2017 - trimestre 4

jeudi 7 décembre 2017

DE LA RIVIÈRE BLEUE À LA SEINE ROUGE SANG


« VIVE LA COMMUNE »

sur le drapeau rouge du 143e Bataillon de la Garde nationale fédérée en première de couverture, le titre emprunté à Jules Vallès, une dédicace : « À Marthe et à tous les vaincus — pas parce qu’ils ont été battus, mais parce qu’ils se sont battus », les premières lignes du premier chapitre consacrées à l’hommage fleuri rendu par le narrateur, sur le Mur, le long de la plaque au Père-Lachaise, et aux pensées dédiées « à Jeanne, à Louise, à Gustave  »…

Tout d’emblée nous fait entrer dans ce roman aux côtés des acteurs de la Commune de Paris. Le narrateur est notre guide, lui-même mené par Prosper-Olivier Lissagaray, qu’il nomme familièrement Lissa, à travers les rues de Paris, au fil des rencontres d’hommes et de femmes, grandes figures de la Commune ou anonymes.

Pour nous qui aimons dire ou chanter que « la Commune n’est
pas morte
 », le roman de Michèle Audin sait la rendre vivante, incarnée par tous ces destins croisés, portée par une véritable topographie de la Commune et une chronologie qui va nous mener du 18 mars au 28 mai 1871, de la joie à la mort, puis au lendemain de la mort, à nos lendemains.

Nous retrouvons tout l’esprit de la Commune : les réunions à n’en plus finir dans les clubs ou à l’Hôtel de Ville, les jours et les nuits sans avoir le temps de se laver ; les actions menées pour mettre en œuvre la démocratie sociale ; le travail des journalistes ; les spectacles, la fête et les combats, les folies d’amour, la bravoure dans la mort… Les prénoms, les noms de ces femmes et de ces hommes, leurs métiers, leurs affinités, leurs discordes, leurs déambulations jalonnent ce chemin sur lequel nous, lecteurs, sommes entraînés comme dans un tourbillon. Quel plaisir aussi de les entendre parler : comme Courbet et Vallès lorsqu’ils devisent ensemble, et conviennent avec truculence d’un dîner de boudin aux pommes, arrosé d’un bon vin rouge !

Le mode narratif fait s’imbriquer l’une dans l’autre les temporalités : celle de l’énonciation et celle du récit, jusqu’au point où le narrateur traverse le miroir ; en effet, le beau chapitre 25, «  Paris la veille de la mort », commence par ces lignes : « Aujourd’hui encore je marche dans Paris. Je marche le texte du chapitre 25 du livre de Lissagaray. Avec lui.  » Et au fil de cette dernière marche, Lissa va enfin le présenter à Marthe : « Peut-être mon regard vers la jeune femme qui distribue le travail est-il trop évidemment admiratif, en tout cas il fait sourire monguide : « Veux-tu que je te la présente ? Elle s’appelle Marthe. » Elle se tourne vers nous. Oui, c’est Marthe, bien sûr, Marthe à laquelle je rêve depuis le début de cette histoire — mais ils n’en savent rien. »

La finesse de l’écriture, l’immense expertise historique de l’auteure, le lyrisme de cette prose et la force poétique de l’oeuvre font de ce roman un livre hors normes et captivant.

MICHÈLE CAMUS

Michèle Audin, Comme une rivière bleue Paris 1871, Gallimard, L’Arbalète, 2017.


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TROIS ROMANS DE LOUISE MICHEL


Publié en 2013 par les Presses universitaires de Lyon, ce dernier tome conclut l’importante publication d’une collection fondée en 1999 par Xavière Gauthier, historienne. Il rassemble trois romans : Les Microbes humains (1886), Le Monde nouveau (1888) et Le Claque-dents (1890).

Trois romans sur un monde qui se délite, pourri par la finance, et que Louise analyse avec son regard d’anarchiste, mais aussi avec un réel souffle poétique. Cet ouvrage de plus de 600 pages est suivi d’un dossier documentaire passionnant, comportant une revue de presse de l’époque, commentée et annotée par Claude Rétat (Directrice de recherche au CNRS) et Stéphane Zékian (Chargé de recherches). Nous surprenons ainsi l’étonnement des journalistes devant cette œuvre d’envergure qui les interpelle tant par le style que par le foisonnement des idées.

Documents rares également : nous avons accès à des textes de conférences de Louise Michel, des articles nombreux de la « Grande citoyenne », des projets de pièce de théâtre, etc., textes provenant pour l’essentiel du Fonds Lucien Descaves, que l’on peut interroger à l’Institut d’histoire d’Amsterdam.

Un ouvrage indispensable pour mieux connaître Louise Michel, foisonnant de références, étonnant de trouvailles comme le texte Grelottage de Saint-Lazare, où l’auteure se plaît à transcrire fidèlement une conversation entre deux détenues dans le langage fleuri de l’argot. Ou encore un texte sur les raisons du féminisme, illustrant en une phrase ce que veulent les femmes : « Tantôt adulée, tantôt insultée, la femme est accoutumée à prendre pour ce que valent les flatteries et les injures. Nous ne voulons ni de l’autel, ni du ruisseau  », écrit-elle.

Une belle collection, qui nous fait découvrir les différentes facettes de cette femme devenue une icône. Ainsi, à travers ses œuvres, nous la voyons plus vraie, plus humaine, loin des légendes construites autour d’elle.

Courageuse publication, dépassant les a priori politiques, pour permettre d’accéder à une véritable œuvre littéraire. Une ambition jamais atteinte jusque-là.

CLAUDINE REY

Louise Michel, Trois romans : Les Microbes humains, Le Monde nouveau, Le Claque-dents, textes établis, présentés et annotés par Claude Rétat et Stéphane Zékian. Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2013, 631 p.


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POÈMES LOUISE MICHEL EN NOUVELLE-CALÉDONIE


Nous est parvenue, il y a quelques mois, la réédition, en 2010, aux éditions Maïade, des Souvenirs et Aventures de ma vie par Louise Michel. C’est le fac-similé d’un feuilleton, paru dans La Vie Populaire, du 17 mars (soit 11 jours après la mort de la célèbre communarde) au 14 juillet 1905, en tout 18 livraisons relatant son séjour en Nouvelle-Calédonie. Présentée comme écrite par Louise Michel, l’œuvre est en fait le travail d’un journaliste qui se fera un nom dans les livres de jeunesse et les romans policiers, Arnould Galopin.

Le texte, dans la veine des grands romans feuilletons du XIXe, se lit avec plaisir, et avec une sorte de satisfaction naïve, tant les méchants – gouverneur, surveillants – y sont ridicules, et tant Louise Michel y apparaît comme une héroïne, pleine d’humour, d’humanité, mais perpétuellement révoltée et rebelle à toute autorité. On rit de voir le gouverneur, désarçonné par son pur-sang, sous les moqueries des communardes, ou ce surveillant, Grippart, brisant son piano à coups de pieds, et finalement happé et tué par un requin. On applaudit Louise épousant la cause des Kanaks et fondant une école pour eux. Malheureusement, elle n’a pas rencontré de Kanaks, sauf celui auprès duquel elle a collecté des légendes, et Grippart n’a jamais existé.

C’est dire qu’il ne faut pas compter sur cet ouvrage pour découvrir la vérité du séjour en déportation de Louise Michel, ni l’authenticité de son caractère. Beaucoup de scènes sont imaginaires, comme l’assassinat du forçat Renelle par le Kanak Kio ; d’autres présentent une confusion entre le régime des forçats et celui des déportés, ou se sont déroulées dans des lieux d’où Louise Michel était absente ; ainsi, l’exécution des quatre déportés à l’île des Pins en 1874. Certains passages sont démarqués, voire recopiés, de ses Mémoires, parus vingt ans plus tôt.

Pour connaître la vérité historique, on se référera au livre de Joël Dauphiné, spécialiste de la Nouvelle-Calédonie, La déportation de Louise Michel. Vérités et légendes [1]. L’éditrice du présent ouvrage en connaît les erreurs et les approximations et ne cherche pas à les masquer.

Il reste que ces Souvenirs et Aventures de ma vie sont une lecture agréable, nous renseignent sur la vie du bagne et constituent une pièce dans l’entreprise de canonisation de Louise Michel, au lendemain de sa disparition.

NICOLE TORDJMAN

Louise Michel en Nouvelle-Calédonie. Les « Souvenirs et aventures de ma vie », parus en feuilleton au début du XXe siècle. Textes retrouvés et présentés par Jeannine Garnotel. Maïade éditions, 2010.


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LA TRAVERSÉE


Gérard Hamon nous conte l’histoire imaginaire d’un communard de retour du bagne en Nouvelle-Calédonie, en 1879. Son héros est un anonyme : champignonniste parce que cela ne demandait pas de connaissances particulières, il est fait prisonnier lors de la Commune de Paris et déporté au bagne. Amnistié, il revient en France à bord du Var, un trois-mâts barque à vapeur. Pour tromper son ennui lors de ce voyage de retour, qui va durer onze semaines, notre personnage va tenir un journal de bord. Chaque jour, il nous raconte un épisode de sa vie : avant la Commune, puis son engagement et ses combats lors de celle-ci. Tout est raconté sans ordre chronologique particulier, il nous parle de son père, des différentes étapes de sa captivité, en France, sur l’île des Pins. Et puis il y a ses rencontres, des communards comme lui, ou la vie des marins à bord du Var, leurs habitudes et travaux de chaque jour, ou encore de simples citoyens côtoyés çà et là.

L’auteur va ainsi nous parler de communards ayant réellement existé. D’autres personnages sont imaginaires, composés à l’aide de nombreux documents bibliographiques.
Il aborde également des périodes de l’histoire peu souvent citées, telles que la révolte des Kanaks, celles des populations de Cochinchine ou d’Algérie ; périodes liées au colonialisme, parfois mal comprises et mal interprétées par les communards exilés.

Ce livre est basé sur une minutieuse recherche documentaire. Il nous fait découvrir avec talent et émotion une face souvent oubliée de la Commune, celle d’un personnage quelconque au sein d’un épisode dramatique de notre histoire.

Jean-Louis Guglielmi

Gérard Hamon, La Traversée. Retour de bagne d’un communard déporté, Éd. Poncerq, Rennes, 2016


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UNE PLAIE OUVERTE


Patrick Pécherot est un auteur de livres policiers souvent récompensés. Avec Une plaie ouverte, il évoque la Commune, des prémices de 1870 jusqu’en 1905, avec un récit en quatre actes et une trentaine de dates bien documentés. L’auteur met en scène des personnages réels et d’autres fictifs.

Parmi les communards connus, nous croisons Courbet «  le maître à l’odeur de soufre et de lit défait  » ; Gill au « sourire soleil, caricaturiste aux cent procès, semeur de rimes et de bons mots  » ; Vallès aux «  allures d’hirondelle en colère », Vuillaume et Vermersch du Père Duchêne – les «  trois V  » ; Louise Michel, « sèche et noire  » «  à l’égal des hommes », Louise et Clemenceau, Louise et Verlaine ; « Allix et ses lubies » ; Rigault, Rochefort, Garibaldi… « Et tant d’autres aux noms oubliés  » ou inconnus. Pécherot crée donc des personnages fictifs : Charles Richard qui « note tout ... ses choses vues à la manière de Hugo  » ; Amédée Floquin, qui sera présent au mauvais moment rue Haxo ; Valentin Dana, élégant et énigmatique ; Marceau, fasciné par Dana ; Manon, un modèle qui « choisit ceux qui la peignent  » et qui préfère Dana à Marceau. Nous parcourons divers lieux emblématiques de la Commune : des pensions et des brasseries ; la Marmite de Nathalie Lemel et Eugène Varlin, rue Larrey ; la rue du Jardinet, où s’imprime Le Père Duchêne ; l’atelier de Carjat, rue Notre-Dame-de-Lorette et celui de Courbet, rue Hautefeuille. Nous parcourons les rues de Paris lorsque «  l’air a des douceurs de printemps » et que «  la vie est une poignée de Cerises » ; puis fin mai, alors que « c’est fini  » et que l’on « a entassé les morts dans les charniers, « à gauche, collés au mur »...« à droite, les survivants. En sursis. »

Plus de trente ans après la Commune, Marceau est toujours obsédé par Dana disparu après sa condamnation à mort. Fut-il vraiment communard ? A-t-il dérobé de l’argent de la Commune ? Et qui est responsable de la mort de Floquin ? Il croit le reconnaître en figurant du premier western américain. Il enquête dans les milieux du cinéma naissant, en France et en Amérique avec l’aide d’un détective pour qui, finalement, « Valentin Dana n’existe pas  ».

Pour le docteur Allix, qui suit Marceau, il s’agit d’une « névrose obsessionnelle  » – comme l’autre Allix (Jules et ses escargots…), tous d’ailleurs, un peu « fous, ils l’avaient tous été, qui croyaient renverser le vieux monde  ». Autant de personnages à la poursuite de fantômes et des souvenirs des journées de la Commune, « l’histoire des rossignols en fête et des cerises d’amour tombées en gouttes de sang.  »

Aline Raimbault

Patrick Pécherot, Une Plaie ouverte, Gallimard, 2015 – Prix Transfuge du meilleur polar français. Rééd. 2017, Gallimard, Folio Policier n°834.


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ÉDOUARD VAILLANT LE GRAND SOCIALISTE


Avec ce tome 2 consacré à Edouard Vaillant, notre ami Jean-Marie Favière clôt l’histoire de la vie de la Tête pensante de la Commune avec celle du Grand socialiste, achevant une belle œuvre biographique, qui vient d’être récompensée par le prix du Salon du livre de Saint-Amand (Cher). Cette deuxième partie, qui s’écoule du retour d’exil en juillet 1880 à son décès en décembre 1915, est centrale comme base de réflexion pour prolonger les idéaux de la Commune. En effet, Édouard Vaillant est un des très rares acteurs de la Commune ayant porté ses idées dans le combat politique, une fois revenu en France. Le décryptage par l’auteur de la pensée de Vaillant au cours de ses mandats, avec son républicanisme social à réformes progressistes, son action totale, sa volonté de rassembler, sans oublier le but à atteindre – la République sociale –, permet de comprendre les ressorts qui le guident, même si son engagement, toujours cohérent, sera tributaire des situations politiques et internationales qui évoluent au rythme des congrès d’avant 1914. Il refuse le ministérialisme [2] et la guerre, celle-ci devant être combattue par la grève générale propre aux syndicalistes révolutionnaires et anarchistes. Il est aussi l’artisan de l’union des socialistes en 1905. Ses positionnements sur le suffrage universel, l’armée, la République, la laïcité, l’internationalisme, ont un écho évident aujourd’hui. Vaillant n’est donc pas le seul exilé de la Commune à replonger dans l’arène politique ; Jean Allemane, qu’il côtoie, l’est aussi, ses idées méritant d’être mieux connues. La curiosité étant importante en histoire, les éclectiques et très actualisées digressions de Jean-Marie se retrouvent dans les thèmes évoqués, et bien d’autres pouvant ouvrir sur de larges débats argumentés.

Le Grand socialiste a sous-titré notre ami Jean-Marie, car pour lui, Vaillant, qui maintient un lien permanent avec sa terre natale du Cher, est l’égal de Jaurès et Guesde de par sa stature générale. Si son socialisme patriotique le conduit en 1914, avec tant d’autres, à soutenir la défense nationale, dans le même esprit qu’en 1870, des militants peu nombreux et très courageux choisissent l’opposition, prenant conscience de la grande guerre des classes qui se dessine, cette guerre qui «  va tuer  » Vaillant.

Tout en saluant les deux grands biographes incontournables de Vaillant qu’ont été Howorth [3] et Dommanget [4], cités constamment par l’auteur, l’approche novatrice du personnage dans la forme et sur le fond apporte un souffle différent, que l’on doit fortement apprécier ; et surtout, la qualité de l’ouvrage de notre ami Jean-Marie rejaillit sur le monde des historiens locaux en quête de vérité.

JEAN ANNEQUIN

Jean-Marie Favière, Je te parle au sujet d’Edouard Vaillant. T. 2, Le Grand Socialiste, JPS Editions, 2016


[1Joël Dauphiné, La déportation de Louise Michel. Vérités et légendes, Paris, Les Indes Galantes, 2006.

[2Terme utilisé par le mouvement socialiste et communiste pour désigner le fait de participer ou de prôner la participation de socialistes à un gouvernement bourgeois. La « crise ministérialiste  » divise les socialistes en 1899, lorsque le socialiste Alexandre Millerand accepte d’entrer dans le gouvernement Waldeck-Rousseau.

[3Jolyon Howorth, Édouard Vaillant. La création de l’unité socialiste en France, Syros, 1982.

[4Maurice Dommanget, Édouard Vaillant, un grand socialiste, La Table Ronde, 1956.