CHARLEVILLE N’EXPOSERA PAS L’ARME DE VERLAINE

lundi 22 mai 2017

Le revolver avec lequel Verlaine tenta de tuer Rimbaud, en 1873 à Bruxelles, a été acquis par un acheteur anonyme lors d’une récente vente à Paris. La ville de Charleville-Mézières avait pourtant lancé une souscription, mais n’a pas pu enchérir.

Le 30 novembre dernier, lors d’une vente aux enchères chez Christie’s à Paris, l’arme de Verlaine a trouvé preneur au prix astronomique de 434 500 euros ! Le revolver, un Lefaucheux, était estimé entre 50 000 et 60 000 euros. L’acheteur, dont on ignore la nationalité, a enchéri par téléphone. La ville natale de Rimbaud, Charleville-Mézières (Ardennes), avait pourtant lancé une souscription publique, avec la Fondation du patrimoine, « pour que le revolver de Verlaine trouve la place qu’il mérite  », dans le nouveau musée dédié au poète communard [1]. Mais le prix atteint ne lui a laissé aucune chance.

Mais revenons cent-quarante ans en arrière. Le 10 juillet 1873, après une nuit d’ivresse, Verlaine achète un six coups de calibre 7 mm, à l’armurerie Montigny, dans la galerie Saint-Hubert, à Bruxelles. De retour à l’hôtel À la ville de Courtrai, rue des Brasseurs, près de la Grand-Place, après un repas bien arrosé, il saisit son arme et tire sur Rimbaud en s’écriant : « Voilà pour toi puisque tu pars !  » Une balle atteint son compagnon au poignet gauche, une autre se loge dans un mur. A peine sorti de l’hôpital, Rimbaud se précipite vers la gare du Midi pour attraper le train de Paris. Soudain, se sentant à nouveau menacé par Verlaine, il se réfugie auprès d’un policier, qui arrête tout le monde. Le 8 août 1873, le tribunal correctionnel de Bruxelles condamne Verlaine à deux ans de réclusion.

VERLAINE EMPRISONNÉ

Dans la prison de Mons, où il passera 555 jours, il écrira les trente-deux poèmes de Cellulairement, qu’il publiera par la suite séparément dans les recueils Sagesse, Jadis et naguère, Parallèlement et Invectives. Il faudra attendre 2013 pour que l’éditeur Gallimard réunisse enfin les poèmes de prison en un seul recueil, selon le vœu de Verlaine [2]. Parmi ces poèmes figurent L’Art poétique et La Chanson de Gaspard Hauser. Verlaine et Rimbaud se reverront une dernière fois après la libération du premier, en 1875 à Stuttgart, où Rimbaud remettra à son ami le manuscrit des Illuminations. Quant au fameux revolver, conservé par la police belge, il a été rendu à l’armurerie Montigny, avant d’être cédé en 1981 à Jacques Ruth, collectionneur d’armes.

C’est en voyant, au début des années 2000, le film Rimbaud, Verlaine : Eclipse totale d’Agnieska Holland, avec Leonardo di Caprio dans le rôle de Rimbaud, que Jacques Ruth s’aperçoit qu’il possède un trésor historique. Il contacte alors un conservateur de la Bibliothèque nationale de Belgique, Bernard Bousmanne, commissaire de l’exposition « Verlaine emprisonné  », présentée au Musée des lettres et manuscrits de Bruxelles, en 2012-2013, puis à celui de Paris, en 20132. « J’ai cru à une plaisanterie, témoigne le conservateur. Mais tous les éléments correspondaient, le modèle, la date et le lieu de fabrication. Nous avons même demandé des expertises balistiques à l’École royale militaire de Bruxelles. Elles ont été concluantes  ». Reste-t-il à Bruxelles des traces du passage des deux poètes ?
L’armurerie Montigny, où Verlaine acheta le révolver a été remplacée par une épicerie fine, où le thé et les speculoos sont les seules munitions [3]. Quant à l’hôtel où séjournèrent les deux écrivains, situé au n° 1 rue des Brasseurs, il a disparu en 1979 pour faire place à une boutique de dentelles. Rose et Jean-Pierre, les propriétaires actuels, détestent la plaque commémorative posée en 1991. « Les touristes qui nous demandent qui sont ces Verlaine et Rimbaud gênent l’entrée du magasin  », se plaignent-ils [4].

JOHN SUTTON


[1Outre les plus connus : Chant de guerre parisien et Les Mains de Jeanne-Marie, Rimbaud a également écrit Vieux de la vieille et L’Orgie parisienne, comme le rappelle justement Steve Murphy, dans son article « La subversion poétique aux avant-postes de la Commune », dans Le Magazine littéraire n° 573, novembre 2016.

[2Cellulairement, suivi de Mes Prisons, Gallimard (2013). Lire la note de lecture dans le bulletin La Commune n° 55, page 30.

[3Lire l’article « Verlaine emprisonné » dans le bulletin La Commune n° 53, page 21.

[4Lire l’article de Marie-Béatrice Baudet, « La « révélation » de Verlaine », dans Le Monde du 2 août 2016.