) , qui accompagnait Delescluze dans sa marche à la mort :

« Depuis trois jours les soldats de la réaction étaient entrés dans Paris. La trahison avait vaincu la ville invincible. La Commune expirait dans une agonie pleine de grandeur donnant, pour les gloires de la défaite, le plus pur et le plus généreux de son sang. […]
Trente membres de la Commune sont assemblés à la mairie du XIème arrondissement. Au milieu d’eux, Delescluze, donne l’admirable exemple de son indomptable énergie.
Quarante ans il a lutté pour la justice et la liberté ; pendant quarante ans il a tout sacrifié à sa foi républicaine.
Entré en 1830 dans la mêlée révolutionnaire, il n’en sortira plus ; sa mort même restera comme le symbole du dévouement aux principes pour lesquels il a toujours combattu et souffert.
La prison, l’exil, Cayenne se le disputeront tour à tour. La monarchie de Juillet, la seconde République, le régime du 2 Décembre épuiseront contre lui toutes leurs rigueurs. Delescluze restera l’inflexible soldat du devoir.
Aux dernières heures de la lutte géante que sa mort va couronner, son vaillant esprit jusque-là hésitant s’est éclairé aux lumières de la science nouvelle. Il a compris que la liberté politique doit avoir pour conséquence l’émancipation économique des travailleurs. Il entrevoit dans un lointain rayonnant la société future accomplissant sa mission de paix, de travail et de justice.

Affiche de la Commune de Paris N° 386 du 21 mai 1871 - Au peuple de Paris Delescluze

Delescluze donnera sa vie pour affirmer la grandeur des principes que la Commune représente. […]
Nous sommes au jeudi 25 mai, tout espoir de vaincre est perdu. La Commune et le Comité central se sont mêlés à leurs derniers défenseurs. Delescluze l’a dit dans sa proclamation :

« Place au peuple, aux combattants aux bras nus ! Citoyens, vos mandataires combattront et mourront avec vous s’il le faut. »

Les élus du peuple de Paris ont pris place dans les rangs des combattants. Tous lutteront jusqu’à la dernière heure. […]
Dans cette journée du jeudi, Delescluze avait visité les barricades de la Bastille et du XIe arrondissement. L’heure de la chute approchait. Malgré leur héroïsme, les fédérés ne pouvaient retarder que de quelques heures la victoire d’un ennemi nombreux et formidablement armé pour triompher de la résistance qu’on lui opposait.
La Commune avait perdu quarante mille de ses défenseurs tués, blessés et prisonniers. Quinze arrondissements étaient occupés par une armée de cent mille hommes. Cinquante mille hommes opéraient contre les bataillons décimés, exténués qui luttaient encore.
Delescluze avait pris une résolution suprême. Le délégué à la guerre de la Commune ne voulait pas, ne devait pas survivre à la défaite.
A six heures, on vint lui apprendre que la barricade du Château-d’Eau, en avant du boulevard Voltaire, était menacée.
La caserne du Château-d’Eau, la rue du Temple, le théâtre Dejazet, le cirque Napoléon étaient au pouvoir des troupes de M. de Mac-Mahon.
Derrière la barricade, les fédérés n’étaient plus abrités. Une pluie de balles et de mitraille les inondait. Réfugiés dans les maisons à droite et à gauche, ils résistaient encore aux efforts impuissants de leurs adversaires. Fauchés par la mort, ils étaient bientôt remplacés par de nouveaux combattants. […]
Delescluze, debout sur les marches de la mairie, demanda cent hommes de bonne volonté. Il y avait là deux cents fédérés qui, depuis soixante jours, se battaient aux avant-postes. A l’appel du délégué à la guerre, tous se levèrent pour le suivre.
Delescluze, que je rencontrai à ce moment, me permit de l’accompagner.
Je fus frappé de l’aspect calme, sévère, du vieux révolutionnaire. Sa mise correcte tranchait sur le désordre des vêtements de ceux qui l’accompagnaient. Frais rasé, il portait une chemise éclatante de blancheur, retenue par trois boutons en or ; son chapeau de soie noire était irréprochable. Un pardessus de demi-saison recouvrait une redingote noire, boutonnée soigneusement dans toute sa longueur. Les bottines étaient fines et élégantes.
Il marchait impassible sur le côté gauche du boulevard Voltaire ; sa démarche crâne et décidée ne sollicitait que par saccades régulières l’appui d’une canne à pomme d’or, qui servit plus tard à le faire reconnaître.
Pour mourir, Delescluze avait retrouvé toute sa force, toute sa virilité ; il avait fait soigneusement, coquettement sa dernière toilette.
Sur notre route, dans une petite charrette traînée à bras, nous reconnûmes Lisbonne, ce fou de courage et de témérité, que l’on rapportait les deux cuisses broyées par un éclat d’obus.
Plus loin, nos collègues Theisz et Avrial ramenaient, sanglant, blessé à mort, le brillant publiciste, notre cher et courageux Vermorel, qui n’avait pas voulu, non plus, survivre à la chute de la Commune, et répondait par cette fin volontaire aux attaques et aux calomnies dont il avait été l’objet. Deux jours auparavant il avait prononcé sur la tombe ouverte de Dombrowski un éloquent discours d’adieu.
Après avoir franchi le boulevard Richard-Lenoir, les hommes qui nous suivaient durent marcher en tirailleurs sur les trottoirs. Les balles sifflant avec rage balayaient la chaussée. En approchant de la barricade, la fusillade redoublait d’intensité.
Pour traverser les petites rues qui aboutissent au boulevard Voltaire, les fédérés devaient courir pour éviter le feu de l’ennemi qui occupait les flancs de notre dernière position de ce côté.
La barricade Richard-Lenoir, élevée à 400 mètres en arrière du Château-d’Eau, nous protégeait contre nos adversaires et les empêchait de nous tourner complètement.
Mort de Delescluze le 25 mai 1871Delescluze, du même pas grave et mesuré, marchait, sans se soucier des projectiles qui éclataient autour de lui, dans la direction de la barricade. De chaque côté de celle-ci les maisons d’angle brûlaient ; leurs débris s’écroulaient dans un crépitement sourd, dans une gerbe de flammes, sur la barricade abandonnée. Dans les maisons voisines, les fédérés soutenaient, contre un régiment de ligne, une lutte désespérée ; véritable duel. D’un côté, le nombre, la force inconsciente ; de l’autre, une poignée d’hommes résolus à mourir.
Nous étions arrivés à vingt mètres de la barricade. Je suppliai Delescluze de s’arrêter, mais en vain. Ceux qui voulurent le suivre tombèrent autour de lui.
Sans hésitation, sans précipitation, Delescluze s’engagea dans le chemin couvert de la barricade. Il avait écarté son pardessus. Sur sa poitrine découverte, l’écharpe rouge à frange d’or de membre de la Commune le désignait, comme une cible, à l’ennemi massé à deux cents mètres.
Le feu des Versaillais redoubla d’intensité.
Delescluze put faire quelques pas encore sur la place du Château-d’Eau.
Devant nous le soleil disparut, se voilant dans des nuages d’or et de pourpre.
Quelque chose comme un déchirement immense, lugubre, se fit entendre……
Delescluze venait de tomber foudroyé ! »

 

Après la mort

La mort de Delescluze ne mit pas fin à son existence tumultueuse. Reconnu le vendredi 26 mai au matin au milieu d’autres cadavres, au pied de la barricade, son corps fut d’abord exposé sur des marches devant le théâtre Dejazet, à l’entrée du boulevard du Temple. Puis il fut transporté dans l’église Sainte-Élisabeth, près du square du Temple, où « beaucoup de monde venait le voir ». Il fut ensuite transféré au cimetière Montmartre et jeté dans une tranchée. Sa bague, sa montre, son écharpe rouge et sa rosette de membre de la Commune avaient été envoyées à Versailles. On remarqua alors qu’il portait à la cheville un bracelet de plomb, sans doute un signe de reconnaissance qui, selon Vuillaume, aurait été placé par un employé des pompes funèbres. L’anneau fut retiré sur ordre de l’officier présent, et le corps transféré dans une autre fosse. Mais un témoin avait repéré l’emplacement. Un an plus tard, des fleurs y furent déposées, enlevées sur ordre de la police. Puis un jeune acacia fut planté, qui devint un arbre. C’est ce qui permit, en 1883, de retrouver les restes de Delescluze.
En 1874, Delescluze fut condamné à mort par contumace par le 1er conseil de guerre, bien que, comme il fut reconnu au cours des débats, « sa mort est de notoriété publique ».
Même mort, Delescluze était toujours considéré comme une menace pour le pouvoir, qui craignait que sa tombe devienne un lieu de pèlerinage. Vuillaume rapporte que, lorsque le corps de Delescluze fut retrouvé le vendredi 26 et qu’un officier demanda au général Douay s’il fallait le mettre de côté, celui-ci répondit : « Voulez-vous donc que je fasse un nouveau Baudin ? »
En 1883, ses restes furent exhumés et, sur décision du Conseil municipal de Paris, transférés au Père-Lachaise, où la ville lui accorda une concession. « Chaque année, au mois de mai, à l’anniversaire de la Semaine sanglante, le peuple se rend d’abord au mur des fédérés, pour perpétuer le souvenir des victimes de la réaction, de ces morts anonymes qui sont tombés pour la Révolution. Il va ensuite saluer la nouvelle tombe de celui qui mourut en désespéré — mais en brave. » (Charles Prolès, Charles Delescluze, Chamuel, 1898, p. 132).


Ultime revanche posthume : par un arrêté du 23 janvier 1930, le Conseil municipal de Paris attribua son nom à une rue nouvellement ouverte du XIe arrondissement, à deux pas de l’école où siégeait le Comité central de la Garde nationale et de « l’église Marguerite » où se réunissait le club des Prolétaires.

 

Retour sur le parcours d’un vieux républicain

 Charles Delescluze - Illustration pour l’Histoire socialiste de J. Jaurès Vol. 10. Le Second Empire, 1908, p. 205

En 1871, Delescluze a 62 ans ; il est avec Beslay, Pillot et Pyat, l’un des doyens de la Commune, d’une autre génération que les trentenaires ou quadragénaires qui constituent la grosse majorité des membres de l’assemblée communale(7) . Il a derrière, depuis 1830, lui un long passé de militant républicain.
Il est né à Dreux (Eure-et-Loir) le 2 octobre 1809 dans une famille bourgeoise, mais acquise à la République : son père, commissaire de police, avait été volontaire de 1792. Il est élevé à Paris, où son père était pensionnaire des Invalides. Il fait des études au collège Bourbon, puis suit les cours de l’École de Droit. Ayant abandonné les études, il devient clerc d’avoué à Paris.


Entre procès, prisons et exil
Dès 1830, il participe aux manifestations républicaines. En 1832, il prend part à l’insurrection républicaine qui éclate aux abords du cloître Saint-Merry lors des funérailles du général Lamarque. En juin 1834, il est arrêté à la suite de l’émeute républicaine de la rue Transnonain. En 1835, il est impliqué dans un complot contre Louis-Philippe et poursuivi pour délit de société secrète. Il se réfugie alors en Belgique, premier épisode d’une longue série d’arrestations, de procès, de prison, d’exil. C’est là, en Belgique, qu’il fait ses débuts de journaliste.
Rentré en France en 1841, il devient rédacteur en chef de L’Impartial du Nord à Valenciennes, et fait de ce journal, qu’il dirige jusqu’en 1848, un organe de l’opposition démocratique à Louis-Philippe. D’où une condamnation en 1844 : un mois de prison et 2000 F. d’amende.


Le 25 février 1848, il proclame la République à Valenciennes et, dans la foulée, est nommé commissaire de la République dans le département du Nord. Après un échec aux élections à l’Assemblée constituante, il revient à Paris et fonde La Révolution démocratique et sociale, dont Ledru-Rollin est l’inspirateur et le bailleur de fonds :

« Comme idéal, nous poursuivons la réalisation d’une constitution sociale dans laquelle tous les intérêts seront également respectés et favorisés, dans laquelle il n’y aura plus de parias d’aucune espèce, dans laquelle le travail sera un devoir pour tous, le dévouement une nécessité, l’égoïsme une sottise… La démocratie est le chemin qui doit nous conduire aux réformes sociales. Soyons donc républicains et démocrates pour être socialistes. »

La fondation de La Révolution démocratique et sociale coïncide avec la création de la Solidarité républicaine, association patronnée par Ledru-Rollin, et dont Delescluze est secrétaire général, qui vise à « constituer sur des bases durables le grand parti de la République démocratique et sociale » et prône le retour à la constitution de 1793. L’association est classée par décision de justice comme « société secrète », qualification qui expose ses membres à des poursuites.
Pour avoir, dans un article, accusé Cavaignac d’avoir « laissé grandir l’insurrection [de juin 1848] pour se donner le plaisir de l’étouffer sous des monceaux de cadavres », il est condamné en mars 1849 à un an de prison, puis à nouveau en avril à trois ans de prison pour apologie des assassins du général Bréa. Il passe alors dans la clandestinité, puis s’exile à Londres de 1850 à 1853.
Dès son retour à Paris en 1853, il s’affilie à la Jeune Montagne, société secrète en rapport avec la Marianne, qui luttait contre le régime issu du coup d’État. Il est arrêté en octobre 1853, puis condamné comme instigateur de sociétés secrètes à quatre ans de prison et dix ans d’interdiction de séjour, et incarcéré à Belle-Île, puis à Corte. Au moment où il arrivait au terme de sa peine, il est transféré à Toulon, en février 1858, puis à Brest, et de là transporté à Cayenne.
Amnistié en 1859, il est de retour à Paris en 1860, et occupe divers emplois. En 1866, il fonde le Panthéon de l’Industrie et des Arts, journal des découvertes en vue de l’Exposition de 1867, qui cesse de paraître en janvier 1868. Le 2 juillet 1868, il fonde Le Réveil. Journal de la démocratie des deux mondes, premier journal franchement républicain depuis le coup d’État. Le premier numéro lui vaut quinze jours de prison et 5000 F d’amende. Nouvelles poursuites en 1868, pour avoir lancé, dans Le Réveil, une souscription destinée à ériger un monument à Baudin, le député républicain tué le 3 décembre 1851 sur une barricade du faubourg Saint-Antoine. Dans le procès qui s’ensuit, Delescluze est défendu par un jeune avocat, Léon Gambetta, qui va transformer le procès de Delescluze en procès du coup d’État.
L’année 1870 commence avec l’affaire Mégy, cet ouvrier qui avait tué un policier venu l’arrêter en toute illégalité(8) . Delescluze prend fait et cause pour Mégy et démontre le caractère manifestement illégal de la perquisition. Ce qui lui vaut treize mois de prison pour apologie de crime. Sans attendre d’être emprisonné, il gagne Bruxelles, non sans avoir préalablement fait campagne pour le NON au plébiscite impérial. De Bruxelles, il envoie au Réveil des articles dénonçant la guerre, entraînant la suspension du journal.
Rentré en France après le 4 septembre, il est élu maire du XIXe arrondissement aux élections municipales du 5 novembre 1870, mais démissionne le 6 janvier 1871, pour protester contre la limitation des pouvoirs des municipalités. Il est emprisonné – c’est la dernière fois – et son journal est suspendu après la journée du 22 janvier, mais il bénéficie d’un non-lieu. Élu député à l’Assemblée aux élections législatives du 8 février, il s’oppose aux préliminaires de paix avec la Prusse et dépose une proposition de mise en accusation pour trahison du gouvernement de la Défense nationale.


Dans la Commune
Lorsque la Commune éclate, il se range sans surprise aux côtés de la révolution. Le 26 mars, il est élu à la Commune par les XIe et XIXe arrondissements. Il choisit le XIe et abandonne son mandat de député. Il siège d’abord à la Commission des relations extérieures, puis, après le 21 avril, à la Commission de la guerre, où il s’oppose à Cluseret. Après l’évacuation du fort d’Issy et la démission de Rossel, il entre au Comité de Salut public renouvelé et est nommé délégué civil à la Guerre, le 10 mai.

 Affiche de la Commune de Paris N° 290 du 10 mai 1871 - Nomination de Charles Delescluze

« Delescluze avait le défaut d’être absolu et exclusif. C’est son exclusivisme politique qui le rendit d’abord un peu étranger au mouvement insurrectionnel qui s’est fait d’abord en dehors de lui, mais avec le soutien de son parti. C’est ce qui fait que Delescluze arriva seulement vers la fin de la Commune au poste important qu’il occupa. Le jacobinisme qu’il représentait n’était pas bien vu à l’Hôtel de Ville par les socialistes qui avaient fait la Révolution du 18 mars et qui craignaient toujours, si elle était remise entre les mains de Jacobins comme Delescluze, qu’elle devint seulement politique sans devenir sociale.
Delescluze n’a donc eu dans l’Assemblée communale que l’autorité que lui donnaient son âge, son talent et son inaltérable dévouement à la cause révolutionnaire » (Charles Prolès, Delescluze, op. cit., p. 133-134).

Affiche de la Commune N° 293 du 11 mai 1871 - Delescluze à la Garde nationale

À ce moment crucial, où les dissensions divisent la Commune – majorité/minorité, Commune/Comité central – et où les troupes sont désorganisées et mal ravitaillées, il essaie de remettre un peu d’ordre, mais a bien de la peine à faire prévaloir son autorité.

« Le désordre de la Guerre rendait la résistance chimérique. Delescluze n’avait apporté que son dévouement. D’un caractère faible, malgré son apparente raideur, il était à la merci de l’État-major… Le Comité central, fort des divisions de la Commune, s’imposait partout, publiait des arrêtés, ordonnançait les dépenses sans le contrôle de la commission militaire » (Lissagaray, chap. XXIV).

Affiche de la Commune de Paris N° 310 du 12 mai 1871 - Ordre du Ministère de la Guerre Delescluze

Le 21 mai, les versaillais entrent dans Paris. Delescluze se replie du ministère de la Guerre à l’Hôtel de Ville et lance sa célèbre proclamation :

« Assez de militarisme, plus d’états-majors galonnés et dorés sur toutes les coutures ! Place au peuple, aux combattants aux bras nus ! L’heure de la guerre révolutionnaire a sonné. Le peuple ne connaît rien aux manœuvres savantes, mais quand il a un fusil à la main, un pavé sous les pieds, il ne craint pas les stratégistes de l’école monarchiste. Aux armes, citoyens, aux armes !… La Commune compte sur vous. Comptez sur la Commune ! ».

Trois jours plus tard, il gagne la mairie du XIe, après avoir vainement tenté d’empêcher l’incendie de l’Hôtel de Ville. Nous sommes le 24 mai, la veille de sa mort.

En guise de conclusion, deux jugements, parmi tant d’autres :
Gambetta :

« Si Delescluze est l’incarnation de toutes les vertus jacobines – intransigeance, honnêteté, esprit d’autorité, républicanisme social –, il a su s’ouvrir même aux idées de Proudhon, cet ancien adversaire. Et cet esprit centralisateur ne s’est pas davantage opposé au développement des libertés communales. ».

Arthur Arnould :

« Delescluze montra une grandeur et une abnégation qui en font certainement une figure historique hors-ligne, digne du respect, de l’admiration de tous […] Son amour du peuple son dévouement à la Révolution, vers la fin, éteignirent en lui tout égoïsme […] Lui, vieux jacobin, […] ne tarda pas à voir qu’il donnait sa vie pour une cause, la cause communaliste, dont plusieurs principes contredisaient, combattaient, quelques-unes de ses plus chères convictions. »

 

 Notes :

(1) Cordillot Michel (coord.), La Commune de Paris 1871. Les acteurs, l’évènement, les lieux, Éditions de l’Atelier, p. 408-411.
(2) Maxime Vuillaume, Mes Cahiers rouges. Souvenirs de la Commune, 1908-1914, rééd. La Découverte, 2011. Voir p. 195-201, 404-408.
(3) Maxime Vuillaume, p. 404-406.
(4) Il s’agit de Mac-Kean, secrétaire de Washburne, ambassadeur des États-Unis.
(5) Voir aussi Maxime Vuillaume, p. 675-676.
(6) François Jourde, Souvenirs d’un membre de la Commune, 1877.
https://fr.wikisource.org/wiki/Souvenirs_d%E2%80%99un_membre_de_la_Commune/La_Mort_de_Delescluze
(7) Voir « Les élus de la Commune » dans Martelli Roger, Commune 1871. La révolution impromptue, Arcane 17, 2021, p. 158-162.
(8) Voir Éphéméride 18 mai : Protot

 

Sources :
Cordillot, Michel (coord.), La Commune de Paris 1871. Les acteurs, l’évènement, les lieux, Éditions de l’Atelier, p. 408-411.
Maxime Vuillaume, Mes Cahiers rouges. Souvenirs de la Commune, 1908-1914, rééd. La Découverte, 2011, cahier IV, 1, cahier VII, 3, cahier IX, 4, cahier X, 3.
Prosper-Olivier Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, [1896], La Découverte, éd. 2000, chap.XXX.
Charles Prolès, Charles Delescluze, 1830-1848-1871, dans la série « Les hommes de la révolution de 1871 », Paris, Chamuel, 1898.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k53278162/f1.item
Site Amies et Amis de la Commune : www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/illustres-communards/535-charles-delescluze