AMAND GAUTIER (1825-1894) UN ARTISTE SINCÈRE...

lundi 22 mai 2017

Œuvres d’Amand Gautier dont, à gauche, Femme de repassage et ci-dessus, un portrait du docteur Gachet

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Portrait d’Amand Gautier (1825-1894) par Courbet

Amand-Désiré Gautier naît à Lille, le 19 juin 1825, au sein d’une famille modeste originaire de la région. En 1851, nanti d’une bourse et d’une pension du département, Amand Gautier part à Paris où il s’installe chez son ami Paul-Ferdinand Gachet, élève à la faculté de médecine.

En 1853, il rencontre Courbet dans les divers cénacles de la rive gauche : la Brasserie Andler, le Café Momus, Le Divan Lepeltier. Admis au Salon, il jouit d’un certain succès auprès de la critique ainsi que de Maxime du Camp, de Nadar et même de Baudelaire en 1859, mais il est toujours désargenté malgré quelques commandes. Il devient l’ami d’Eugène Boudin, a un temps le jeune Monet comme élève, participe à de nombreuses expositions, est membre de l’atelier éphémère dirigé par Courbet.

Au début de l’année 1870, des réunions enflammées se tiennent au café Guerbois concernant la réforme du Salon. Un comité prépare une liste d’artistes candidats au jury : Amand Gautier y figure aux côtés de Daubigny, Corot, Millet, Courbet, Daumier, Manet. Il est question d’accorder plus de poids aux artistes et moins au contrôle du ministère des Beaux-Arts. La guerre, déclarée le 15 juillet, arrête tous les projets.

LA FIN DE L’EMPIRE, LA COMMUNE

Après la proclamation de la République, le 4 septembre, la foule libère Rochefort. Parmi les proches de Gautier sont restés à Paris Gachet, qui sera médecin des ambulances, Nadar, Manet, Puvis de Chavannes, Dalou, et Courbet ; ce dernier, nommé président de la Fédération des artistes de la capitale, fonde une commission chargée de la sauvegarde des œuvres d’art des musées nationaux, dont Gautier s’occupe aussi, et propose la démolition de la Colonne Vendôme.

Après la capitulation, Gautier célèbre avec joie la proclamation de la Commune, le 18 mars 1871. S’il n’est pas membre de la Commune, contrairement à Courbet, Gautier adhère au programme développé dans la Lettre aux Artistes de Paris, publiée dans Le Rappel. Le 17 avril, il est élu au comité de la Fédération des artistes, composée de 47 membres représentant les diverses facultés de peintres, sculpteurs, architectes, lithographes, graveurs, dont la mission est de sauvegarder les œuvres d’art menacées, et de réorganiser les Beaux-Arts. Il est nommé à la sous-commission chargée des expositions annuelles. Il collabore à la mise en place d’un programme éducatif. Le 18 mai, il assiste aux côtés de Courbet au déboulonnage de la Colonne Vendôme.

APRÈS LA COMMUNE

Les dénonciations pleuvent après la Semaine sanglante. Il est arrêté le 14 juin et incarcéré dans la cellule 64 de la Préfecture de Police (Courbet, arrêté le 7 juin, se trouve dans la cellule 24). Il figure sur la liste des 30 «  individus à maintenir en dépôt  ». Il note scrupuleusement les mesures de sa cellule et laisse des croquis, des portraits de détenus, qu’il réunira dans un album Souvenirs de la Commune.
Certaines feuilles de ce cahier se trouvent au musée Carnavalet et au Cabinet des Arts graphiques de la Bibliothèque Nationale de France [1].

Transféré en juin à Satory, puis dans un cachot à Billancourt, il est appelé le 11 juillet à comparaître devant le procureur de la République du tribunal de première instance pour « usurpation de fonctions », il est incarcéré le 12 juillet à Mazas. Sa femme lui apportant papier et crayons, il laisse de nombreux croquis : un ecclésiastique gris de peur, un portrait d’Eugène Varlin séduisant de fougue et de jeunesse. Il note scrupuleusement l’état de sa cellule, relève tous les graffitis qui lui paraissent intéressants et qui figureront sur son tableau d’Henri Rochefort (conservé au musée de Saint-Denis). Il voit Courbet, lui aussi à Mazas. Le 10 août, il comparaît devant le tribunal de police correctionnelle de première instance du département de la Seine. Il est prévenu de s’être « en 1871 à Paris immiscé sans titre dans des fonctions de conservateur du musée du Louvre ». La séance est brève, il est relâché. Quelles raisons invoquer à cette clémence ? L’intervention sans doute d’un inspecteur des Beaux-Arts, le marquis de Chennevières, qui aidera d’autres prévenus (Eugène Glück et même Courbet) et le talent de son avocat (à qui Gautier offrira son portrait de Rochefort).

Le retour est difficile : ses tableaux ont été pillés par les Allemands, il est démoralisé par la sanglante répression ouvrière, et la misère des orphelins de la Commune. Il rend visite régulièrement à Courbet, incarcéré à Sainte Pélagie.

Pour des raisons politiques, en 1872 et en 1873, il se voit refuser l’accès du Salon officiel (comme Courbet).

Ses fidèles amis sont Gachet, Nadar, Arosa, Degas, Jongkind, Sisley, Castagnary. Ils cherchent une stratégie pour aider Courbet avant son procès. Courbet, condamné à payer les frais de remise en état de la Colonne, se pourvoit en appel en avril 1874. Mais le jugement, qui condamne Courbet à payer une somme colossale, y sera confirmé, le condamnant à de véritables travaux forcés, à de perpétuels soucis d’argent (accablé, Courbet mourra en Suisse peu de temps après).

Pour Gautier, les nuages s’amoncellent : les mécènes ne sont plus là, les toiles ne se vendent pas, sa vie familiale bascule (séparation d’avec sa femme, brouille avec sa fille). Il est ruiné, endetté, spolié de ses tableaux. Bien qu’aidé par ses amis parisiens, Carolus-Duran, Durand-Ruel, il ne crée plus, n’innove plus. Grâce à la céramique, il trouve un ultime épanouissement à Gien et à Nevers, loin de Paris et des salons. Il meurt le 30 janvier 1894, désabusé, conscient de n’avoir pas réussi comme ses amis.

Il est incontestable que ses activités au sein de la Fédération des Artistes et son soutien inconditionnel à Courbet ont nui à sa carrière. Un autre facteur a contribué à cet oubli prématuré : il est méconnu du public parce que nombre de ses œuvres ont été détruites ou se trouvent inaccessibles dans des collections privées.
Il est indéniable aussi que Gautier s’est dispersé au service d’amis : son déclin coïncide avec l’éloignement de Manet, de Sisley, de Pissarro, avec la rupture avec Boudin, la brouille avec Gachet. Après 1879, il connaît un isolement artistique néfaste.

Fils de pauvres, il eut la gloire à 30 ans, mais disparut dans l’indifférence et l’oubli : un hommage lui fut rendu au musée Courbet, à Ornans, en 2004, par la première (et la seule) exposition qui lui ait été consacrée dans son propre pays.

ROSINE GAUTIER, MARIE-CHANTAL NESSLER


[1La famille possède plusieurs lettres écrites de sa prison, notamment au docteur Gachet.