COURBET DANS LA COMMUNE

mardi 7 mai 2019

1. VERS LA MINORITÉ [1]

Dans l’ardente participation de Courbet à la Commune, on distingue nettement deux périodes, avant et après le 16 avril 1871. Dès les premières élections, le 26 mars, il s’était présenté et avait frôlé la réussite. Il avait alors simplement continué à travailler à la conservation des œuvres d’art et à leur mise à l’abri des bombardements prussiens, dans la prolongation de son mandat républicain de septembre 1870.

Les réunions de l’Assemblée générale de la Fédération des artistes à peine terminées, Courbet se présente aux élections complémentaires pour les 31 sièges de membres de la Commune rendus vacants par les décès et les démissions. Son programme paraît le 15 avril dans plusieurs journaux, dont Le Rappel : « Nous avons le champ libre aujourd’hui. Par conséquent, abandonnons les vengeances, les représailles, les violences ; établissons à nouveau un ordre de choses qui nous appartienne et qui ne relève que de nous.  »

Cette position, qui nous paraît pourtant évidente, va l’entraîner dans la minorité pendant la période compliquée de la Commune assiégée par les versaillais. Il est élu le lendemain avec Rogeard, ami de Longuet, qui démissionne aussitôt, le nombre des votants étant inférieur au huitième des électeurs. En conséquence, Courbet occupe seul la mairie du VIe arrondissement de Paris, où il a son atelier, rue Hautefeuille. Paris se vidant chaque jour davantage de ses habitants, Courbet estime la situation « dangereuse ». Elle l’est en effet.

LE LOGEMENT

Une affiche non datée, mais parue probablement autour du 20 avril, signée Beslay, Varlin et Courbet, pose le problème urgent du logement : «  Les bombes et les obus des soi-disant défenseurs de l’ordre pleuvent sur nos quartiers excentriques. De nombreuses familles sont obligées de quitter leurs maisons détruites… Il incombe aux municipalités le soin de fournir des logements… Nous invitons les propriétaires et concierges des maisons où se trouvent des logements vacants à venir en faire la déclaration à la mairie dans le plus bref délai.  » Le 25 avril, la Commune décide de réquisitionner les logements inoccupés.

JPEG - 25.1 ko
Gustave Courbet, Portrait de Jules Vallès

LA GUERRE

Quand il ne reçoit pas les demandeurs d’asile, Courbet va visiter les forts du Sud tenus par les bataillons de son arrondissement, avec Cluseret, délégué à la guerre. Le 22 avril, quatre officiers des 105e et 115e bataillons ont été condamnés en cour martiale aux travaux forcés, parce qu’ils avaient refusé d’envoyer leurs soldats au combat sans munitions. Courbet intervient aussitôt, lui qui a été lieutenant dans la Garde dès le mois de septembre, pour dénoncer les conditions de lutte dans les forts du sud. Le 2 mai, il revient sur le sujet : «  Je reçois des plaintes de toutes parts… de la Garde nationale… Dombrowski n’a que 1 200 hommes pour répondre aux 40 000 hommes de Versailles… Cela fait pitié… Ce sont toujours les mêmes qui luttent. Je les vois passer de chez moi. Ils viennent de la Roquette et ils vont lutter à Montrouge. Pourquoi les gardes de Montrouge ne défendent-ils pas Montrouge ?  »
C’est Billioray qui répond : «  Le citoyen Courbet… a fait un bel éloge de la Garde nationale… En général il serait bon d’envoyer… les gardes se battre à une assez grande distance de leur domicile, on les tiendrait plus facilement à leur poste  ». Sur la question des munitions, Avrial propose à la Commune d’acheter 20 000 chassepots pour 1 400 000 francs. Courbet et Billioray, réunis sur ce point, pensent qu’il vaudrait mieux procéder à un recensement des armes à tir rapide inutilisées dans chaque arrondissement, en vue d’une meilleure répartition, et que cette dépense est de trop.

LES BELLIGÉRANTS

Un autre sujet préoccupe Courbet. Lui que son père avait inscrit de force à l’École de droit, va tenter de recourir à l’opinion européenne, voire mondiale, pour faire respecter la vie humaine. Le 27 avril, il fait lire par le président de l’Assemblée générale de la Commune une interpellation à la commission des relations extérieures sur le droit des belligérants.
Dans une communication du gouvernement de Versailles adressée aux préfets, Thiers avait annoncé que «  la lutte contre Paris sera poursuivie… sans s’arrêter aux sacrifices ». Comme, depuis le début du mois, les versaillais avaient procédé sans jugement au massacre de leurs prisonniers, officiers comme soldats, tout le monde comprend ce que cela veut dire.
Courbet, fondamentalement pacifiste, tente une argumentation : « Selon le droit de tous les peuples, selon le droit international, selon les antécédents de la guerre civile, on n’est insurgé que les premiers jours, et l’on reconnaît toujours le droit de combattre les armes à la main à un parti qui s’est organisé militairement et qui combat de bonne foi, en lieu et place de l’État pour un principe de droit public… Nous luttons depuis le 4 septembre. » Des démarches ont été faites en ce sens à Versailles. On connaît hélas la suite.

LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC

La situation s’aggravant sur tous les plans, Miot propose le 28 avril à l’Assemblée la création d’un Comité de salut public et Courbet intervient tout de suite dans la discussion, qui va trouver un important développement par la suite. Le lendemain, il est à l’Hôtel de Ville avec Vallès et Pyat pour accueillir les francs-maçons, qui viennent de défiler avec costumes et bannières derrière une délégation de la Commune composée de Beslay, Ranvier et Thirifocq, délégué franc-maçon de rite écossais. À ce moment-là, Courbet est heureux. Il écrit le 30 avril à ses parents : « Paris est un vrai paradis  ».

Mais la Commune a commencé à se diviser. Le même jour, il vote contre la création du Comité de salut public avec, entre autres, Billioray, Franckel, Jourde, Langevin, Lefrançais, Longuet, Malon, Vaillant, Vallès, Varlin et Valmorel. Ont voté pour : Clément, Ferré, Miot, Pottier, Pyat, Ranvier… Les « pour  » et les « contre  » étant à égalité — 26 voix contre 26 —, un vote supplémentaire est prévu pour le lendemain 1er mai. La création du Comité de Salut public est alors adoptée par 34 voix contre 28. Un décret spécial de Miot portant sur l’article quatre de ses propositions est soumis à un vote séparé étant donné son importance. Il stipule que : «  Les membres de la Commune ne pourront être traduits devant aucune autre juridiction que la sienne.  »

C’est inacceptable pour Courbet et 16 autres élus qui déclarent : « Attendu que la création de toute dictature par la Commune serait de la part de celle-ci une véritable usurpation de la souveraineté du peuple, nous votons contre ». Le décret est cependant adopté par 45 voix contre 23. Voici donc Courbet dans la minorité. Il tente encore une étonnante « proposition sur le vocabulaire  » qui rejoint sa prise de position sur la nouveauté de la Commune avant son élection : «  Je désire que tous titres ou mots appartenant à la Révolution de 89 et 93 ne soient appliqués qu’à cette époque. Aujourd’hui, ils n’ont plus la même signification et ne peuvent plus être employés avec la même justesse… Nous ressemblons à des plagiaires et nous rétablissons à notre détriment une terreur qui n’est pas de notre temps. Employons les termes que nous suggère notre révolution  ». Le Comité de salut public, qui n’hésitera pas à employer le calendrier révolutionnaire de 1792, est formé de cinq membres dont Arnaud, Delescluze, Pyat et Ranvier. La minorité ne présente évidemment pas de candidat et déclare « l’abstention comme la seule attitude digne, logique et politique ».

EUGÉNIE DUBREUIL

À suivre : Courbet dans la Commune. 2- Dans la minorité


[1La minorité désigne le groupe d’élus qui, au sein du conseil de la Commune, s’opposent à la création d’un Comité de salut public le 1er mai 1871.


Navigation

Articles de la rubrique

Agenda

<<

2019

 

<<

Juin

 

Aujourd’hui

LuMaMeJeVeSaDi
272829303112
3456789
10111213141516
17181920212223
24252627282930
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois